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Tribune

Cameroun, préparer dès maintenant l’après-2032

Préserver l’unité, la paix et la responsabilité publique

Pierre Mila AssoutePrésident du DMMC/RDMC12 septembre 2026 · Mise à jour 12 septembre 2026
Pierre Mila Assoute prenant la parole à une tribune
Pierre Mila Assoute

Le Cameroun doit préparer sa continuité

Le Cameroun ne peut pas attendre l’échéance de 2032 pour penser l’après-2032. La réélection de Paul Biya en octobre 2025, pour un mandat de sept ans, a prolongé un cycle politique commencé en 1982. Elle n’a pas supprimé les interrogations qui traversent la société : comment garantir la continuité de l’État, maintenir l’unité nationale et rendre l’alternance possible sans rupture ni violence ?

Ces questions ne relèvent ni de l’impatience morbide ni d’un procès fait à un homme. Elles procèdent d’une responsabilité collective. Un État solide ne confond jamais sa durée avec celle d’un dirigeant. Il prépare ses successions, clarifie les pouvoirs, protège ses procédures et organise la confiance bien avant qu’une urgence ne l’y contraigne.

La peur pour demain est un fait politique

Les rumeurs provoquées par les absences prolongées du chef de l’État, son âge et l’opacité perçue de certains circuits de décision révèlent une inquiétude plus profonde. Une partie de l’opinion doute de savoir qui décide réellement, selon quelles procédures et avec quels contrôles. Même lorsqu’elles sont infondées, les rumeurs prospèrent là où l’information officielle arrive tard, reste incomplète ou ne répond pas aux questions essentielles.

Le premier devoir des institutions est donc de rendre la continuité lisible. L’autorité de l’État repose autant sur la légalité de ses actes que sur la conviction publique qu’ils ont été pris par les autorités compétentes. Lorsque cette conviction s’érode, la défiance devient un facteur de paralysie administrative, économique et sociale.

La réforme constitutionnelle adoptée en avril 2026 a réintroduit une vice-présidence. Présentée comme une garantie de continuité, elle concentre aussi de fortes attentes. Une fonction nouvelle ne rassurera durablement que si sa mise en œuvre est transparente, si son titulaire est incontestable au regard de la loi et si son rôle ne nourrit ni rivalités de clans ni soupçons de succession privatisée.

La République doit être plus forte que les clans

Le débat ne devrait pas se réduire au nom d’un futur vice-président, à la survie du RDPC ou à l’avenir personnel de tel responsable. La question décisive est celle de la République que nous voulons transmettre. Une République gouvernée par des règles prévisibles ; une administration qui sert sans favoritisme ; une justice qui instruit jusqu’au bout ; des finances publiques suivies ; des responsabilités clairement attribuées.

Les procès en cours, les accusations échangées dans l’espace public et les affaires impliquant des agents ou d’anciens responsables de l’État doivent être traités par les institutions compétentes, dans le respect de la présomption d’innocence. L’affaire Martinez Zogo, parce qu’elle touche à la vie d’un journaliste enlevé et tué et implique plusieurs personnes poursuivies devant le tribunal militaire, demeure un test majeur. Le pays a besoin d’une vérité judiciaire complète, non d’une exploitation partisane.

La lutte contre la corruption obéit à la même exigence. Elle ne peut se résumer à des dénonciations générales ni à des opérations sélectives. Elle suppose des données publiques, des contrôles indépendants, la traçabilité des dépenses, des décisions motivées et une justice égale pour tous.

L’unité nationale ne se décrète pas

L’unité du Cameroun est une construction quotidienne. Elle se fragilise lorsque des citoyens se sentent durablement exclus de l’État, lorsque les territoires n’accèdent pas aux mêmes services ou lorsque les nominations publiques paraissent obéir à des appartenances plutôt qu’à la compétence. Elle se fragilise aussi quand les souffrances du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, de l’Extrême-Nord ou des populations déplacées deviennent des réalités lointaines pour le reste du pays.

La violence dans les régions anglophones et les attaques liées à Boko Haram ont des causes, des trajectoires et des acteurs différents. Mais elles imposent une même règle : la protection des civils et le retour à une vie normale doivent l’emporter sur la logique de l’affrontement permanent. Aucun projet national ne peut prospérer durablement tandis que des familles vivent dans la peur, que des enfants perdent l’école et que des communautés sont contraintes au déplacement.

Le dialogue ne signifie pas l’effacement de l’État. Il est l’un des instruments de sa force. Un État stratège sait combattre ceux qui menacent les populations ; il sait aussi ouvrir les voies politiques, judiciaires, économiques et locales qui réduisent les causes de la violence.

La pression démographique change l’équation

Le Cameroun approche les trente millions d’habitants. Les moins de quinze ans représentent environ deux personnes sur cinq et les enfants près de la moitié de la population. Cette jeunesse est un potentiel considérable, mais elle transforme chaque retard en urgence : écoles, santé, formation, logement, emplois, transports, énergie et accès au numérique.

Une croissance économique qui demeure proche de 4 % ne suffit pas nécessairement à produire une amélioration rapide du niveau de vie lorsque la population augmente fortement, que les inégalités territoriales persistent et que les crises humanitaires absorbent des ressources. La continuité politique ne peut donc pas seulement signifier l’absence de rupture. Elle doit signifier la capacité à offrir des perspectives.

Faire de la connaissance une politique de souveraineté

Le Cameroun dispose d’une jeunesse nombreuse, d’universités, d’entrepreneurs, d’ingénieurs, d’artistes, de chercheurs et d’une diaspora expérimentée. La priorité est de relier ces forces à une stratégie nationale de production. L’intelligence artificielle, les sciences du vivant, l’agriculture de précision, l’énergie, les industries culturelles et les services numériques ne doivent pas rester des mots de discours. Ils doivent devenir des filières, des formations, des laboratoires, des marchés et des emplois.

L’économie de la connaissance ne remplace ni l’agriculture, ni l’industrie, ni les infrastructures. Elle augmente leur productivité et donne au pays une capacité propre à concevoir, transformer et exporter. Elle exige une école exigeante, une recherche mieux financée, des données publiques fiables, une protection de la propriété intellectuelle et des règles qui permettent aux initiatives de grandir.

Préparer la transition sans préparer le chaos

Le Cameroun doit éviter les coups d’État, les révoltes incontrôlées, les affrontements communautaires et toute rupture constitutionnelle. Mais refuser le chaos ne revient pas à immobiliser la société. La meilleure prévention consiste à réformer avant la crise : clarifier la succession, renforcer les contre-pouvoirs, sécuriser les élections, rendre l’administration responsable et rétablir la confiance dans la justice.

Le moment exige moins une compétition d’héritiers qu’un engagement de bâtisseurs. Il faut des femmes et des hommes d’État capables de placer la continuité institutionnelle au-dessus des fidélités personnelles et l’intérêt national au-dessus des ambitions particulières.

La paix n’est pas le silence. L’unité n’est pas l’uniformité. La stabilité n’est pas l’immobilité. Elles deviennent durables lorsque les citoyens savent que la règle commune les protège, que l’État répond de ses actes et que l’avenir ne dépend pas d’un seul homme.

C’est ainsi que le Cameroun préservera son unité et son progrès au-delà de 2032 : par la solution plutôt que la rupture, la réforme plutôt que le chaos, la République plutôt que les clans.

Pr Pierre Mila Assoute

Paramount Chief of Mbo

Président du DMMC/RDMC

(Cette tribune exprime la position de son auteur, président du DMMC/RDMC, sur la continuité de l’État camerounais. Elle ne constitue pas une prise de position de Mérisphère Éditions. Ndlr)

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DOSSIER MÉRISPHÈRE

Comprendre les enjeux de la continuité politique au Cameroun

Repères factuels pour lire et discuter la tribune

Rédaction Mérisphère

Données et sources arrêtées au 12 septembre 2026

Synthèse

Le débat au Cameroun porte simultanément sur la continuité constitutionnelle, la légitimité politique, la sécurité, la confiance publique et la capacité de l’économie à répondre à une population très jeune. La réforme d’avril 2026 a créé une voie de succession par un vice-président nommé. Elle réduit une incertitude juridique, mais ne règle ni la question de la légitimité démocratique, ni celle de la transparence de la décision, ni les crises territoriales et sociales.

Les repères essentiels

IndicateurValeurPériodeSource
Population29,88 millions2025Banque mondiale
Part des 0 à 14 ans41 %2025UNFPA
Enfants dans la population49 %2025UNICEF Cameroun
Croissance du PIB réel3,5 %2024Banque mondiale
Prévision de croissance3,8 %2025FMI, juillet 2025
Dette publique43,4 % du PIBfin 2024Banque mondiale
Personnes ayant besoin d aide2,9 millions2026OCHA
Début de la présidence Biya6 novembre 1982HistoriquePrésidence et sources concordantes
Résultat officiel de 202553,66 % pour Paul Biya27 octobre 2025Conseil constitutionnel rapporté par Reuters et AP

Lecture. La démographie accroît la demande de services et d’emplois plus vite que ne le suggère le seul taux de croissance. Les chiffres humanitaires rappellent que la stabilité institutionnelle doit aussi être évaluée à partir de la sécurité concrète des populations.

Chronologie politique récente

DateÉvénement
12 octobre 2025Élection présidentielle.
27 octobre 2025Le Conseil constitutionnel proclame Paul Biya vainqueur avec 53,66 %. L’opposition conteste le scrutin.
6 novembre 2025Prestation de serment pour un nouveau mandat de sept ans, courant jusqu’en 2032.
31 décembre 2025Dans son message de fin d’année, le chef de l’État annonce une réorganisation gouvernementale ; l’attente alimente ensuite les commentaires publics.
4 avril 2026Le Parlement réuni en Congrès adopte la réforme créant une vice-présidence par 200 voix contre 18 et 4 abstentions.
Avril 2026La réforme prévoit que le vice-président, nommé et révoqué par le président, achève le mandat en cas de vacance ; il ne peut modifier la Constitution ni se présenter au scrutin suivant.
12 septembre 2026La question de la nomination et de la mise en œuvre de cette nouvelle fonction demeure au centre du débat public.

Ce que change la vice présidence

QuestionRéponse ou débat
Mode de désignationNomination et révocation par le président de la République.
Fonction ordinaireExerce les compétences que le président lui délègue.
Vacance présidentielleAchève le mandat en cours selon le dispositif adopté.
Limites de l intérimNe peut engager une révision constitutionnelle ni se présenter à l’élection suivante.
Argument du gouvernementPrévenir une rupture et garantir la continuité de l’État.
Critique principaleRisque de concentration du pouvoir et déficit de légitimité d’un successeur non élu au suffrage présidentiel.

Point d’attention. L’existence d’une règle de succession réduit l’incertitude formelle. Sa capacité à produire de la confiance dépend cependant du choix du titulaire, de la transparence du processus et de l’acceptation politique de cette architecture.

Pressions démographiques et économiques

PressionEffet politiqueOutil de réponse
Population jeuneBesoin massif et continu d’écoles, de santé, de formation et de premiers emplois.Planification pluriannuelle et mesure publique des résultats.
Croissance modéréeLa progression du PIB peut être absorbée en partie par la croissance démographique.Suivre le PIB par habitant, la productivité et la qualité des emplois.
Dette publiqueLe service de la dette réduit les marges pour l’investissement et les services.Publier les engagements, échéances et risques budgétaires.
Pauvreté et inégalitésLa Banque mondiale estime que plus de dix millions de Camerounais vivent dans la pauvreté.Cibler les territoires et mesurer l’accès effectif aux services.
Crises humanitaires2,9 millions de personnes sont estimées dans le besoin en 2026.Protéger les civils et articuler urgence, retour des services et solutions politiques.

Les crises qui éprouvent la cohésion nationale

EspaceEnjeuRéponse structurante
Nord Ouest et Sud OuestConflit séparatiste, violences contre les civils, déplacements, perturbation durable de l’école.Protection des civils, responsabilité pénale, dialogue politique et restauration des services.
Extrême NordAttaques de Boko Haram et de groupes associés, insécurité transfrontalière.Sécurité territoriale, coopération régionale et résilience économique locale.
Est et autres zones d accueilPrésence de réfugiés et pression sur les communautés hôtes.Financement humanitaire, services partagés et soutien aux collectivités.
Espace nationalDéfiance, discours identitaires et sentiment d’inégalité devant l’État.Institutions impartiales, données publiques, équité territoriale et justice.

Faits établis controverses et inconnues

StatutÉnoncé
ÉtabliPaul Biya a été proclamé vainqueur du scrutin de 2025 et son mandat court jusqu’en 2032.
ÉtabliLe Parlement a adopté en avril 2026 une réforme réintroduisant la vice-présidence.
ÉtabliLe procès lié à l’assassinat de Martinez Zogo s’est poursuivi en 2026 devant le tribunal militaire de Yaoundé.
ContestéLa régularité politique du scrutin de 2025 : les résultats officiels sont rejetés par le principal opposant.
ContestéL’interprétation de la vice-présidence : garantie de continuité pour les uns, instrument de concentration ou de succession contrôlée pour les autres.
Non établiLes rumeurs portant sur l’état de santé précis du président ou l’existence d’actes publics falsifiés.
Inconnu au 12 septembre 2026L’identité du futur vice-président et le calendrier effectif de la réorganisation gouvernementale annoncée.

Acteurs et intérêts en présence

ActeurIntérêt ou responsabilité
PrésidenceContinuité de l’exécutif, maîtrise du calendrier et stabilité.
Parlement et majorité RDPCMise en œuvre de la réforme et préservation de la coalition au pouvoir.
OppositionsLégitimité électorale, garanties de compétition et contrôle de la succession.
Justice et organes de contrôleTraitement crédible des affaires sensibles et responsabilité publique.
Forces de défense et de sécuritéProtection du territoire et respect de l’ordre constitutionnel.
Collectivités et communautésServices publics, équité territoriale et sécurité quotidienne.
Jeunesse société civile diasporaParticipation, emplois, accès à l’information et renouvellement des élites.
Secteur privé partenairesPrévisibilité, sécurité juridique, dette soutenable et infrastructures.

Quatre scénarios à surveiller

ScénarioSignes possiblesEffet central
Transition institutionnelle maîtriséeNomination acceptée, règles claires, continuité administrative et ouverture politique.Élevé si la transparence et le dialogue progressent.
Continuité sans réforme profondeStabilité formelle, mais défiance, faible renouvellement et retards sociaux persistants.Érosion graduelle de la légitimité.
Conflit de succession au sommetRivalités de clans, décisions contradictoires, incertitude économique.Risque de paralysie et de rupture.
Crise politique et sociale élargieContestations, répression, violences locales ou rupture constitutionnelle.Risque maximal pour l’unité et l’investissement.

Ces scénarios ne sont pas des prévisions. Ils servent à identifier les signaux, les décisions préventives et les responsabilités institutionnelles.

Questions pour le débat public

Quelles garanties de transparence doivent entourer la nomination et les compétences du vice-président ?
Comment assurer une continuité administrative qui ne dépende pas de réseaux personnels ?
Quels mécanismes rendraient les élections et leur contentieux plus crédibles pour toutes les parties ?
Quels indicateurs publics permettraient de mesurer l’équité territoriale des nominations, des investissements et des services ?
Comment associer les jeunes, les collectivités, la société civile et la diaspora à une stratégie d’économie de la connaissance ?
Quelles étapes politiques et humanitaires peuvent réduire durablement les violences dans les régions anglophones et l’Extrême-Nord ?

Pour prolonger la réflexion

Pour approfondir les questions de continuité institutionnelle, d’alternance, de construction nationale et de formation de l’opinion publique, Mérisphère propose les lectures suivantes dans son fonds documentaire.

Alternance et démocratie : une nécessité contre la stagnation du pouvoir au Cameroun
Cameroun : insuffler la mystique de l’indépendance pour rassembler
Cameroun : l’illusion perverse du pluralisme médiatique

Sources principales

InstitutionDocumentLien
Présidence de la République du CamerounMessage du chef de l’État à la nation, 31 décembre 2025Consulter ↗
ReutersCameroon approves role of vice president to 93-year-old Biya, 4 avril 2026Consulter ↗
ReutersCameroon’s Biya wins re-election, official results show, 27 octobre 2025Consulter ↗
Banque mondialeCameroon Overview et données pays, consultés le 12 septembre 2026Consulter ↗
Fonds monétaire internationalAccord au niveau des services avec le Cameroun, 7 juillet 2025Consulter ↗
UNFPACameroon Population 2025Consulter ↗
UNICEF CamerounSituation of Children, juin 2025Consulter ↗
OCHACameroon Humanitarian Needs and Response Plan 2026Consulter ↗
Cameroon TribuneMartinez Zogo Trial Adjourned, 11 mai 2026Consulter ↗
Committee to Protect JournalistsCourt documents allege Cameroon counterintelligence involvement in Zogo case, 8 mars 2024Consulter ↗
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