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Essai et intervention · Science politique
POLITIQUE ET GOUVERNANCE

Où est allé le « fighting spirit » des Camerounais ? Mémoire empêchée, transmission brisée, citoyen sans héritage mémoriel

Antoine Nguidjol
Première publication · 24 novembre 2025

Résumé

Cet essai examine le rapport entre mémoire historique, transmission et dispositions civiques au Cameroun. L’expression « fighting spirit » sert à interroger la manière dont les récits de résistance, les expériences politiques antérieures et les figures de mobilisation sont transmis — ou cessent de l’être — entre générations. L’auteur met ainsi en relation fragilité de la mémoire collective et capacité du citoyen à inscrire son action dans une histoire politique plus longue.

Mots-clés — Cameroun ; mémoire ; transmission ; citoyenneté ; résistance ; histoire

Abstract

This critical essay examines the relationship between historical memory, transmission and civic dispositions in Cameroon. The expression ‘fighting spirit’ is used to question how narratives of resistance, earlier political experiences and figures of mobilisation are transmitted — or cease to be transmitted — across generations. The author thus connects the fragility of collective memory with citizens’ capacity to situate their actions within a longer political history.

Keywords — Cameroon; memory; transmission; citizenship; resistance; history

Cette question — devenue virale sur les réseaux sociaux — paraîtrait triviale si elle ne révélait pas en réalité une interrogation essentielle sur l’état actuel de la conscience collective des Camerounais.

L’époque troublée que traverse le Cameroun depuis l’élection du 12 octobre 2025 met en lumière des attitudes, des positions, ou des comportements des citoyens camerounais qui semblent, à première vue, en rupture avec le postulat de résistance à la colonisation française qu’on prête à leur pays.

Mais pour comprendre ces attitudes, il faut remettre en question l’idée même d’une « amnésie collective » et interroger les conditions de transmission — ou d’absence de transmission — de l’esprit de résistance.

L’article qui suit propose d’approfondir cette interrogation, en mobilisant les outils de l’anthropologie politique, de la sociologie de la mémoire et de l’histoire culturelle.

1. L’amnésie est impossible lorsque la mémoire n’a jamais été transmise

L’une des illusions les plus persistantes au Cameroun consiste à affirmer que les Camerounais auraient « oublié » leur esprit de lutte. Or, comme le rappelle Paul Ricœur, l’oubli n’est possible que lorsqu’il y a eu une transmission préalable . On ne peut oublier que ce que l’on a d’abord reçu, appris, vu ou entendu.

Or, dans le cas camerounais, de nombreuses générations – en particulier la génération actuelle – n’ont reçu ni récits, ni témoignages, ni mythes fondateurs de la lutte pour l’indépendance. Les témoins directs de cette tragédie nationale — syndicalistes, messagers, combattants, intellectuels, paysans insurgés — ont, pour la plupart, disparu dans un silence assourdissant. Leur parole ne s’est pas fait « écriture », elle n’a pas été inscrite dans la durée, parce qu’elle a été purement et simplement intimidée, empêchée, et même criminalisée.

Le Cameroun postcolonial a instauré ce que Jan Assmann appelle une mémoire culturelle négative – nous dirions une « mentalité » de rejet systématique de « ce qu’il y avait avant », c’est-à-dire une zone d’ombre institutionnelle construite sur l’oubli organisé, la censure, l’autocensure, l’effacement des noms, de lieux, des faits et la criminalisation des héros.

Dans ces conditions, il n’y a pas eu d’oubli du « fighting spirit » : il n’a tout simplement jamais été autorisé de transmettre quelque chose du passé, en dehors des cadres prescrits.

2. La famille réduite au silence : une pédagogie de l’effacement

Les travaux de Maurice Halbwachs et Pierre Nora montrent que la famille est le premier lieu de constitution de la mémoire. C’est là que se transmettent les récits fondateurs, les figures héroïques, les valeurs qui structurent la conscience citoyenne.

Or, cette transmission n’a pu se faire dans les familles camerounaises. Les parents n’ont pas raconté ce qui s’est passé. Ils ont été réduits au mutisme. Le traumatisme de la lutte, a été, de ce fait, recouvert d’un silence de protection.

Il ne faut donc guère s’étonner que, dans ce vide, les enfants n’aient appris à admirer que les héros du jour, les héros autorisés qui sont : le fonctionnaire, le maire, le « chef de terre », le député, le footballeur, ou l’influenceur de passage.

Les héros de la liberté, par contraste, sont toujours restés des silhouettes clandestines, souvent anonymes.

La conséquence est directe : sans récit familial, il n’y a pas de tradition. Et sans tradition, il n’y a pas de continuité historique du « monde d’hier » (Stefan Sweig.)

3. L’Etat postcolonial et son ingénierie de l’oubli ont désarmé le citoyen.

Depuis les années 1960, le pouvoir politique a perfectionné une véritable technologie de l’effacement. Achille Mbembe décrit parfaitement, à la suite de Foucault, la technologie de « gouvernementalité nécropolitique » qui permet à l’État postcolonial de contrôler non seulement les corps, mais surtout les récits qui donnent sens à la vie et à la mort.

Cette technologie utilise trois mécanismes :

a. Le monopole du récit national : les héros sont transformés en « rebelles », les résistants en « subversifs », et la lutte pour l’indépendance en sujet historique hors-sujet — ce qui se matérialise par sa mise à l’écart du débat public et des programmes scolaires.

b. La disqualification de la pensée critique : l’un des mécanismes de cette technologie consiste également à inculquer aux citoyens que parler librement et user de son esprit critique ne sont pas des attributs du citoyen, mais que le silence l’est. Le bon citoyen est celui qui sait se taire.

c. La fragmentation du lien national : on ne peut clore la liste des mécanismes biopolitiques sans citer le plus terrifiant de tous : l’assaut idéologique permanent contre l’idée de nation, qui consiste à créer ou à utiliser les singularités régionales ou linguistiques comme outils de déconstruction de la nation (ou d’annihilation de toute possibilité d’émergence d’un imaginaire collectif.). Ce qu’on pourrait prosaïquement appeler « le tribalisme d’Etat », pour le distinguer de la haine personnelle d’un individu vis-à-vis de l’autre différent. Au Cameroun, personne ne niera que ce tribalisme d’Etat soit devenu une véritable technologie politique appliquée. L’élection du 12 octobre l’a abondamment illustré.

4. La délégitimation permanente : un vieux discours dans un pays sans mémoire

La délégitimation de la contestation est un autre mécanisme, directement hérité de la logique coloniale.

Récemment encore, le ministre de l’Administration territoriale qualifiait les jeunes révoltés de « drogués » , et les adultes de « bandits » ou « terroristes » . Cette rhétorique n’est pas un accident : elle est structurelle.

De telles qualifications ne sont pas des simples insultes. En réalité, elles ne le sont pas. Parce qu’une insulte n’a de sens que dans un contexte « moral ». On ne peut comprendre de telles qualifications qu’en les recontextualisant. Ici, il ne s’agit pas de morale, mais de politique. C’est dans ce contexte qu’on les comprend mieux comme des outils politiques qui visent trois effets majeurs :

a. Pathologiser la contestation : dire « drogués » revient à réduire la révolte à un dérèglement individuel. La crise sociale est ainsi transformée en un problème psychiatrique.

b. Criminaliser la résistance : les termes « bandit » et « terroriste » transforment le citoyen en délinquant, justifiant ainsi l’usage illimité de la force par l’État et son consentement par le corps social. Ce dernier aspect (les pillages par « les bandits ») est d’ailleurs celui qui a été le plus évoqué par les autorités pour justifier les tirs à vue, les morts, l’absence d’empathie à l’égard des familles endeuillées. Paradoxalement, cette criminalisation a également généré l’adhésion de nombreux Camerounais à l’action répressive de l’Etat camerounais.

c. Neutraliser le récit historique : de ce qui précède, on peut comprendre que le peuple ne peut commémorer les héros dès lors que ceux-ci sont décrits par l’État comme des criminels. La délégitimation détruit ainsi la possibilité même de capitaliser une mémoire de ses luttes.

On peut ainsi voir comment, de l’UPC qualifiée de « terroriste » dans les années 1950, aux jeunes Camerounais d’aujourd’hui qualifiés de « drogués », le champ herméneutique n’a pas changé. Il s’agit toujours de délégitimer la colère pour mieux neutraliser son pouvoir historique et de transformation sociale.

5. L’absence de rites : une tradition condamnée à s’éteindre

Comme le souligne Georges Balandier, les événements fondateurs ne deviennent tradition que s’ils sont ritualisés : monuments, chants, commémorations, récits publics, noms de rues, cérémonies scolaires.

Il est clair pour tous que le Cameroun ne possède aucun rituel officiel consacré à la lutte pour l’indépendance. Rien ne permet de mettre en scène la mémoire. Rien qui permette de la transmettre, de la renouveler, de la réinterpréter.

Sans rites, pas de tradition. Sans tradition, pas de « fighting spirit ».

6. Alors, où serait passé le « fighting spirit » des Camerounais ?

Il n’est allé nulle part. Il n’a pas disparu. Parce qu’il n’a jamais été transmis.

Un peuple ne peut pas se battre pour une histoire qu’il ne connaît pas. Ni pour une dignité dont les noms fondateurs ont été effacés. Ni pour une mémoire que l’État refuse de reconnaître.

Le « fighting spirit » n’est pas mort : il a été linguistiquement neutralisé, historiquement effacé, politiquement criminalisé, puis rituellement empêché

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