Guy de Maupassant : rêve d’Afrique
Résumé
Mots-clés — Guy de Maupassant ; Afrique ; voyage ; exotisme ; colonialisme ; littérature
Abstract
Keywords — Guy de Maupassant; Africa; travel; exoticism; colonialism; literature
Guy de Maupassant raconte dans quelles conditions il quitta la France pour l’Afrique : « J'ai quitté Paris et même la France, écrit-il, parce que la tour Eiffel finissait par m'ennuyer trop. Non seulement on la voyait de partout, mais on la trouvait partout, faite de toutes les matières connues, exposée à toutes les vitres, un cauchemar inévitable et torturant. Ce n'est pas elle uniquement, d'ailleurs, qui m'a donné une irrésistible envie de vivre seul pendant quelque temps, mais tout ce qu'on a fait autour d'elle, dedans, dessus, aux environs. Comment tous les journaux vraiment ont-ils osé nous parler d'architecture nouvelle à propos de cette carcasse métallique, car l'architecture, le plus incompris et le plus oublié des arts aujourd'hui, en est peut-être aussi le plus esthétique, le plus mystérieux et le plus nourri d'idées ? Il a eu ce privilège à travers les siècles de symboliser, pour ainsi dire, chaque époque, de résumer, par un très petit nombre de monuments typiques, la manière de penser, de sentir et de rêver d'une race et d'une civilisation. Quelques temples et quelques églises, quelques palais et quelques châteaux contiennent à peu près toute l'histoire de l'art à travers le monde, expriment à nos yeux mieux que des livres, par l'harmonie des lignes et le charme de l'ornementation, toute la grâce et la grandeur d'une époque. Mais je me demande ce qu'on conclura de notre génération si quelque prochaine émeute ne déboulonne pas cette haute et maigre pyramide d'échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de Cyclopes et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d'usine. C'est un problème résolu, dit-on. Soit — mais il ne servait à rien ! - Et je préfère alors à cette conception démodée de recommencer la naïve tentative de la tour de Babel, celle qu'eurent, dès le XIIe siècle, les architectes du campanile de Pise. L'idée de construire cette gentille tour à huit étages de colonnes de marbre, penchée comme si elle allait toujours tomber, de prouver à la postérité stupéfaite que le centre de gravité n'est qu'un préjugé inutile d'ingénieur et que les monuments peuvent s'en passer, être charmants tout de même, et faire venir après sept siècles plus de visiteurs surpris que la tour Eiffel n'en attirera dans sept mois, constitue, certes, un problème puisque problème il y a - plus original que celui de cette géante chaudronnerie, badigeonnée pour des yeux d'Indiens. » (Maupassant, Lassitude)
Lorsque Guy de Maupassant écrit ces lignes, il ne fuit pas seulement la laideur urbaine de la modernité naissante — il fuit une forme de violence symbolique infligée par l’Europe industrielle à l’imaginaire. La tour Eiffel est à ses yeux le symptôme visible d’un monde en rupture avec le sens, avec le mystère, avec la beauté héritée des civilisations.
Ce n’est pas simplement une affaire de goût architectural. C’est un rejet de la modernité comme vacuité spectaculaire, comme ingénierie sans âme. La tour Eiffel, « pyramide d’échelles de fer », devient le totem ironique d’un siècle sans verticalité spirituelle, sans transcendance.
Maupassant n’accuse pas seulement l’objet : il accuse l’époque. Ce qui lui déplaît, ce n’est pas l’acier, c’est l’imaginaire qui l’accompagne : celui du progrès sans poésie, de la prouesse technique sans message.
Dans ce contexte, l’Afrique devient un rêve inverse, une promesse d’oubli de l’Europe. Mais attention : ce rêve n’est pas celui de l’exotisme colonial que tant d’auteurs de son temps flattent. Chez Maupassant, ce rêve d’Afrique est un refuge intérieur, une échappée vers une altérité symbolique, où l’on pourrait encore contempler, sentir, se taire.
Il fuit vers un espace encore vierge d’industrie, non pas pour le dominer, mais pour y préserver une forme de liberté mentale. La mention de la tour de Pise n’est pas innocente : elle célèbre le déséquilibre assumé, la beauté fragile, la contradiction architecturale – tout ce que la tour Eiffel ignore dans sa rigidité géométrique.
De Maupassant à Fanon : quitter l’Europe comme nécessité
Dans ce dégoût de l’Europe moderne, on retrouve bien plus tard une autre posture, plus politique, chez Frantz Fanon, qui écrit dans Les Damnés de la terre :
« L’Europe est littéralement la création du tiers-monde. L’opulence de l’Europe est aussi notre misère. Il nous faut quitter l’Europe. »
Là où Maupassant fuit le vide esthétique, Fanon fuit l’épuisement moral de l’Europe coloniale. Mais chez l’un comme chez l’autre, on perçoit la même intuition : l’Europe des XIXe et XXe siècles a renoncé à une part d’elle-même. Elle a remplacé la verticalité par l’efficacité, l’enchantement par la production.
Une méditation sur la mémoire des formes
Ce que Maupassant dit, sans l’énoncer ainsi, c’est que l’architecture est mémoire. Elle raconte l’âme d’une époque. Elle dit sa vision du monde. Les cathédrales parlaient à Dieu. Les palais parlaient au pouvoir. La tour Eiffel ne parle à rien, sinon à sa propre grandeur vide.
Ainsi, son besoin d’Afrique n’est pas une fuite, mais un retour : retour au symbolique, à la lenteur, au silence des espaces non encore saturés d’images et de bruit. L’Afrique rêvée de Maupassant n’est pas un décor, mais une contre-modernité poétique.
Le message de Guy de Maupassant à l’Afrique d’aujourd’hui
Ironie de l’histoire : l’Afrique d’aujourd’hui est à son tour en train d’ériger ses propres tours de verre et d’acier, fascinée par Dubaï, Singapour, Paris ou New York. Elle répète, parfois sans le savoir, les erreurs du monde que Maupassant fuyait.
Son texte nous interpelle donc, nous aussi. Il nous demande : que bâtissons-nous ? Pour qui ? Pour quoi ? Que disent nos formes, nos monuments, nos villes, de la manière dont nous voulons vivre et mourir ?
Réhabiliter Maupassant aujourd’hui, ce n’est pas célébrer le passé. C’est réentendre sa plainte contre l’oubli du sens, et mesurer combien elle est, aujourd’hui encore, d’une brûlante actualité.
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