ÉTUDIANTS : LES GRANDS ABSENTS DE LA CRISE POSTÉLECTORALE AU CAMEROUN. POURQUOI ? Massification, précarisation et déplacement du lien politique
Résumé
Mots-clés — Cameroun ; étudiants ; enseignement supérieur ; massification ; précarité ; engagement politique
Abstract
Keywords — Cameroon; students; higher education; massification; precarity; political engagement
Résumé
La crise postélectorale camerounaise révèle une transformation sociopolitique majeure : l’effacement presque total de la figure de l’étudiant dans l’espace public, alors même que ce dernier constituait autrefois une avant-garde politique dans de nombreux pays africains.
Cet article propose une analyse historique et structurelle de ce silence apparent, en mobilisant les travaux de Bayart, Mamdani, Cooper, Mbembe, Thomas, Honwana et Comaroff.
L’hypothèse principale est qu’il ne s’agit pas d’une dépolitisation de l’étudiant, mais d’un déplacement majeur du lien politique.
L’étudiant africain, et particulièrement l’étudiant camerounais, ne parle plus en tant qu’étudiant : il parle en tant que jeune précaire, chômeur potentiel, travailleur informel ou migrant en devenir.
L’article montre que ce déplacement est produit par la massification universitaire, la neutralisation politique des campus, la crise de l’État-employeur, la fragmentation interne du champ universitaire et l’émergence de formes nouvelles de politisation hors campus.
1. Introduction
La crise postélectorale qui a suivi les élections présidentielles du 12 octobre 2025 au Cameroun a donné lieu à une judiciarisation accrue de la vie politique et à la prolifération de discours critiques sur les réseaux sociaux et dans la diaspora.
Pourtant, aucune mobilisation étudiante n’a eu lieu, alors que l’université camerounaise est connue pour avoir été un lieu d’ébullition intellectuelle et de protestation. Précisons tout de suite que le constat que nous faisons ne s’applique pas uniquement au Cameroun : il est valable dans l’ensemble des pays d’Afrique francophone où le silence de l’étudiant interroge. Il tranche avec les décennies 1960–1970, où l’étudiant, souvent formé dans les institutions coloniales devenues postcoloniales, constituait une élite militante, structurée autour de syndicats puissants, de mouvements anticoloniaux, de mobilisations contre les dictatures ou contre les ingérences étrangères. Les campus africains — Dakar, Abidjan, Lomé, Kinshasa, Yaoundé — étaient alors des foyers intellectuels et politiques majeurs.
Il convient donc de comprendre pourquoi l’étudiant camerounais contemporain est absent de la scène politique, en particulier dans un moment de tension postélectorale où l’on aurait pu attendre de lui une prise de position, une mobilisation ou un rôle structurant dans les dynamiques de contestation. L’objectif de cet article est d’élaborer une réponse structurée à cette énigme sociopolitique.
2. Les cadres théoriques classiques : un modèle aujourd’hui insuffisant
Dans L’État en Afrique (1989), Jean-François Bayart propose une conceptualisation de l’étudiant africain comme acteur doté d’un capital scolaire rare et occupant une position stratégique dans l’économie politique des États postcoloniaux. L’étudiant y apparaît comme un médiateur entre l’État modernisateur et la société civile, capable d’incarner des revendications nationales ou de s’opposer à des régimes autoritaires. Il est d’abord un être politique parce qu’il est un être scolaire exceptionnel, placé dans une position d’entre-deux entre élite et jeunesse.
Dominic Thomas, dans Africa and France (2013), poursuit cette analyse en décrivant la condition étudiante contemporaine comme traversée par une « dissonance cognitive ». Les étudiants africains, explique-t-il, bénéficient d’un capital scolaire élevé, parfois internationalisé, mais d’une valeur économique extrêmement faible sur le marché du travail local. Cette contradiction entre formation et débouchés produit une tension identitaire forte, parfois source de radicalité politique.
Ces deux modèles reposent sur une hypothèse implicite : l’étudiant est rare, perçu comme une élite en devenir, doté d’une identité politique cohérente et d’une capacité de mobilisation collective.
Soulignons que si cette lecture correspond bien à une réalité historique, cette réalité n’est plus celle d’aujourd’hui. Elle n’aide plus à comprendre le silence des étudiants dans les crises politiques contemporaines, notamment dans celle qui secoue actuellement le Cameroun.
Autrement dit, la théorie du « rôle politique de l’étudiant » s’expliquait par les conditions sociologiques, institutionnelles et économiques qui structuraient la vie universitaire. Celles-ci ont profondément changé. Pour comprendre la disparition de l’étudiant camerounais du champ politique, il faut donc dépasser les modèles classiques de Bayart et Thomas — non pour les invalider, mais pour les resituer dans une temporalité précise qui n’existe plus.
3. Massification universitaire et dilution symbolique de la figure étudiante
L’une des transformations majeures expliquant l’effacement politique des étudiants camerounais est la massification des campus, ni anticipée ni accompagnée financièrement depuis trois décennies.
Les travaux d’Achille Mbembe sur les universités africaines, notamment dans sa conférence « The Violence of the University » (2016), ont montré que la massification produit une rupture dans la manière dont l’étudiant se perçoit lui-même.
Précisons que la violence n’est pas, au premier abord, celle des étudiants, mais celle des lieux eux-mêmes. Comme je l’ai montré dans Cameroun, la nation en péril (L’Harmattan, 2021), il existe un lien causal entre la violence et la sordidité des campus africains : des lieux sales, dégradés et mal entretenus produisent mécaniquement de la violence sur ceux qui les fréquentent. Tchekhov soulignait déjà le rapport étroit entre l’esthétique des lieux d’enseignement et la psychologie des étudiants.
Les lieux ne produisent donc pas seulement de la violence : ils génèrent également une banalisation symbolique. L’université cesse d’être un espace à part, un espace sacré, un temple du savoir. L’étudiant lui-même cesse de se percevoir comme une avant-garde intellectuelle ; il se vit désormais comme un sujet scolaire anonyme, noyé dans une foule sans cohésion.
La massification entraîne également une fragmentation sociale et culturelle. Les étudiants viennent de milieux de plus en plus diversifiés. Le rétrécissement du champ culturel, de son attractivité et de son pouvoir de légitimation a renforcé le poids de l’inertie lié aux origines sociales des étudiants. Cette hétérogénéité — classes moyennes précarisées, jeunesse rurale, travailleurs reconvertis, élèves issus d’écoles privées populaires ou confessionnelles, anglophones et francophones rassemblés dans des conditions hétérogènes — a progressivement empêché l’émergence d’une véritable conscience collective. Elle a rendu difficile la formation d’une parole politique unifiée ou d’une cause commune.
Les campus camerounais sont devenus des espaces de transit où les étudiants sont absorbés par la gestion de l’immédiat, laquelle ne leur ménage aucune possibilité de projection ni de distance. Ils n’ont ni les conditions matérielles, ni les espaces institutionnels nécessaires à la prise de distance critique. Par conséquent, ils ne peuvent pas développer la grande culture indispensable à un militantisme structuré par une vision politique. L’infrastructure universitaire — amphithéâtres surpeuplés, bibliothèques insuffisantes, absence d’espaces de débat, suractivité pédagogique — ne favorise pas la construction d’un habitus politique collectif.
Comme l’indique Mbembe à juste titre, la massification des campus africains a induit une dilution symbolique de la figure étudiante. L’étudiant n’est plus porteur d’un destin politique collectif. C’est un acteur atomisé, en compétition avec lui-même, pour l’obtention d’un diplôme de plus en plus dévalorisé.
4. Neutralisation politique, surveillance et clientélisme universitaire
Un second facteur décisif de la disparition politique des étudiants, notamment camerounais, réside dans la transformation de l’université en un espace sous contrôle politique direct. Comme l’ont montré Mamdani (1996) et Zeleke (2019), les institutions universitaires africaines sont souvent intégrées dans les logiques du pouvoir étatique, par des stratégies de cooptation, de surveillance ou de clientélisme.
Au Cameroun, cette intégration est particulièrement visible. Elle se manifeste notamment par la tendance d’un nombre croissant d’enseignants à délaisser l’activité académique au profit de fonctions politiques ou administratives, mieux intégrées aux logiques de pouvoir.
La présence policière sur les campus, la nomination politique des recteurs et des doyens, l’instrumentalisation administrative des associations étudiantes, la judiciarisation des conflits internes et la répression rapide de toute mobilisation collective ont profondément transformé l’université camerounaise. Celle-ci est désormais un espace gouverné, discipliné et neutralisé.
La neutralisation politique des campus a des effets directs sur la qualité de la vie politique dans le pays. On ne peut se plaindre de la faiblesse du débat politique au Cameroun sans s’interroger sur les dispositifs de neutralisation qui en sont l’une des causes profondes. Si l’on estime qu’on peut penser sans critiquer, ou penser en se tenant à distance des idées et mouvements politiques, on ne peut s’étonner des résultats produits par ces mécanismes.
Souvenons-nous qu’entre les années 1960 et 1980, l’université formait les élites politiques, intellectuelles et militantes. Aujourd’hui, elle est un espace où l’expression politique comporte des risques immédiats : exclusion, arrestation, violence physique, perte de bourse, impossibilité d’achever ses études.
Dans ces conditions, la rationalité dominante est une rationalité de survie : l’étudiant n’a aucun intérêt à exercer son esprit critique ou à s’engager politiquement dans le cadre universitaire. L’impératif de prudence remplace l’exigence de pensée libre et l’idéal de cohérence morale.
5. La crise de l’État-employeur et l’effondrement du lien diplôme–emploi
Jusque dans les années 1990, les systèmes éducatifs africains reposaient sur une équation simple : le diplôme garantissait un emploi public.
Bayart (1989) et Mamdani (1996) ont tous deux insisté sur le lien structurel entre capital scolaire, capital politique et intégration dans l’appareil d’État.
Les plans d’ajustement structurel intervenus dans les années 1980–1990 ont rompu les termes de cette équation. La dévalorisation du diplôme — documentée par Spence (1973) grâce à la théorie du signal, et par Akerlof (1970) via la sélection adverse — a profondément modifié l’identité de l’étudiant africain.
Au Cameroun, l’étudiant est devenu un sujet incertain dont l’avenir professionnel s’est dilué dans l’hypothétique. La perspective du chômage, du sous-emploi ou de l’informalité est devenue une réalité dominante. Cette incertitude professionnelle conduit à une transformation profonde de l’habitus étudiant : celui-ci s’inscrit davantage dans une économie de la débrouille que dans une logique de projection ou de militantisme.
Dans ce contexte, la priorité de l’étudiant n’est plus d’exprimer une opinion politique, mais de sécuriser, par tous les moyens possibles, une position socio-économique fragile lorsqu’il le peut, ou de chercher son salut dans des logiques de fidélité ne relevant pas toujours de critères rationnels. Ce que Comaroff & Comaroff (2012) appellent « l’auto-entrepreneuriat de la jeunesse africaine » n’est souvent qu’une modalité de sécurisation symbolique de positions fragiles par le recours à des appartenances, notamment au tribalisme qui structure encore fortement le milieu étudiant (et, au-delà, d’autres espaces sociaux).
6. Le déplacement du lien politique : de l’étudiant au jeune précaire
Comme nous l’avons montré plus haut, et contrairement à une lecture politique superficielle, le silence des étudiants camerounais n’est pas synonyme de dépolitisation. Il s’agit d’un déplacement du lien politique, comme l’a démontré Alcinda Honwana dans The Time of Youth (2012).
L’étudiant continue de mener des luttes symboliques et politiques, non plus comme étudiant, mais comme jeune chômeur, travailleur précaire, acteur du secteur informel, candidat à la migration ou citoyen frustré par l’inefficacité des institutions publiques. Sa politisation s’exprime dans les réseaux sociaux, dans des mobilisations informelles, dans des pratiques quotidiennes de contestation ou de retrait, et dans des stratégies d’évitement institutionnel.
La figure politique de l’étudiant s’est dissoute dans celle de la jeunesse.
Aujourd’hui, la protestation s’est déplacée hors de l’université. Elle est dans les rues, sur les plateformes numériques, dans les diasporas, dans les mobilisations urbaines ou dans les pratiques de micro-résistance.
7. L’absence étudiante dans la crise postélectorale : une lecture structurelle
L’absence des étudiants dans la crise postélectorale peut désormais être comprise comme le produit de cinq facteurs convergents :
le coût politique disproportionné de l’engagement dans un contexte de surveillance et de répression ciblée ;
la fragmentation interne du champ universitaire, incapable de produire une parole collective unifiée, en raison des divisions linguistiques, sociales, territoriales et institutionnelles ;
l’effondrement symbolique de la figure de l’étudiant, devenu un sujet anonyme, dépourvu de capital élitaire suffisant pour s’imposer comme acteur politique légitime ;
la migration de la contestation vers les espaces numériques, plus horizontaux, plus flexibles, mais aussi plus désinstitutionnalisés ;
l’angoisse socio-économique qui domine l’identité étudiante, réduisant la disponibilité mentale et temporelle nécessaire à l’engagement militant.
La convergence de ces facteurs explique le silence des étudiants. Il ne s’agit ni d’indifférence, ni de passivité, ni de dépolitisation : c’est une transformation profonde des modalités de politisation.
8. Conclusion
La figure étudiante, autrefois centrale dans les mobilisations politiques africaines, a subi une reconfiguration majeure au Cameroun. Les dynamiques de massification, de précarisation, de surveillance institutionnelle, de déclassement du diplôme et de recomposition des espaces de politisation ont produit un déplacement du lien politique qui rend obsolètes les lectures classiques de l’engagement étudiant.
L’étudiant camerounais d’aujourd’hui n’est pas apolitique. Il est un acteur traversé par des tensions économiques, identitaires et institutionnelles qui restructurent son rapport au pouvoir et son mode d’expression. Son silence apparent dans la crise postélectorale n’est donc pas un signe d’absence, mais un signe de transformation profonde.
L’analyse de ce silence permet de comprendre les mutations de l’espace universitaire, mais aussi celles de la jeunesse africaine et des modes contemporains de contestation. Le défi pour les sciences sociales africaines est désormais de saisir cette recomposition des acteurs, des lieux et des pratiques politiques, afin de dépasser les modèles hérités d’une période où le statut étudiant avait une signification politique qui n’est plus la sienne aujourd’hui.
Bibliographie
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Comaroff, Jean & Comaroff, John. Theory from the South . Paradigm Press, 2012.
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Mamdani, Mahmood. Citizen and Subject: Contemporary Africa and the Legacy of Late Colonialism . Princeton University Press, 1996.
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Schultz, Theodore. Investment in Human Capital . University of Chicago Press, 1961.
Spence, Michael. « Job Market Signaling. » Quarterly Journal of Economics , 1973.
Thomas, Dominic. Africa and France: Postcolonial Cultures, Migration, and Politics . Indiana University Press, 2013.
Zeleke, Elleni Centime. Ethiopian Student Movement: A Social History . Michigan University Press, 2019.
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