Analyse
Sénégal, le pouvoir peut-il survivre à la rupture entre Faye et Sonko, et à leur projet commun ?
Pouvoir présidentiel, majorité parlementaire, dette publique et avenir du projet de rupture de 2024
Il arrive qu’une victoire électorale contienne déjà la contradiction qui menacera le pouvoir qu’elle installe. Celle de Bassirou Diomaye Faye, en mars 2024, reposait sur une configuration singulière : un homme accédait à la présidence tandis qu’un autre demeurait, aux yeux d’une large partie de l’électorat, l’inspirateur politique du changement. Ousmane Sonko n’avait pas pu être candidat. Bassirou Diomaye Faye le fut à sa place et remporta l’élection. Dès lors, le nouveau pouvoir sénégalais associait deux légitimités difficilement dissociables, mais qui ne pouvaient pas se confondre durablement.
Deux ans plus tard, cette ambiguïté est devenue une fracture institutionnelle.
Ousmane Sonko n’est plus Premier ministre. Il préside l’Assemblée nationale et conserve la direction du Pastef, qui dispose, depuis les élections législatives de novembre 2024, d’une majorité écrasante de 130 sièges sur 165. Bassirou Diomaye Faye, de son côté, a constitué sa propre formation, Kiiraay — Les Patriotes républicains. L’alliance qui avait permis l’alternance de 2024 a donc laissé place à deux pôles politiques, chacun disposant d’une ressource essentielle du pouvoir : au président, l’État et la légitimité présidentielle ; à Sonko, un parti puissamment organisé et une majorité parlementaire issue de la même vague électorale.
On pourrait réduire cette évolution à une querelle entre deux hommes. Ce serait manquer ce qu’elle révèle sur le problème sénégalais.
Une victoire construite à deux
Bassirou Diomaye Faye
Ousmane SonkoBassirou Diomaye Faye n’était pas, avant 2024, destiné à incarner seul une rupture historique. Son ascension fut directement liée à l’empêchement d’Ousmane Sonko, dont la candidature avait été écartée. Libérés de prison peu avant le scrutin, les deux hommes menèrent une campagne où leurs identités politiques semblaient presque imbriquées.
Faye remporta finalement la présidence. Mais la formule politique née de cette victoire comportait une question non résolue : lorsqu’un président doit une partie décisive de son accession au pouvoir à un chef de parti doté d’une influence politique propre, où se situe le centre réel de décision ?
Bassirou Diomaye Faye avait très tôt insisté sur son autonomie et sur le fait que la présidence ne pouvait être exercée par procuration.
La difficulté n’était donc pas accidentelle. Elle était inscrite dans la naissance même du nouveau pouvoir.
Tant que Faye et Sonko poursuivaient la même stratégie, cette dualité pouvait être présentée comme une complémentarité. Le président incarnait l’État ; son Premier ministre portait la force militante et la promesse de rupture. Mais dès que des divergences sont apparues sur les méthodes, les institutions et, surtout, la politique économique, cette complémentarité s’est transformée en compétition.
Le désaccord est devenu public. Sonko avait déjà dénoncé en 2025 un « problème d’autorité ». En mai 2026, Faye l’a finalement démis de ses fonctions de Premier ministre. Sonko a ensuite retrouvé l’Assemblée nationale, dont il est devenu président, tandis qu’Ahmadou Al Aminou Lo prenait la tête du gouvernement. Quelques semaines plus tard, le président annonçait puis créait sa propre organisation politique.
Ce n’est donc plus une tension au sommet de l’exécutif. Deux centres politiques se font désormais face.
L’épreuve inattendue de la dette
Cette séparation intervient au moment où le Sénégal découvre qu’il dispose de bien moins de liberté économique que ne le supposait le programme de transformation présenté aux électeurs en 2024.
L’arrivée au pouvoir de Faye et Sonko devait permettre de restaurer une souveraineté politique et économique : meilleure maîtrise des ressources naturelles, renégociation de certains rapports avec les partenaires étrangers, lutte contre la corruption, création d’emplois et redistribution plus équitable des revenus issus des hydrocarbures.
Mais les audits des comptes publics ont profondément modifié le cadre.
Les nouvelles autorités ont révélé que l’endettement hérité de l’administration précédente avait été considérablement sous-évalué. Pour l'année 2023 seule, un audit a porté la dette de 74,41 % à 99,67 % du PIB. Les évaluations ultérieures ont encore aggravé le constat. Le FMI estimait en juin 2026 la dette totale du secteur public à environ 132 % du PIB à la fin de 2024.
Le problème dépasse la comptabilité : lorsqu’un État découvre que son endettement réel excède très fortement celui qui figurait dans ses comptes, trois contraintes s’imposent simultanément. Il doit rétablir la confiance des créanciers, restaurer la crédibilité de ses statistiques publiques et financer les promesses sociales sur lesquelles le pouvoir a été élu.
La dette donne ainsi à la rupture politique sa traduction la plus concrète.
Le désaccord entre Faye et Sonko a notamment porté sur la conduite des négociations avec le Fonds monétaire international. Le président et son ancien Premier ministre n’ont pas seulement divergé sur des personnes ou sur l’organisation du pouvoir. Ils se sont trouvés confrontés à la question centrale de toute politique de souveraineté : que reste-t-il de la liberté de décision lorsque l’État dépend d’un accord avec ses bailleurs de fonds et ses créanciers pour restaurer sa capacité de financement ?
« Reprofiler » sans restructurer ?
Le vocabulaire employé par les autorités sénégalaises mérite ici une attention particulière.
Le gouvernement affirme vouloir « reprofiler » une partie de la dette plutôt que de procéder à une restructuration classique. Le principe consiste notamment à prolonger certaines échéances et à renégocier les conditions financières afin de réduire la pression immédiate sur les finances publiques.
Le 8 septembre 2026, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo a indiqué que le pays devait également apurer environ 3,5 milliards de dollars d’arriérés. Le Sénégal a, parallèlement, conclu, au niveau des services, un accord avec le FMI portant sur un programme de trois ans d’environ 2,2 milliards de dollars.
Cette distinction entre reprofilage et restructuration revêt une portée politique évidente.
La restructuration de dette évoque l’échec, l’insolvabilité ou, du moins, l’incapacité d’un État à respecter intégralement les engagements contractés antérieurement. Le reprofilage suggère, au contraire, une gestion technique des échéances.
Mais le créancier ne raisonne pas nécessairement selon les mêmes catégories que le gouvernement.
Dès le début de septembre, plusieurs détenteurs d’obligations sénégalaises se sont constitués en groupe et ont retenu le cabinet White & Case pour les représenter. Amundi, premier gestionnaire d’actifs européen, estimait quelques jours plus tard que la valorisation des titres sénégalais ne reflétait peut-être pas pleinement le risque associé aux futures négociations.
Le conflit sur les mots annonce donc un conflit beaucoup plus concret sur la répartition des coûts de l’ajustement.
Reste à déterminer qui en supportera le coût : les créanciers étrangers, les détenteurs domestiques de dette publique, le budget de l’État, les contribuables, les consommateurs par la diminution des subventions, les bénéficiaires de programmes sociaux ou les futurs investissements publics.
La réponse à ces questions pèsera davantage sur la stabilité du pouvoir sénégalais que sur bien des rivalités personnelles.
Le paradoxe des hydrocarbures
Le Sénégal possède pourtant un atout que de nombreux pays très endettés n’ont pas : l’entrée en production pétrolière et gazière.
En 2025, la croissance réelle du PIB a atteint 6,7 %, portée notamment par les hydrocarbures. La population s’élevait à environ 18,9 millions d’habitants et le PIB à environ 37 milliards de dollars.
À première vue, la contradiction paraît donc étrange : pourquoi un pays qui entre dans l’ère pétrolière connaît-il simultanément une crise majeure de la dette ?
La croissance tirée des hydrocarbures ne procure pas immédiatement au budget les ressources nécessaires pour résorber une dette déjà accumulée. L’État ne perçoit, en outre, qu’une partie des revenus issus de l’exploitation. L’anticipation de recettes futures peut même encourager de nouveaux emprunts, puisque les revenus de demain servent de garantie aux dépenses d’aujourd’hui.
Le défi du Sénégal consiste dès lors à éviter ce que l’on pourrait appeler la souveraineté hypothéquée : disposer de nouvelles ressources tout en ayant déjà engagé une partie de la capacité financière qu’elles devaient procurer.
Le défi du Sénégal consiste à éviter une souveraineté hypothéquée : disposer de nouvelles ressources tout en ayant déjà engagé une partie de leur capacité financière.
La renégociation des contrats miniers et le partage de la rente extractive entre l’État et les populations prennent dès lors une importance décisive.
Deux pouvoirs issus de la même révolution électorale
La rupture Faye-Sonko ne reproduit pas l’affrontement habituel entre le pouvoir et l’ancienne opposition : elle partage le camp qui a remporté l’alternance de 2024.
L’opposition traditionnelle existe toujours, mais le conflit politique décisif pourrait désormais se jouer entre deux héritiers de l’alternance de 2024.
Faye possède les instruments exécutifs et la visibilité internationale du chef de l’État. Sonko conserve une organisation militante, le Pastef, ainsi qu’un poids parlementaire considérable. Le président de la République doit par conséquent gouverner avec une Assemblée dont la majorité politique ne lui appartient plus de la même manière qu’au lendemain des législatives de 2024.
La tentative de réforme constitutionnelle de juin 2026 en a fourni une première manifestation spectaculaire. Une réforme soutenue par la majorité parlementaire visait à renforcer les pouvoirs de l’Assemblée et à encadrer davantage ceux du président. Bassirou Diomaye Faye saisit la juridiction constitutionnelle, qui a finalement écarté le texte.
La crise politique sénégalaise devient ainsi une expérience institutionnelle.
Comment fonctionne un régime lorsque le président et le chef de file de la majorité parlementaire proviennent du même mouvement historique, mais ne poursuivent plus la même stratégie ?
Le Sénégal pourrait être en train d’inventer, sans l’avoir voulu, une forme de cohabitation au sein de l’ancienne majorité.
Les élections locales comme premier verdict
Les élections locales attendues en 2027 devraient fournir le premier indicateur sérieux du rapport de force.
Elles permettront de savoir si l’électorat qui avait porté la rupture en 2024 se reconnaît prioritairement dans Sonko, dans Faye, dans les deux, ou déjà dans aucun des deux.
La simple fixation du calendrier est devenue litigieuse. Pastef insiste sur le respect des échéances électorales, tandis que l’opposition refuse également tout report qui prolongerait artificiellement les mandats locaux en vigueur.
Le scrutin local prendra par conséquent une portée nationale.
Une victoire du Pastef conforterait l’idée que Sonko conserve la propriété politique du mouvement qui a conduit à l’alternance.
Une progression importante de Kiiraay démontrerait, au contraire, que Faye peut transformer la légitimité présidentielle acquise en 2024 en une force politique autonome.
Un retour significatif de l’ancienne opposition révélerait enfin quelque chose de plus inquiétant pour les deux hommes : leur affrontement aurait commencé à dissiper le capital politique de la rupture.
Peut-on encore sauver le projet de 2024 ?
Une réconciliation demeure possible, mais l’avenir du projet de 2024 ne peut dépendre de cette seule hypothèse.
La question est de savoir ce qui, dans leur projet commun, peut survivre à leur séparation.
La question est de savoir ce qui, dans leur projet commun, peut survivre à leur séparation.
Réduite au refus des anciennes dépendances, la souveraineté resterait incomplète : la dette rappelle qu’elle exige des capacités financières, administratives et productives. Une rupture limitée au remplacement d’une élite par une autre s’épuiserait, quant à elle, dans la lutte pour le contrôle des institutions. Elle ne conservera sa portée que si elle restaure la transparence des comptes publics, améliore la négociation des ressources, renforce les contre-pouvoirs et transforme durablement la relation entre gouvernants et gouvernés. Le conflit entre Faye et Sonko oblige ainsi chacun à préciser ce qu’il entend conserver du projet initial.
Le principal enjeu sénégalais se situe ici : en 2024, deux hommes avaient présenté leur complémentarité comme une réponse à la crise du système politique ; en 2026, leur séparation les oblige à démontrer que le changement ne dépendait pas uniquement de leur alliance.
Le pays pourra alors juger si la rupture promise était assez solidement inscrite dans les institutions pour survivre au divorce de ceux qui l’avaient incarnée.