Tribune
Cameroun, préparer dès maintenant l’après-2032
Préserver l’unité, la paix et la responsabilité publique
Le Cameroun doit préparer sa continuité
Le Cameroun ne peut pas attendre l’échéance de 2032 pour penser l’après-2032. La réélection de Paul Biya en octobre 2025, pour un mandat de sept ans, a prolongé un cycle politique commencé en 1982. Elle n’a pas supprimé les interrogations qui traversent la société : comment garantir la continuité de l’État, maintenir l’unité nationale et rendre l’alternance possible sans rupture ni violence ?
Ces questions ne relèvent ni de l’impatience morbide ni d’un procès fait à un homme. Elles procèdent d’une responsabilité collective. Un État solide ne confond jamais sa durée avec celle d’un dirigeant. Il prépare ses successions, clarifie les pouvoirs, protège ses procédures et organise la confiance bien avant qu’une urgence ne l’y contraigne.
La peur pour demain est un fait politique
Les rumeurs provoquées par les absences prolongées du chef de l’État, son âge et l’opacité perçue de certains circuits de décision révèlent une inquiétude plus profonde. Une partie de l’opinion doute de savoir qui décide réellement, selon quelles procédures et avec quels contrôles. Même lorsqu’elles sont infondées, les rumeurs prospèrent là où l’information officielle arrive tard, reste incomplète ou ne répond pas aux questions essentielles.
Le premier devoir des institutions est donc de rendre la continuité lisible. L’autorité de l’État repose autant sur la légalité de ses actes que sur la conviction publique qu’ils ont été pris par les autorités compétentes. Lorsque cette conviction s’érode, la défiance devient un facteur de paralysie administrative, économique et sociale.
La réforme constitutionnelle adoptée en avril 2026 a réintroduit une vice-présidence. Présentée comme une garantie de continuité, elle concentre aussi de fortes attentes. Une fonction nouvelle ne rassurera durablement que si sa mise en œuvre est transparente, si son titulaire est incontestable au regard de la loi et si son rôle ne nourrit ni rivalités de clans ni soupçons de succession privatisée.
La République doit être plus forte que les clans
Le débat ne devrait pas se réduire au nom d’un futur vice-président, à la survie du RDPC ou à l’avenir personnel de tel responsable. La question décisive est celle de la République que nous voulons transmettre. Une République gouvernée par des règles prévisibles ; une administration qui sert sans favoritisme ; une justice qui instruit jusqu’au bout ; des finances publiques suivies ; des responsabilités clairement attribuées.
Les procès en cours, les accusations échangées dans l’espace public et les affaires impliquant des agents ou d’anciens responsables de l’État doivent être traités par les institutions compétentes, dans le respect de la présomption d’innocence. L’affaire Martinez Zogo, parce qu’elle touche à la vie d’un journaliste enlevé et tué et implique plusieurs personnes poursuivies devant le tribunal militaire, demeure un test majeur. Le pays a besoin d’une vérité judiciaire complète, non d’une exploitation partisane.
La lutte contre la corruption obéit à la même exigence. Elle ne peut se résumer à des dénonciations générales ni à des opérations sélectives. Elle suppose des données publiques, des contrôles indépendants, la traçabilité des dépenses, des décisions motivées et une justice égale pour tous.
L’unité nationale ne se décrète pas
L’unité du Cameroun est une construction quotidienne. Elle se fragilise lorsque des citoyens se sentent durablement exclus de l’État, lorsque les territoires n’accèdent pas aux mêmes services ou lorsque les nominations publiques paraissent obéir à des appartenances plutôt qu’à la compétence. Elle se fragilise aussi quand les souffrances du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, de l’Extrême-Nord ou des populations déplacées deviennent des réalités lointaines pour le reste du pays.
La violence dans les régions anglophones et les attaques liées à Boko Haram ont des causes, des trajectoires et des acteurs différents. Mais elles imposent une même règle : la protection des civils et le retour à une vie normale doivent l’emporter sur la logique de l’affrontement permanent. Aucun projet national ne peut prospérer durablement tandis que des familles vivent dans la peur, que des enfants perdent l’école et que des communautés sont contraintes au déplacement.
Le dialogue ne signifie pas l’effacement de l’État. Il est l’un des instruments de sa force. Un État stratège sait combattre ceux qui menacent les populations ; il sait aussi ouvrir les voies politiques, judiciaires, économiques et locales qui réduisent les causes de la violence.
La pression démographique change l’équation
Le Cameroun approche les trente millions d’habitants. Les moins de quinze ans représentent environ deux personnes sur cinq et les enfants près de la moitié de la population. Cette jeunesse est un potentiel considérable, mais elle transforme chaque retard en urgence : écoles, santé, formation, logement, emplois, transports, énergie et accès au numérique.
Une croissance économique qui demeure proche de 4 % ne suffit pas nécessairement à produire une amélioration rapide du niveau de vie lorsque la population augmente fortement, que les inégalités territoriales persistent et que les crises humanitaires absorbent des ressources. La continuité politique ne peut donc pas seulement signifier l’absence de rupture. Elle doit signifier la capacité à offrir des perspectives.
Faire de la connaissance une politique de souveraineté
Le Cameroun dispose d’une jeunesse nombreuse, d’universités, d’entrepreneurs, d’ingénieurs, d’artistes, de chercheurs et d’une diaspora expérimentée. La priorité est de relier ces forces à une stratégie nationale de production. L’intelligence artificielle, les sciences du vivant, l’agriculture de précision, l’énergie, les industries culturelles et les services numériques ne doivent pas rester des mots de discours. Ils doivent devenir des filières, des formations, des laboratoires, des marchés et des emplois.
L’économie de la connaissance ne remplace ni l’agriculture, ni l’industrie, ni les infrastructures. Elle augmente leur productivité et donne au pays une capacité propre à concevoir, transformer et exporter. Elle exige une école exigeante, une recherche mieux financée, des données publiques fiables, une protection de la propriété intellectuelle et des règles qui permettent aux initiatives de grandir.
Préparer la transition sans préparer le chaos
Le Cameroun doit éviter les coups d’État, les révoltes incontrôlées, les affrontements communautaires et toute rupture constitutionnelle. Mais refuser le chaos ne revient pas à immobiliser la société. La meilleure prévention consiste à réformer avant la crise : clarifier la succession, renforcer les contre-pouvoirs, sécuriser les élections, rendre l’administration responsable et rétablir la confiance dans la justice.
Le moment exige moins une compétition d’héritiers qu’un engagement de bâtisseurs. Il faut des femmes et des hommes d’État capables de placer la continuité institutionnelle au-dessus des fidélités personnelles et l’intérêt national au-dessus des ambitions particulières.
La paix n’est pas le silence. L’unité n’est pas l’uniformité. La stabilité n’est pas l’immobilité. Elles deviennent durables lorsque les citoyens savent que la règle commune les protège, que l’État répond de ses actes et que l’avenir ne dépend pas d’un seul homme.
C’est ainsi que le Cameroun préservera son unité et son progrès au-delà de 2032 : par la solution plutôt que la rupture, la réforme plutôt que le chaos, la République plutôt que les clans.
Pr Pierre Mila Assoute
Paramount Chief of Mbo
Président du DMMC/RDMC
(Cette tribune exprime la position de son auteur, président du DMMC/RDMC, sur la continuité de l’État camerounais. Elle ne constitue pas une prise de position de Mérisphère Éditions. Ndlr)
