La belle et le pouilleux
Résumé
Mots-clés — conte ; création littéraire ; récit ; société ; imaginaire
Abstract
Keywords — tale; creative writing; narrative; society; imagination
Le jour tant attendu était arrivé pour Omog Licabo.
Le village était en effervescence depuis l’aube. Les sentiers, d’ordinaire silencieux à cette heure, résonnaient des pas précipités des femmes portant des jarres d’eau et des paniers remplis de feuilles parfumées.
Des guirlandes de palmiers et de fleurs sauvages avaient été tressées et suspendues aux toits des maisons, tandis que des motifs rituels étaient tracés au sol avec de la cendre blanche et des pigments colorés.
Sur la grande place, un feu sacré brûlait dans la case à palabres ; son épaisse fumée s’élevait en volutes parfumées vers le ciel. Les anciens s’affairaient autour de l’autel improvisé, où reposaient les offrandes aux esprits des ancêtres : du vin de palme, des fruits mûrs, du miel et des morceaux de gibier soigneusement disposés sur des feuilles de bananier.
Dans un coin, un groupe de jeunes garçons peignait leurs visages avec de l’ocre rouge en imitant les guerriers du village. Les filles, quant à elles, nouaient des perles et des plumes dans leurs cheveux, riant et chuchotant entre elles.
Pour Omog Licabo, ce jour-là était le sien.
Il ajusta son pagne et son maillot de corps tout blanc, resserra la lanière de son sac qui contenait ses amulettes et attrapa sa lance. Peut-être par habitude. Peut-être aussi parce qu’il ne voulait pas se sentir vulnérable. Peut-être aussi parce qu’il savait qu’un homme qui se marie part aussi à la guerre. Non pas contre un ennemi visible, mais contre la solitude et l’incertitude de l’avenir, contre l’érosion du temps aussi. La vie d’un guerrier n’était guère simple : il chassait, il protégeait, il combattait. Mais celle d’un époux : qu’en savait-il ?
Il balaya le village du regard et vit que tout était prêt.
Lorsqu’il fit son entrée dans la case à palabres, Ki Lama, la fiancée qui lui avait été promise et qu’il voyait pour la première fois, était arrivée, entourée de sa famille. Elle était belle, presque irréelle même, sous la lumière vacillante du feu.
Ses longs cheveux noirs, tressés avec des fils d’or et des perles, cascadaient le long de son dos. Une guirlande de fleurs sauvages ceignait son front, et ses joues, rehaussées de pigments rougeâtres, lui donnaient l’éclat du soleil couchant.
Son corps, drapé dans une étoffe aux reflets chatoyants, ondulait doucement sous l’effet du vent. Chaque mouvement de ses colliers de coquillages et de dents d’animaux résonnait comme un écho des traditions.
Omog Licabo n’avait d’yeux que pour elle. Cette femme allait devenir la sienne.
Mais était-ce bien vrai ?
Depuis l’enfance, il savait que ce jour viendrait.
Qu’un jour, une femme entrerait dans sa maison, partagerait ses repas, dormirait près de lui.
Il savait qu’il ne serait plus seul.
Même si personne ne lui avait jamais dit ce que cela signifiait que de posséder une femme.
Ki Lama serait vraiment sienne, comme un champ que l’on cultive, comme une lance que l’on aiguise ? Ou était-ce lui qui, en réalité, allait lui appartenir ?
Et que signifiait ne plus être seul ? Avait-il besoin d’elle pour combler un vide en lui-même, ou devait-il être complet avant de pouvoir l’aimer ?
Pendant que dans sa tête toutes ces questions défiaient les traditions sans trouver de réponses, une femme âgée, la gardienne des traditions du village, fit quelques pas en avant et tendit la main vers la mariée.
— Approche, Ki Lama, et dépose ton offrande.
La jeune femme avança, pieds nus sur le sol de terre battue et se mit à marcher au son du tam-tam. Le rythme n’était pas le sien. Elle ne l’inventait pas. Elle reprenait celui que des milliers de femmes avant elle avaient fait en s’avançant vers leur destin. Dans l’assemblée, les femmes étaient à l’affût de la moindre faute. Elle ne vint pas. Alors, de conserve, elles secouaient la tête en signe d’approbation pendant que Ki Lama avançait dans le rythme convenu.
Dans ses mains, elle portait un panier tressé, empli de grains de maïs, de courge et de miel sauvage.
Quand elle fut arrivée au terme de son périple, elle s’agenouilla et posa l’offrande qu’elle tenait dans ses mains devant les anciens, la tête baissée en signe de respect.
— Aujourd’hui, nous demandons aux esprits et aux ancêtres de bénir cette union, déclara l’ancienne d’une voix chantante.
D’un geste lent, elle prit une poignée de grains et les jeta dans le feu. Une fumée blanche s’éleva aussitôt, emportant les prières vers l’invisible.
L’assistance poussa des youyous. La case à palabres en avait vu d’autres comme ça. Ici, les mots des anciens avaient scellé des alliances de presque tous et réglé de nombreux litiges. C’était le cœur battant du village, le lieu où les âmes se liaient et où les dieux eux-mêmes semblaient écouter les hommes.
Un vieil homme au port noble se leva à son tour et s’avança vers les fiancés. C’était le chef du village.
Dans ses mains ridées, il tenait une liane entrelacée de fils de cuir.
— Omog Licabo et toi serez liés, comme cette corde est tressée, unis pour traverser la vie ensemble, commença-t-il, en s’adressant à Ki Lama.
Joignant le geste à la parole, il tendit la liane à l’oncle de Ki Lama qui la prit et enroula délicatement l’un des poignets de celle-ci, puis tendit l’autre extrémité à l’oncle d’Omog Licabo, qui fit de même avec ceux d’Omog Licabo.
Le contact du lien était tiède, souple mais solide.
— Que cette corde ne se brise jamais, murmura l’ancien en posant la main sur leurs têtes.
Un chant doux s’éleva alors, entonné par les femmes du village.
Omog Licabo sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Jusque-là, tout semblait naturel, fluide.
Mais quelque chose, dans le silence de sa promise, l’inquiétait déjà.
La future épouse souleva le voile qui lui couvrait les yeux, ouvrit lentement le couvercle de la petite jarre de terre cuite qui avait été déposée entre eux, et en retira un fragment de sel qu’elle devait déposer sur la langue d’Omog Licabo.
Lui-même ferait ensuite de même pour elle.
Ce geste symbolisait l’acceptation du partage, la promesse de ne jamais laisser l’autre connaître le goût amer du manque.
Elle avança sa main.
Puis, hésita soudain en découvrant le visage d’Omog Licabo qu’elle voyait pour la première fois.
Ses cils frémirent.
Un battement de cœur trop long.
Puis elle se figea.
Le sel tomba de ses doigts et roula sur le sol.
Un frémissement parcourut l’assemblée.
Les chants cessèrent.
Les flammes vacillèrent.
Les villageois murmurèrent. Une peur sourde s’insinua dans l’air, comme un vent invisible agitant la poussière du sol.
Omog Licabo ne bougea pas. Il sentit simplement quelque chose en lui se détacher, s’effriter, comme un arbre dont les racines cèdent sous la force d’une tempête.
Le vieil homme qui les mariait fronça les sourcils, puis, posant une main bienveillante sur l’épaule de Ki Lama.
— Enfant, pourquoi ton cœur tremble-t-il ?
Un souffle passa sur les lèvres de Ki Lamaa.
Son regard chercha désespérément une issue.
Et alors, dans le silence le plus absolu, elle dit d’une voix presque inaudible :
— Je ne peux pas !
Omog Licabo fronça les sourcils. Son souffle se bloqua dans sa gorge.
— Non ? Répéta l’ancien, sa voix plus basse, plus prudente.
Ki Lamaa releva lentement la tête.
Ses yeux brillaient, pleins de panique et de dégoût. Elle pleurait.
— Je ne peux pas épouser cet homme.
Un silence lourd s’abattit soudain sur la case à palabres.
Les regards passaient d’Omog Licabo à Ki Lama, de Ki Lama à Omog Licabo.
L’estomac d’Omog Licabo se nouait. L’air lui manquait. Les mots également.
— Pourquoi ? Parvint-il à demander, la voix brisée.
Elle ne répondit pas tout de suite.
Elle ne voulait même pas le regarder.
Puis, enfin, ses lèvres s’entrouvrirent, et sa voix trembla :
— Je ne veux pas… je ne peux pas vivre chaque jour… en voyant ton visage.
Elle inspira bruyamment, comme si elle manquait d’air.
— Je ne peux pas toucher ta peau… je ne peux pas…
Une onde de stupeur parcourut l’assemblée.
Le sol sembla se dérober sous les pieds d’Omog Licabo. Il fixa la couronne déchirée, ses pétales écrasés dans la poussière.
Le monde lui parut soudain étranger.
Il voulut parler. Dire quelque chose. L’arrêter, la convaincre. Mais aucun mot ne franchit ses lèvres.
Car il savait.
Il savait que certains destins étaient déjà écrits dans les fibres du monde bien avant qu’un homme ne tente de les infléchir.
Il n’y eut plus que le silence.
Des vieillards hochèrent la tête, d’autres détournèrent les yeux.
Les plus jeunes observaient Omog Licabo avec une étrange lueur de malaise.
Un des anciens posa une main sur l’épaule de Ki Lama.
— Les promesses faites ne peuvent être rompues sans raison.
Elle secoua violemment la tête.
Elle tremblait.
Puis, d’un geste brutal, elle arracha sa couronne de fleurs et la jeta au sol.
— Plutôt mourir que d’être sa femme !
Un frisson traversa Omog Licabo des pieds à la tête.
Le sol semblait s’effondrer sous lui.
Il baissa les yeux sur la couronne brisée, ses pétales écrasés comme un dernier espoir piétiné.
Ses doigts tremblaient.
Il voulait parler.
Rappeler Ki Lama. Lui dire qu’elle l’aimait. Que son cœur était charmant, même si sa peau était hideuse.
Dire qu’il avait toujours été seul et que la vie ne pouvait pas être si cruelle.
Mais aucun mot ne vint.
Il ne ressentait plus que la brûlure d’un silence impossible à briser.
Omog Licabo sortit de la case à palabres comme un somnambule. Les bruits autour de lui semblaient lointains, étouffés par le bourdonnement sourd dans sa tête. Les voix murmurées des villageois lui arrivaient par bribes, distordues, irréelles.
Il ne voyait pas où il allait. Les images se superposaient : le feu qui vacillait, les yeux fuyants, le sel tombé de ses mains. Son cœur battait trop fort. Il marchait. Juste marchait.
Il avançait dans un monde devenu irréel, vidé de toute chaleur humaine. L’ampleur du rejet l’écrasait de tout son poids. Il n’était pas simplement refusé en tant qu’époux. Il était nié en tant qu’homme, comme si son existence même était une offense.
Lorsqu’il s’arrêta enfin, le silence était total.
La douleur cognait dans son crâne.
Chaque mot de la Ki Lama résonnait encore en lui.
"Je préfère mourir plutôt que d’être ta femme."
Il s’arrêta sous le grand arbre où, enfant, il s’était souvent caché pour fuir les moqueries des autres. Ce refuge d’autrefois était aujourd’hui le témoin de sa honte.
Le tronc était rugueux sous sa main tremblante.
L’humiliation le brûlait comme du fer rougi.
Pourquoi lui?
Pourquoi les dieux l’avaient-ils fait ainsi ?
Pourquoi était-il né sous une mauvaise étoile ?
Pourquoi le destin avait-il fait de lui un être qu’aucune femme ne voulait ?
Il leva les yeux vers la canopée.
Un corbeau noir s’envola dans un battement d’ailes bruyant, comme s’il craignait d’être contaminé par son malheur.
Omog Licabo ferma les paupières, le souffle court.
Il voulait disparaître.
La nuit tomba comme une couverture lourde sur le village. Dans l’ombre, les hommes et les femmes s’activaient à pas feutrés. Des jarres étaient soulevées, des ballots noués à la hâte. Les chiens, dressés au silence, se recroquevillaient sous les maisons.
Certains hésitaient. Des visages se tournaient vers la maison d’Omog Licabo.
— Il ne se réveillera pas ? Chuchota une voix.
— Non, il ne se réveillera pas.
Une dernière fois, ils regardèrent le feu qui s’éteignait dans la maison d’Omog Licabo.
Puis, ils partirent, en silence, s’évanouissant comme des ombres dans la nuit noire.
Ils n’avaient jamais osé lui dire en face qu’ils ne voulaient plus de lui.
…
Lorsque Omog Licabo ouvrit les yeux le matin suivant, une sensation étrange lui serra la poitrine.
Partout où il tendit l’oreille, il n’y avait que silence.
Ni les voix des femmes préparant la bouillie du matin ni les cris des enfants jouant aux abords des cases.
Il se redressa et fit rapidement le tour du village.
Les cases, éventrées par les départs précipités, laissaient voir des morceaux de vie abandonnés : une natte déchirée par-ci, une jarre fissurée ou une corde pendante par là.
Il marcha jusqu’au centre du village. Le silence était si épais qu’il pouvait entendre ses propres pas bourdonner dans ses oreilles.
(la suite au prochain numéro)
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