Achille Mbembe : l’Afrique sur fond de fausse cartographie
Résumé
Mots-clés — Achille Mbembe ; Afrique ; cartographie ; frontières ; représentation ; postcolonie
Abstract
Keywords — Achille Mbembe; Africa; cartography; borders; representation; postcolony
Dans De la postcolonie, ouvrage paru il y a quinze ans, Achille Mbembe soutient que l’État africain contemporain repose sur une cartographie de la domination issue de la période coloniale : des frontières arbitrairement tracées, sans égard pour les réalités historiques, linguistiques ou sociales préexistantes. Selon lui, l’État postcolonial n’est pas né d’un événement géographique originaire, mais d’une assignation externe.
Cette thèse, largement validée par l’histoire, éclaire l’arbitraire fondateur des formations politiques africaines modernes. Cependant, autant la carte fausse que décrit Achille Mbembe est évidente, autant il est évident que cette carte fausse n’a pas empêché la constitution d’un vécu politique en Afrique. Comme le note Merleau-Ponty, la perception est une expérience irréductible à la simple donnée objective : le bras fantôme du blessé, bien qu’absent, demeure senti et réel. De même, une géographie imposée de l’extérieur n’en devient pas moins une réalité vécue par ceux qui l’habitent, la parcourent et la signifient symboliquement. La ruse et l’inventivité du vaincu : un fil perdu par Achille Mbembe
Ce qui manque à De la postcolonie se trouvait pourtant déjà esquissé dans Afriques indociles (1988), où Mbembe montrait que le sujet africain n’est jamais entièrement assujetti. Face à l’État colonial et missionnaire, le colonisé ruse, négocie, détourne les contraintes pour leur conférer un sens propre. Il transforme la domination en un espace de jeu, de contournement et parfois de résistance. Cette économie de la ruse révèle une subjectivité active qui invente des formes de pouvoir et de signification dans les interstices de la contrainte.
Or, dans De la postcolonie, cette dimension créatrice s’est effacée au profit d’une analyse du pouvoir comme dispositif de capture et de violence. Le sujet y apparaît avant tout comme spectateur d’une souveraineté grotesque et spectaculaire, sans véritable marge de création. C’est précisément dans cette indocilité créatrice que se joue la spécificité du politique en Afrique postcoloniale : la capacité des post-colonisés à transformer la contrainte en ressource symbolique, à convertir l’imposé en approprié.
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