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ESSAI · MERISPHERE REVIEW
Essai et intervention · Religions et faits religieux
PHILOSOPHIE DE LA RELIGION

Les religions africaines traditionnelles sont-elles réellement sans écritures « saintes » ?

Antoine Nguidjol

Résumé

Cet essai interroge l’idée selon laquelle les religions africaines traditionnelles seraient dépourvues d’« écritures saintes ». L’auteur déplace la question du seul support graphique vers les modes de conservation, d’autorité et de transmission de la parole religieuse : récits, généalogies, formules rituelles, signes, objets et pratiques mémorielles. Il ne s’agit pas d’assimiler indistinctement oralité et écriture, mais d’examiner les présupposés qui font du livre le critère unique de la textualité religieuse.

Mots-clés — religions africaines ; oralité ; écriture ; sacré ; transmission ; mémoire

Abstract

This essay questions the claim that traditional African religions lack ‘holy scriptures’. It shifts attention from graphic inscription alone towards modes of preserving, authorising and transmitting religious speech: narratives, genealogies, ritual formulae, signs, objects and mnemonic practices. The aim is not to collapse the distinction between orality and writing, but to examine the assumptions that make the book the sole criterion of religious textuality.

Keywords — African religions; orality; writing; sacred; transmission; memory

Dans la pensée occidentale, toute croyance religieuse n’accède au statut de religion que si elle est préalablement écrite et structurée rationnellement. Ainsi donc, l’absence d’écriture équivaudrait à une absence de rationalité religieuse structurée et archivable.

Dans cette lecture, dominante dans les sciences religieuses du XIXe siècle (et encore aujourd’hui), les religions traditionnelles africaines ne seraient par conséquent des productions symboliques éphémères, floues, sujettes à l’émotion et au mythe, par opposition aux religions du Livre, qui sont jugées rationnelles, structurées et doctrinales.

Cette grille de lecture est démontée par Mbiti dans African religions and philosophy. Pour ce dernier, les religions traditionnelles représentent une autre forme d’inscription, dans le corps, dans la mémoire, dans le rituel : « A great number of beliefs and practices are to be found in any African society. These are not, however, formulated into a systematic set of dogmas which a person is expected to accept. People simply assimilate whatever religious ideas and practices are held or observed by their families and communities… In traditional religions there are no creeds to be recited: instead, the creeds are written in the heart of the individual, and each one is himself a living creed of his own religion.” (Mbiti, African religions and philosophy)

Les termes « d’assimilation d’idées religieuses », de leur « inscription dans le cœur de l’individu », de l’idée que ce dernier est une « croyance vivante », c’est-à-dire perpétuellement en acte – constituent clairement des intuitions qui rejoignent la révolution sémantique que Jacques Derrida fait subir au concept d’écriture.

L’écriture comme trace graphique ?

Dans De la grammatologie (1967), Derrida critique la conception logocentrique de l’écriture, c’est-à-dire la réduction de l’écriture à sa seule dimension de trace graphique. Il s’en prend à la tendance occidentale à opposer la parole vivante (comprise comme pleine présence) à l’écriture (conçue comme trace, absence et retard). Une opposition qui conduit inévitablement à une classification catégorielle considérant l’écriture alphabétique comme supérieure à toutes les autres formes de signes.

À l’opposé de cette conception, Derrida propose de penser l’écriture au sens large, comme « différance », c’est-à-dire comme ce qui inscrit une marque avant même tout langage articulé.

Ainsi, lorsqu’un système religieux inscrit sa loi, son ontologie, ses rites dans le cœur de l’homme, dans le geste, dans le nom propre, dans le corps social, il produit bel et bien de l’écriture — une écriture qui ne s’entend pas dans le sens unique des normes occidentales du codex ou du parchemin.

Mbiti soutient que dans les religions traditionnelles africaines, le corps est le support d’une écriture invisible, mais tout aussi rigoureuse, performative et transmissible. On peut ainsi transmettre autrement que par des textes formellement écrits et satisfaire à l’exigence de rigueur herméneutique. Il va de soi que les religions africaines traditionnelles ne sont pas des pratiques religieuses livrées à la loi du hasard et de l’improvisation. Elles sont cohérentes, répétitives et archivables.

Mbiti et Derrida se rejoignent donc dans une perspective commune de l’écriture — depuis deux horizons différents — et dans un combat partagé contre le même préjugé : celui selon lequel l’absence d’écriture graphique conduirait nécessairement à l’absence d’institution symbolique, notamment de religion.

3. John Mbiti et Jacques Derrida : pour une conception large de l’écriture

Si l’on pose comme hypothèse de base – comme nous l’avons fait plus haut – que les religions africaines traditionnelles se définissent comme des écritures incarnées, des traces de l’ordre du monde, des grammaires du social et du sacré, on ne devrait dès lors pas s’étonner que les missionnaires européens aient perçu le rapport intime entre la trace et l’histoire. D’où l’urgence d’imposer des noms de saints aux nouveaux baptisés.

Le baptême est un acte sacramentel, tandis que la renomination est un acte purement administratif. Ce n’est pas un hasard si le baptême chrétien est assorti d’une « carte », qui joue exactement le même rôle que la carte nationale d’identité. Non seulement le prénom chrétien sert à distinguer le baptisé des catéchumènes (comme la carte d’identité sert à distinguer le citoyen de l’étranger), mais il sert surtout à clore l’histoire du catéchumène et à en ouvrir une nouvelle. Il introduit un avant et un après, induisant l’idée qu’il ne peut y avoir de tension entre les deux types d’histoire, et que la clôture radicale de l’une est la condition de l’existence de l’autre.

En admettant le néophyte au sacrement du baptême, le missionnaire efface, dans ce même acte, une écriture religieuse antique et la remplace par une écriture radicalement nouvelle ; en exerçant ainsi ce que Derrida appellerait une violence grammatologique.

Pour Derrida, en effet, l’écriture ne se limite pas à la notation graphique. Elle désigne, plus fondamentalement, toute forme de trace, toute « différance » qui permet la mémoire, la répétition, la reconnaissance. L’écriture n’est pas seconde par rapport à la parole — elle est structure originaire de la relation. À ce titre, les chants, les rituels, les proverbes, les noms propres, les marques initiatiques ou corporelles sont déjà des écritures, au sens fort du terme : elles inscrivent dans le monde social un ordre symbolique lisible, transmissible, différentiel.

Dans ce cadre, les religions non dogmatiques d’Afrique sont des écritures au sens derridien du terme. Elles s’inscrivent en effet dans le tissu social : elles assignent des places (au sein du clan ou du lignage), conservent la mémoire (liée aux ancêtres ou aux événements les plus marquants), et procurent des enseignements (cosmologiques, ontologiques ou religieux).

Elles ont donc valeur de trace, de signifiant différentiel, de structure de reconnaissance — bien qu’elles ne soient pas toujours inscrites sur le papier.

De toute évidence, les religions traditionnelles africaines présentent une densité scripturale indéniable. Refuser de reconnaître cette densité, c’est demeurer partisan de l’effacement des écritures des autres peuples au nom de l’absolutisation de l’écriture graphique, d’ailleurs plurielle dans le monde.

Il faut noter à ce propos que plusieurs types d’écritures graphiques ont été découverts en Afrique, chacun correspondant à des contextes culturels, géographiques et historiques variés. Parmi eux, on peut citer :

1. Les écritures africaines précoloniales

Hiéroglyphes égyptiens (Égypte ancienne) : l'un des systèmes d’écriture les plus anciens du monde (vers 3200 av. J.-C.), combinant des signes phonétiques, des idéogrammes et des déterminatifs.

Écriture méroïtique (royaume de Méroé, Nubie actuelle – Soudan) : apparue vers le IIIᵉ siècle av. J.-C., cette écriture alphasyllabique reste partiellement déchiffrée.

Écriture tifinagh (Touaregs – Afrique du Nord) : ancien alphabet berbère utilisé dès l’Antiquité, encore pratiqué aujourd’hui dans des formes modernisées.

Écriture libyque (Afrique du Nord antique) : ancêtre probable des tifinagh, utilisée par les anciens Berbères (Libyens antiques).

2. Systèmes graphiques africains médiévaux et modernes

Nsibidi (sud-est du Nigeria, peuples Ekoi, Igbo et Ibibio) : système de symboles idéographiques et pictographiques, utilisé notamment pour des messages codés et des cérémonies secrètes.

Bamum script / Shü-mom (Cameroun) : syllabaire inventé par le roi Njoya au début du XXᵉ siècle pour son peuple (les Bamoum), combinant logogrammes et phonogrammes.

Vai script (Liberia, peuple Vai) : syllabaire développé dans les années 1830, utilisé pour transcrire la langue vai.

Mende Kikakui (Sierra Leone) : syllabaire inventé au XIXᵉ siècle pour écrire le mende, une langue d'Afrique de l’Ouest.

Loma script (Liberia) : répandu, ce système graphique était destiné à écrire la langue loma.

Bassa Vah (Liberia, Côte d’Ivoire) : syllabaire africain, utilisé pour écrire la langue bassa.

3. Autres initiatives scripturaires

N’ko (Afrique de l’Ouest – Guinée, Mali, Côte d’Ivoire) : alphabet créé en 1949 par Solomana Kante pour écrire les langues mandingues. Il est aujourd'hui enseigné et diffusé dans plusieurs pays.

Ajami (Afrique de l’Ouest et du Centre) : utilisation de l’alphabet arabe pour écrire des langues africaines (comme le haoussa, le peul, le swahili, etc.), avec des adaptations phonétiques.

Le tableau ci-dessus montre que l'Afrique a produit des systèmes graphiques propres, parfois très anciens, parfois inventés au XIXᵉ-XXᵉ siècle, destinés à transcrire des langues locales. Il montre que l’Afrique n’a jamais été "sans écriture" contrairement aux clichés véhiculés par certaines visions coloniales du passé.

Indépendamment de ce fait, reconnaître la densité scripturale des écritures religieuses traditionnelles d’Afrique (de l’expression de ces religions prises en elles-mêmes à travers leurs productions symboliques : gestes ; chants, rituels, etc.), c’est ouvrir la voie à une éthique qui respecte toute trace humaine, même lorsque celle-ci ne prend pas la forme d’une écriture graphique et dogmatique.

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