L'obsolescence programmée de la culture d'emprunt en Afrique
Résumé
Mots-clés — Afrique ; culture ; emprunt ; appropriation ; imitation ; transformation
Abstract
Keywords — Africa; culture; borrowing; appropriation; imitation; transformation
En Afrique, les programmes scolaires n’épousent guère le temps de la continuité scolaire. Ce sont des « objets » purement techniques, conçus pour être jetés à peine enseignés, et n’entraînant d’autre effet que celui de l’ère du temps, celui des examens, du diplôme ou du concours d’entrée, etc.
Cette obsolescence rapide des programmes n’a pas pour seules conséquences la discontinuité de l’apprentissage et l’absence de finalité sociale liée à l’acte d’apprendre, elle a surtout pour conséquence de prescrire un objet comme principe de vie, le programme d’études en l’occurrence. Comme l’a suffisamment montré J. Baudrillard, la prééminence accordée à l'objet amène les hommes à vivre non pas dans le temps qu’ils fabriquent ou définissent, mais dans celui des objets, c’est-à-dire dans un temps discontinu et court. En devenant prescripteurs de l’être, les objets font perdre aux hommes leur rythme de vie propre et leur capacité à se guider : « C’est nous qui les regardons… naître, s’accomplir et mourir. » [1]
En Afrique, en effet, les élèves et les étudiants voient naître et mourir les programmes scolaires. Ils vivent au rythme de la discontinuité que ceux-ci leur imposent. Pourquoi va-t-on à l’école si on ne sait pas où on va, et si, curieusement, l’école elle-même ne sait pas où elle va ?
Le chef de Diallobé, dans L’Aventure ambiguë, avait pressenti la rapide obsolescence du nouveau savoir. La Grande Royale , sa sœur, en encourageant Samba Diallo à aller à l’école des Blancs, espérait secrètement que la saisonnalité de ce nouveau savoir serait compensée par « l’utilité qui fait gagner la guerre », celle qui se traduit par la résolution des problèmes pratiques et l’amélioration des conditions de vie des Diallobé.
Un savoir qui apprend à « lier le bois au bois » n’est rien d’autre qu’un savoir qui permet à l’homme de se rendre « maître et possesseur de la nature ». La Grande Royale aurait souhaité entendre Samba Diallo faire la même expérience que Descartes : « sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique […] elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles [2] , on peut en trouver une, pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie » [3]
L’école nouvelle n’a pas permis à Samba Diallo de le faire. Ce dernier n’aura eu accès ni à la maîtrise ni à la possession de la nature à l’issue de son apprentissage. C’est un homme dépossédé et maîtrisé qui en est sorti. Dépossédé de lui-même, de sa terre, de sa culture, de son avenir, il n’en ramène pas large devant un Demba triomphant, fort de son enracinement dans sa culture et de sa capacité à résister aux mutations du monde moderne.
L’école nouvelle — le marché où se recycle la marchandise de l’industrie culturelle occidentale — n’aura fait que précipiter tous ceux qui y sont allés dans la consommation effrénée de signes et de modes obsolètes.
Obsolescence programmée d’outils soumis à l’impératif du temps court et au « récit » d’un monde dépassé – comme ces automobiles hors d’usage qui trouvent en Afrique leur dernière destination et n’y durent que le temps de provoquer une pollution gigantesque. En somme, des biens revendus à leur moment postrévolutionnaire, après que l’on a vérifié qu’ils ne servent plus à rien, que leur utilité économique est devenue nulle et qu’ils ne seront bientôt plus que mémoire. Bref, un ensemble de choses offertes pour régler une immense faute contre la nature en Occident et en provoquer une similaire ailleurs en Afrique (cas des supposés biens d'occasion, en fait une immense pollution délocalisée), ou pour servir à reformuler, de manière similaire, une représentation énoncée hier en Occident et qui est passée de mode.
Ces prétendus « biens » qu'on offre si généreusement à l'Afrique éludent très souvent les vraies questions qui se posent à l'Afrique, en les réfutant d’emblée et en noyant les offres dans un humanisme trompeur. Le plus souvent, les Africains n’y sont pour rien dans ce qu’ils achètent, lisent, apprennent, appliquent, défendent bruyamment.
L’Afrique doit cesser de courir après l’impératif culturel catégorique contenu dans les programmes scolaires hérités de l'Occident, c’est-à-dire après l’abstraction de « ce qui ne fait l’ombre d’aucun doute » – alors même que ceux qui en énoncent le principe ne cessent d’en douter. Du coup, elle doit également cesser de se comporter comme quelqu’un qui cherche toujours quelque chose qui lui manque et qu’il doit copier chez l'Autre.
Le dénouement de L’Aventure ambiguë , la leçon qu’on en tire finalement, c’est que le « hier » de l’Occident n’est pas « le nécessaire » dont l’Afrique a besoin. Et que ce n’est pas en « plaisantant » sur le passé de la pensée occidentale, en le commentant de mille autres manières possibles comme le font nos intellectuels, qu’on y suscite la pensée.
[1] Jean Baudrillard, La société de consommation , Éditions Denoël, 1970.
[2] À l’école coranique de maître Thierno par exemple.
[3] R. Descartes, Discours de la méthode .
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