Merisphere Publishing
RECENSION · MERISPHERE REVIEW
Recension et lecture critique · Littérature et études littéraires
LITTÉRATURE ET MIGRATIONS

Fatou Diome — Le Ventre de l’Atlantique : Une lecture critique de l’émigration africaine

Antoine Nguidjol

Résumé

Cette recension examine Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome comme une mise à l’épreuve des imaginaires de l’émigration vers l’Europe. Le roman confronte le désir de départ, les récits de réussite et les attentes familiales aux expériences de déclassement, de solitude et de désillusion. La lecture souligne la circulation des représentations entre l’Afrique et l’Europe et la manière dont la fiction déconstruit l’image d’un ailleurs européen spontanément synonyme d’accomplissement.

Mots-clés — Fatou Diome ; Le Ventre de l’Atlantique ; migration ; Europe ; imaginaire ; littérature

Abstract

This review examines Fatou Diome’s Le Ventre de l’Atlantique as a challenge to imaginaries of migration to Europe. The novel sets the desire to leave, narratives of success and family expectations against experiences of downward mobility, loneliness and disillusionment. The reading highlights the circulation of representations between Africa and Europe and the way fiction dismantles the image of a European elsewhere automatically synonymous with fulfilment.

Keywords — Fatou Diome; Le Ventre de l’Atlantique; migration; Europe; imaginary; literature

Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome n’est pas un simple roman sur l’émigration africaine. C’est une mise en tension littéraire d’un imaginaire faussé: celui d’un Occident perçu comme un paradis et d’une Afrique réduite à la caricature de la misère. Mais cette vision est doublement piégée. Elle est nourrie d’un côté par les médias occidentaux qui construisent un rêve fallacieux, et de l’autre par les frustrations sociales africaines qui transforment ce rêve en nécessité vitale.

Ce que dénonce Diome avec acuité, c’est l’hypocrisie du regard porté sur les mouvements migratoires dans le monde. Quand les jeunes Sénégalais veulent « traverser », ils deviennent des envahisseurs, des dangers et des chiffres alarmants. Mais les foules d’Occidentaux qui viennent « au soleil », eux, sont appelés touristes. On ne voit en eux que des sources de devises, des « expatriés » porteurs de compétences, ou des coopérants apôtres du progrès.

Dans Le Ventre de l’Atlantique, le personnage de Salie, à la fois éloignée et enracinée, est l’incarnation d’une voix lucide. Elle sait que le rêve d’Europe est une illusion. Elle sait aussi que le retour en Afrique n’efface pas l’arrachement. Elle vit dans cet entre-deux amer, ce ventre symbolique qui sépare deux continents, mais aussi deux perceptions du monde : l’une qui fantasme l’ailleurs comme solution, l’autre qui refuse de se regarder dans le miroir de ses propres fuites.

Cette critique sociale et littéraire permet d’élargir la réflexion à une histoire plus longue que l’on préfère souvent oublier : celle des migrations dans le monde, et plus particulièrement les migrations européennes vers l’Afrique.

On a oublié que Juifs, Italiens, Espagnols, Belges, Français, Allemands –aujourd’hui ce sont les Indiens et Chinois – ont migré vers l’Afrique du Nord, du Centre, de l’Ouest, et du Sud. Le concept d’exode n’a jamais été appliqué à cet événement. L’histoire a retenu tout au contraire qu’ils colonisaient, travaillaient, développaient les autres, alors que, dans le fond, ils fuyaient eux aussi la misère – qui d’autre le traduit mieux que De Maupassant (voir infra Lassitudes) ?

Même mouvement migratoire, mais deux acceptions différentes. Présence légitime d’un côté, présence illégitime de l’autre.

L’usage du mot « migrant » révèle ici l’asymétrie du discours.

Le roman de Diome, par sa langue vive et souvent ironique, interroge ce déséquilibre du discours. Il critique les illusions vendues aux jeunes Africains comme il critique l’arrogance des anciens colonisateurs. C’est une littérature du dévoilement, mais aussi de la blessure intime. Car partir n’est pas une victoire, tout comme rester n’est pas une libération.

On ne peut terminer cette présentation sans évoquer la mutation que Le ventre de l’Atlantique fait subir à la métaphore de la mer. L’écrivaine montre que l’Atlantique, loin de se réduire au cordon protecteur de l’Europe, est d’abord un espace qui avale les illusions des misérables, leurs corps, mais aussi les idéaux des bourgeois repus de l’autre bord. Entre l’Afrique et l’Europe, il y a cet abîme de silence qui engloutit les masques : la mer.

Le Ventre de l’Atlantique ne plaide pas contre l’émigration. Il plaide pour le droit de choisir, pour le droit de ne pas être assigné à la fuite, pour le droit de rester sans honte ou de partir sans culpabilité. Mais surtout, il plaide pour une lecture lucide du monde : une lecture débarrassée de l’ethnocentrisme qui nie à l’Africain ce qu’il accorde spontanément à l’Européen — la mobilité comme dignité, non comme délit.

Références bibliographiques

Diome, Fatou. 2003. Le Ventre de l’Atlantique. Paris: Anne Carrière.

L’enregistrement en PDF et l’impression sont autorisés pour l’usage personnel, pédagogique ou académique, avec maintien du titre, du nom de l’auteur et de la référence Mérisphère.

Discussion autour de l’article

Cet espace est consacré à la discussion scientifique. Les désaccords et critiques argumentées sont les bienvenus. Les insultes, attaques personnelles, propos humiliants, discriminatoires ou menaçants ne sont pas admis.

    Aucune contribution pour le moment.