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ESSAI CRITIQUE · MERISPHERE REVIEW
Essai et intervention · Littérature et études littéraires
LITTÉRATURE AFRICAINE

Mongo Beti : une critique acerbe de l’afro-pessimisme

Antoine Nguidjol

Résumé

Cet essai revient sur la manière dont l’œuvre et les interventions de Mongo Beti contestent les représentations dépréciatives de l’Afrique et les discours qui naturalisent ses difficultés. L’auteur examine la vigueur polémique de cette critique, son rapport à l’histoire coloniale et postcoloniale et la responsabilité attribuée aux acteurs africains comme aux puissances extérieures. L’« afro-pessimisme » est traité comme objet de critique et non comme description neutre du continent.

Mots-clés — Mongo Beti ; afro-pessimisme ; Afrique ; littérature ; colonialisme ; critique

Abstract

This critical essay examines how Mongo Beti’s writing and public interventions challenge depreciatory representations of Africa and discourses that naturalise the continent’s difficulties. It considers the polemical force of this critique, its relationship to colonial and postcolonial history, and the responsibility attributed both to African actors and external powers. ‘Afro-pessimism’ is treated as an object of criticism rather than as a neutral description of the continent.

Keywords — Mongo Beti; Afro-pessimism; Africa; literature; colonialism; criticism

Né en 1932 au Cameroun sous le nom d’Alexandre Biyidi Awala, Mongo Beti est l’un des grands noms de la littérature africaine francophone. Engagé, satirique, souvent provocateur, il a mis sa plume au service d’une critique radicale du colonialisme, de la religion imposée et des hypocrisies des élites africaines. Révélé par Ville cruelle sous le pseudonyme d’Eza Boto, il atteint une notoriété durable avec Le Pauvre Christ de Bomba (1956), un roman corrosif qui déconstruit le mythe missionnaire.

Contrairement à d'autres écrivains de son époque, Mongo Beti ne cherche pas à consoler, mais à réveiller. Son style, à la fois réaliste et ironique, est traversé par une exigence de lucidité. Exilé en France pendant de longues années, enseignant, pamphlétaire, il est aussi l’auteur de Remember Ruben et de Main basse sur le Cameroun, œuvres dans lesquelles il poursuit son combat intellectuel contre toutes les formes de domination, qu’elles viennent d’ailleurs ou de l’intérieur.

« Ce n’est pas la liberté qu’on nous refuse, c’est la possibilité de la vouloir. »— Mongo Beti, Remember Ruben

Une critique du néocolonialisme et de la fausse indépendance. L’oppression ne passe plus par la force brute, mais par la domestication des consciences.

L’idée selon laquelle, quoi que les Africains fassent, les « jeux sont faits », est absente du Pauvre Christ de Bomba. Il n’y a ni fatalisme ni déterminisme. Bien au contraire. L’individu y conserve la maîtrise de son avenir, à condition de poser des choix éclairés. Une forme de doctrine existentielle se dégage de cette œuvre : ni la religion ni la coutume ne décident de ce qu’un être doit devenir. Il peut espérer ce qu’il est capable d’espérer.

Le thème de la fatalité surgit brièvement lorsque l’administration Vidal demande au père Drumont s’il croit que les Noirs sont les descendants maudits de Cham. Le père Drumont rejette cette lecture raciale du destin des Noirs qui peuple encore la mentalité des colons de cette époque :

« Le Christ, répond-il, est venu exprès pour rectifier tout cela, mon vieux. Il a dit : « Finis les anathèmes du passé… »

Ce refus du déterminisme théologique est fondamental : Mongo Beti déconstruit l’argument biblique souvent mobilisé pour justifier l’infériorisation des peuples africains. Il en fait une porte d’entrée vers une autre posture, active, critique, volontaire.

Dans cette perspective, l’auteur se démarque clairement de deux courants opposés mais tout aussi paralysants :

celui d’une littérature nostalgique qui cherche refuge dans un âge d’or ancestral ;

Celui d’une littérature détachée du politique, qui ne voit dans l’écriture qu’un jeu formel sans conséquence.

Comme l’écrit Paulin Hountondji, il faut désessentialiser l’Afrique : refuser les récits qui la figent dans une identité préfabriquée. Mongo Beti répond à cette exigence en restituant à ses personnages le droit de contester, d’errer, de désobéir.

L’un des outils majeurs de l’écriture de Mongo Beti est la construction de parallélismes critiques : entre le clergé et les autorités traditionnelles ; Jésus et les ancêtres ; la route et l’exploitation coloniale ; le formalisme chrétien et les rituels païens.

Ces correspondances permettent à l’écrivain de mettre en lumière les structures de domination mimétiques à l’œuvre dans le continent : comme celle de la mission et de l’administration coloniale, qui ne sont pas deux logiques opposées, mais deux visages du même projet de contrôle des sociétés africaines.

Valentin-Yves Mudimbe a bien raison de souligner dans La pensée africaine que le christianisme colonial a redessiné les imaginaires symboliques africains, à la suite de Mongo Beti qui a mis ce processus en lumière. À savoir que les croyances sont toujours recyclées, instrumentalisées, voire vidées de leur puissance originelle.

On a parfois qualifié Mongo Beti d’anti-religieux. Mais cela revient à mal lire son intention. Il ne rejette pas la foi : il refuse sa captation coloniale. Sa critique n’est pas une attaque contre le sacré, mais un appel à en reprendre la maîtrise.

À la manière de Simon Kimbangu – figure prophétique et résistante –, Beti semble dire : croire, oui, mais pas à genoux devant l’oppresseur. Refaire du religieux un espace de souveraineté, et non de soumission.

Comme Camus, Mongo Beti pense que la littérature est intrinsèquement liée à la liberté. Elle n’est pas la simple projection d’un monde alternatif : elle est essentiellement la confrontation de l’homme avec ses responsabilités.

Mongo Beti est un écrivain majeur qui ne donne pas de leçons. Il invite à penser par soi-même en usant de sa liberté.

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