Marcus Garvey
Résumé
Mots-clés — Marcus Garvey ; panafricanisme ; nationalisme noir ; autonomie ; diaspora ; émancipation
Abstract
Keywords — Marcus Garvey; Pan-Africanism; Black nationalism; autonomy; diaspora; emancipation
Marcus Garvey est très passablement connu, en Afrique notamment, comme l’un des grands penseurs noirs ayant théorisé les faits marquants de l’histoire de la communauté noire américaine des années trente à quarante. Fin connaisseur des forces souterraines qui la maintenaient sous tension, il fut en même temps l’un des grands animateurs des mouvements sociaux qui ont secoué l’Amérique et inspiré certains grands leaders africains comme Kwame Nkrumah. Dans son autobiographie, en effet, Kwame Nkrumah – la figure incontestée du panafricanisme – avoue la dette qu’il doit à Marcus Garvey aux plans des idées et de l’enthousiasme pour la cause de l’unité africaine.
Homme d’action flamboyant, il n’hésita pas à théoriser les problématiques nationales et mondiales de son époque, notamment celles liées aux peuples noirs des États-Unis, des Antilles dont la Jamaïque, de l’Amérique du Sud où il effectua de nombreux voyages, du Royaume-Uni, cœur de l’empire britannique, et de l’Afrique, terre natale et de destin des hommes noirs qu’il a puissamment contribué à faire aimer.
Marcus Garvey rappelle dans Philosophie et opinions que les communautés noires sont confrontées à un combat sur un double front, l’un intérieur et l’autre extérieur. La démonstration de ce combat double est d’abord factuelle. Elle nous remet sous les yeux la rivalité ancienne entre les deux grands leaders de la communauté afro-américaine des années 1920 que furent Booker T. Washington et W. E. Du Bois, et sa propre rivalité avec le même W. E. Du Bois qui préfigure celles qui émergeront pendant sa période d’incarcération à la prison d’Atlanta, et qui lui semblaient déjà porteuses des germes d’un conflit systémique de leadership au sein du nationalisme afro-américain. On peut évoquer entre autres la rivalité de leadership entre Elijah Muhammad, fondateur du Black Muslims et de Martin Luther King, tête de proue du mouvement pour les droits civiques, ou celle qui éclatera entre les diverses chapelles du Black Muslims et qui conduira à l’assassinat de Malcolm X. Sans oublier l’hostilité affichée de certains leaders afro-américains à l’égard des Black Panthers.
La Philosophie de Marcus Garvey
Philosophie et opinions est une suite d’exposés d’une profondeur abyssale sur des thèmes qui ne découlent pas l’un de l’autre, mais dont il résulte néanmoins une vue d’ensemble qui correspond à la définition générale de la philosophie, du moins de la philosophie comme Merleau-Ponty nous invite à la concevoir (loin de toute prétention à l’absolu, voire de toute prétention à la vision d’aigle), à savoir la philosophie comme vision d’un rayon de l’être. Cette absence de prétention est présente dans toute l’œuvre de Marcus Garvey. Elle a marqué sa vie et il en a accepté toutes les conséquences. Sa pensée s’est obstinément attachée à mesurer le tracé d’un rayon de l’être humain, celui du descendant des esclaves qu’il était et des quatre millions de Noirs aux États-Unis pour lesquels il s’est donné la mission de restaurer la fierté et la confiance, et de les ramener vers leur terre promise, l’Afrique.
Et de nous prévenir que l’un des plus grands dangers qui guettent les communautés noires est à l’intérieur de ces communautés. Il nous en donne les raisons.
La connaissance de l’homme
Si la répétition des actions humaines ne crée pas forcément une loi, parce que la liberté étant au cœur de toute action de l’homme, on ne saurait cependant donner tort à Marcus Garvey d’avoir mis le doigt sur un problème récurrent dans les communautés noires ; à savoir qu’un risque majeur guette constamment ses leaders. Ce risque majeur, c’est la trahison récurrente de certains d’entre eux.
Marcus Garvey décline quelques-unes des raisons dans sa Philosophie et opinions. Une liste qui va plus loin qu’un relevé de faits tirés du hasard. Pour lui, ces raisons sont causales, puisque liées à un système spécifique.
Marcus Garvey aborde la question de la traîtrise après « la dissertation sur l’homme », montrant ainsi qu’il s’agit de l’homme en général, et pas simplement de l’homme noir. Ce dernier n’en est qu’une illustration. Les hommes, aussi différents soient-ils, appartiennent au genre humain. L’égalité des hommes est impensable si l’on pose au départ une différence fondamentale entre eux sur le plan de l’humanité. C’est cette négation de l’humanité qui est à la fois scandaleuse, intolérable et fondatrice de la lutte que mènent les communautés noires, à la fois celles vivant dans des sociétés majoritairement composées de Blancs, et celles composées de Noirs mais néanmoins asservies par les Blancs comme ce fut le cas sous les empires britanniques, français, portugais ou espagnols.
Le traître, dès lors, apparaît comme un type d’homme dont le trait n’est pas accidentel. Il est d’essence parce que lié à une humanité manquée, défaillante.
« L'idée de l’homme fait référence à l’individu capable de façonner son propre caractère, de maîtriser sa propre volonté, de diriger sa propre vie et de déterminer ses propres fins. Lorsque Dieu a insufflé dans les narines de l'homme le souffle de vie, en a fait une âme vivante et lui a conféré l'autorité de "Seigneur de la Création", il n'a jamais eu l'intention que l'individu descende au rang de manœuvre, de serf ou d'esclave, mais qu'il reste toujours un homme en pleine possession de ses sens et avec la connaissance la plus vraie de lui-même.
Le concept de l’homme tel qu’il apparaît chez Marcus Garvey fait écho à la définition cartésienne de l’homme comme « maître et possesseur de la nature »
Il ajoute juste après que la maîtrise et la possession de la nature n’est pas le résultat d’une performance intrinsèque de l’homme, mais le résultat d’une délégation. L’intelligence dont il peut se vanter est aussi un don de Dieu : « Après la création, et après que l'homme eut été donné la possession du monde, le Créateur abandonna toute autorité… à l'exception de celle qui était spirituelle. Toute cette autorité qui signifiait la régulation des affaires humaines, de la société humaine et du bonheur humain fut confiée à l'homme par le Créateur, et l'homme devint donc maître de son propre destin et architecte de son propre destin. ».
Mais l’homme qu’observe Marcus Garvey n’a plus le même visage que celui qui est sorti des mains de Dieu. C’est un homme abîmé; d’où son étonnement :
À quel point l'homme a-t-il changé depuis la création ?
Marcus Garvey reprend à son compte l’étonnement de Rousseau qui, ayant posé l’homme comme « né libre », constate néanmoins qu’il « vit dans les fers ». Pour Marcus Garvey également, l’homme volontaire et libre des premiers jours de la création s’est effacé devant l’homme abîmé , rétrogradé et classifié en classes sociales régie par la raison du plus fort : « Nous le trouvons aujourd'hui divisé en différentes classes : l'imbécile impuissant, l'esclave dépendant, le serviteur et le maître. Dieu n'a jamais créé ces différentes classes. Il a créé l'HOMME. Mais cet individu a tellement rétrogradé qu'il est devenu impossible de le trouver — un véritable homme. »
Du coup, cette classification des hommes est pour Marcus Garvey un sujet d’étonnement dont il faut rendre raison. Le thème de la traîtrise s’inscrit donc dans la quête de rendre raison de la distance entre l’homme tel que le conçoit Descartes et l’homme tel que le constate Rousseau.
La question n’est pas une question factuelle, qui relève d’un « accident de l’histoire ». Elle renvoie à une question ontologique. L’homme qu’on présente comme tel n’en est pas un. C’est un succédané d’homme : c’est un ersatz, un simulacre. Toute la question désormais est de refuser ce simulacre et de rechercher l’homme réel. Comme Diogène le cynique ?
Marcus Garvey enfourche la quête de ce dernier qui, la lampe à la main, cherchait « l’homme » en plein jour. On comprend aussi pourquoi, chez Marcus Garvey, la question de la traîtrise, appliquée au leadership noir, revêt une dimension aussi fondamentale que la quête généalogique de Nietzsche. Si Nietzsche cherche le « surhomme », Marcus Garvey cherche « l’homme réel », ils sont au moins d’accord que l’homme recherché n’est pas l’homme ci-présent.
Pour lui, l’homme noir ci-présent est l’homme déchu dont il faut reconstruire l’humanité. Lui fournir l’habileté technique comme le préconisait Booker T. Washington, le sage de Tuskegee comme on l’appelait, ne suffit pas aux yeux de Marcus Garvey.
« In the process of time, we find that only a certain type of man has been able to make good in God’s creation. We find them building nations, governments and empires, as also great monuments of commerce, industry and education (these men realizing the power given them exerted every bit of it to their own good and to their posterity’s) while, on the other hand, 400,000,000 Negroes who claim the common Fatherhood of God and the Brotherhood of Man, have fallen back so completely, as to make us today the serfs and slaves of those who fully know themselves and have taken control of the world, which was given to all in common by the Creator. I desire to impress upon the 400,000,000 members of my race that our failings in the past, present and of the future will be through our failures to know ourselves and to realise the true functions of man on this mundane sphere.”
“When the Negro by his own initiative lifts himself from his low state to the highest human standard, he will be in a position to stop begging and praying, and demand a place that no individual, race or nation will be able to deny him.”
Pour Marcus Garvey, les notions de traîtrise et de leadership ont un rapport spécifique avec la communauté noire car, de toutes les communautés, dit-il, c’est dans la communauté noire que les deux notions s’imbriquent le plus. Le constat est sévère ; si sévère qu’il découle, selon Marcus Garvey, d’une carence ontologique.
Dans la course à la suprématie, observe-t-il, les opprimés ont toujours été entravés par les traîtres de leur propre race. S’il y a aussi des traîtres dans d’autres nations, poursuit-il, la communauté noire en porte le plus grand fardeau. Le trait caractéristique des traitres de la communauté noire, par opposition à ceux des autres sociétés, c’est que dans les autres sociétés, le traitre est généralement l'individu médiocre ou irresponsable, tandis que les traîtres parmi les Noirs se trouvent généralement parmi les hommes les plus intelligents et les mieux placés dans la société, bref ceux qui se font appeler « leaders ».
Proportionnellement à d’autres peuples, les communautés noires comptent par conséquent plus de traîtres que de vrais leaders, car presque tous ceux qui prétendent diriger la communauté noire le font d'abord en s'établissant comme « modérés », c’est-à-dire ceux à qui l’oppresseur peut parler, ceux qui peuvent entendre sa logique et l’implémenter en y ajoutant simplement quelques modifications de forme. Ils sont donc à ce titre les protégés tacites de la domination, à qui il revient de « dénigrer leur propre race sous la pire forme, humilier leur propre virilité et gagner ainsi la sympathie du « grand bienfaiteur » qui leur dictera ce qu'ils devraient faire dans le leadership de la race noire. Il s'agit généralement de leur dire : « Vous devez enseigner à votre peuple à être doux et humble ; dites-leur d'être de bons serviteurs, loyaux et obéissants envers leurs maîtres. Si vous leur enseignez une telle doctrine, vous pouvez toujours compter sur nous pour vous donner 1 000 dollars par an ou 5 000 dollars par an pour le soutien de vous-même, du journal ou de l'institution que vous représentez. »
Marcus Garvey n’y va pas avec le dos de la cuillère dans son constat : « C'est le type de leadership, dit-il, que nous avons eu au cours des cinquante dernières années. Ce n'est rien d'autre que de la trahison et de la trahison du pire genre. L'homme qui compromettra l'attitude de son pays est un traître, et de même, l'homme qui compromettra les droits de sa race ne peut être classé autrement que comme un traître également. Ce n'est que lorsque nous nous établirons en tant que quatre cents millions de personnes et que nous ferons comprendre aux hommes qui se sont placés à notre tête que nous sommes dégoûtés et mécontents, et que nous aurons un leadership propre et que nous nous y tiendrons lorsque nous l'aurons, que nous pourrons nous élever de cette fange de dégradation aux sommets de la prospérité, de la liberté humaine et de l'appréciation humaine. »
Discussion autour de l’article
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