Mudimbe : l’invention de l’Afrique (1988)
Résumé
Mots-clés — V. Y. Mudimbe ; invention de l’Afrique ; épistémologie ; discours ; altérité ; savoir
Abstract
Keywords — V. Y. Mudimbe; invention of Africa; epistemology; discourse; otherness; knowledge
Valentin-Yves Mudimbe prolonge la critique inaugurée par Edward Saïd dans Orientalism (1978), tout en la déplaçant vers le continent africain. Comme Saïd (pour qui l’Orient n’existe pas comme réalité autonome, mais comme invention discursive produite par la littérature, l’art et l’académie occidentale), Mudimbe soutient que l’Afrique a été “inventée” comme objet de savoir par les institutions coloniales qui lui ont assigné une altérité radicale — espace de nature, d’irrationalité et de mythe — opposé à la raison occidentale.
Ainsi, pour Mudimbe, l'Afrique est essentiellement une construction épistémologique, une fiction produite par le regard colonial et par l’appareil de savoirs qui l’accompagne — ethnologie, linguistique, anthropologie, théologie missionnaire.
Cette thèse a le mérite de mettre en lumière la dimension mythologique du savoir occidental et de montrer que l’Europe n’a pas seulement dominé l'Afrique par la force, mais par la production d’outils de connaissance.
Cette position laisse cependant dans l’ombre la manière dont les Africains vivent, habitent et transforment cette fiction au quotidien. Si Mudimbe dévoile la structure du discours colonial, il ne s’interroge pas suffisamment sur la vie sociale de cette fiction, sur la manière dont elle est reprise, réinterprétée et réinscrite dans les pratiques des peuples africains.
Il ne suffit pas de montrer — avec justesse — que l’Afrique et les États qui la composent sont des constructions discursives : encore faut-il reconnaître que ces constructions sont opératoires. Elles produisent des effets réels, structurent des appartenances et orientent les comportements. Les citoyens africains croient à ces fictions, non pas par simple aliénation, mais parce qu’une fiction politique, pour durer, doit être investie, réappropriée et transformée de l'intérieur.
Autrement dit, la fiction coloniale n’existe pas seulement comme imposition venue d’en haut ; elle fonctionne parce qu’elle est reprise par ceux-là mêmes qui en furent les objets. Cette appropriation active fonde la spécificité du politique africain postcolonial : une créativité paradoxale où le donné colonial devient le matériau
Références bibliographiques
Mudimbe, V. Y. 1988. The Invention of Africa: Gnosis, Philosophy, and the Order of Knowledge. Bloomington: Indiana University Press.
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