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Actualité et analyse critique · Sociologie

Afrique du Sud : le féminicide est-il devenu une « épidémie » ?

La découverte successive de corps de femmes à Ekurhuleni intervient dans un pays où les violences fondées sur le genre et les féminicides sont désormais classifiés comme catastrophe nationale. Les enquêtes doivent encore déterminer si ces affaires sont liées. Leur succession ramène au premier plan l’ampleur des violences faites aux femmes en Afrique du Sud et les moyens mobilisés pour les prévenir, les poursuivre et les punir.

Lúcia Matola

Neuf corps de femmes ont été découverts en deux mois dans la municipalité d’Ekurhuleni, à l’est de Johannesburg. Le neuvième a été retrouvé le 17 septembre à Dawn Park. La police sud-africaine l’a ajouté aux enquêtes déjà ouvertes sur les morts de femmes dans cette partie du Gauteng.

La succession des découvertes a fait naître l’hypothèse d’un lien entre plusieurs affaires. Les circonstances présentent certaines similitudes, mais la police n’a pas établi qu’un même auteur, ou un même groupe d’auteurs, en serait responsable. Le président de la commission parlementaire chargée de la police a lui-même appelé à ne pas présenter comme acquise une relation que l’enquête doit encore démontrer.

Cette distinction est nécessaire. Neuf femmes retrouvées mortes sur un même territoire en quelques semaines constituent un fait. L’existence d’une série criminelle unique reste une hypothèse d’enquête.

Afrique du Sud — Féminicides et violences faites aux femmes : repères territoriaux

Ces morts surviennent dans un pays qui a déjà reconnu les violences fondées sur le genre et les féminicides comme un problème exigeant une réponse nationale. En novembre 2025, le National Disaster Management Centre a classifié les violences fondées sur le genre et les féminicides comme catastrophe nationale au titre du Disaster Management Act.

La question posée à Ekurhuleni ne concerne donc pas la reconnaissance institutionnelle du problème. Elle porte désormais sur les moyens que cette reconnaissance permet effectivement de mobiliser.

Neuf affaires, une enquête élargie

Le Service de police sud-africain a constitué une équipe multidisciplinaire chargée des affaires d’Ekurhuleni. Elle réunit notamment des enquêteurs spécialisés, des experts médico-légaux, des moyens de recherche et de pistage ainsi que des compétences en psychologie d’investigation.

Le dispositif répond d’abord aux nécessités de l’enquête criminelle : identifier les victimes qui ne le sont pas encore, déterminer les causes des décès, reconstituer leurs derniers déplacements, examiner les scènes où les corps ont été retrouvés et rechercher d’éventuels éléments communs.

La prudence sur l’existence d’un lien entre les affaires n’interdit pas de les examiner ensemble. Elle évite que l’hypothèse de départ soit transformée en conclusion avant l’exploitation des éléments matériels.

Elle a aussi une conséquence pour la réponse publique. Si les crimes sont liés, l’enquête doit identifier leur auteur ou leurs auteurs et interrompre la série. S’ils ne le sont pas, leur concentration dans une même zone pose autrement la question de la sécurité des femmes et de la capacité des institutions à prévenir et poursuivre des violences distinctes.

Dans les deux cas, l’enquête pénale demeure indispensable. Elle n’épuise cependant pas la question posée par ces morts.

De la reconnaissance aux moyens

Le 20 novembre 2025, le président Cyril Ramaphosa a qualifié les violences fondées sur le genre et les féminicides de crise nationale. Le National Disaster Management Centre les a ensuite classifiés comme catastrophe nationale dans le cadre du Disaster Management Act.

Cette classification organise une responsabilité nationale de coordination. Les administrations concernées doivent rendre compte des interventions engagées et plusieurs dispositifs publics sont appelés à concourir à la réponse : police, justice, santé, services sociaux et structures spécialisées d’accompagnement.

Le gouvernement a notamment inscrit dans ce dispositif le comité interministériel consacré aux violences fondées sur le genre, le programme d’accélération sur quatre-vingt-dix jours, l’extension des centres Thuthuzela, le renforcement des juridictions spécialisées dans les infractions sexuelles et certaines réformes de la justice pénale.

La classification n’équivaut cependant pas à la déclaration d’un état national de catastrophe. Le mécanisme retenu permet au gouvernement de traiter la situation au moyen de la législation existante et des dispositifs de coordination déjà en place.

Cette différence juridique ramène la discussion aux moyens disponibles. Classer un phénomène parmi les catastrophes nationales crée des obligations de coordination, de suivi et de compte rendu. La prévention quotidienne dépend ensuite des effectifs, des budgets, des capacités d’enquête, de l’accueil des victimes, de la rapidité des expertises et du fonctionnement des juridictions.

Prévenir, enquêter, poursuivre

Les politiques de lutte contre les violences faites aux femmes couvrent plusieurs moments qui ne relèvent pas des mêmes institutions.

La prévention intervient avant le crime : information, détection des situations de violence, protection des personnes menacées, traitement des plaintes et action sur les facteurs qui exposent certaines femmes à des violences répétées.

L’enquête commence lorsqu’une infraction a été commise ou suspectée. Elle suppose des policiers formés, des capacités médico-légales, des systèmes d’identification et la possibilité de rapprocher rapidement des informations provenant de plusieurs commissariats ou territoires.

La poursuite appartient ensuite au système judiciaire. Une enquête peut identifier un suspect sans aboutir à une condamnation si les éléments recueillis ne permettent pas d’établir sa responsabilité devant un tribunal.

Les meurtres d’Ekurhuleni placent ces trois dimensions dans une même actualité. La découverte répétée de corps conduit à rechercher les responsables ; elle oblige également à examiner les conditions dans lesquelles les disparitions sont signalées, les informations rapprochées et les personnes exposées protégées.

La responsabilité pénale et celle des institutions

La responsabilité d’un meurtre appartient à celui ou à ceux qui l’ont commis. Elle ne peut être transférée à une administration au seul motif qu’un crime s’est produit sur son territoire.

La responsabilité des institutions est différente. Elle porte sur les obligations qui leur incombent avant et après l’infraction : recevoir les plaintes, rechercher les personnes disparues, protéger celles qui sont menacées, conserver et exploiter les preuves, enquêter et permettre l’exercice des poursuites.

Distinguer ces deux responsabilités évite de demander à l’État de répondre juridiquement d’actes dont il n’est pas l’auteur. Cette distinction permet aussi d’évaluer son action à partir de ce qui relève effectivement de ses compétences.

À Ekurhuleni, cette évaluation ne peut être achevée alors que les enquêtes sont en cours. Il faudra notamment savoir si des informations antérieures auraient permis de rapprocher plus tôt certaines affaires, si des signalements avaient été effectués et dans quelles conditions les différents services ont échangé leurs données.

Pour l’heure, la police a mobilisé une équipe spécialisée et intégré les neuf découvertes à un dispositif d’enquête commun, sans conclure qu’elles procèdent toutes d’une même série criminelle.

Une classification nationale à l’épreuve des faits

La classification des violences fondées sur le genre et des féminicides comme catastrophe nationale a donné à l’Afrique du Sud un cadre institutionnel renforcé. Son efficacité ne peut cependant être appréciée à partir de son intitulé.

Elle dépend des effets produits dans les commissariats, les laboratoires médico-légaux, les tribunaux, les services sociaux et les dispositifs de protection.

Les affaires d’Ekurhuleni constituent à cet égard une épreuve concrète. L’existence de neuf enquêtes ne permet pas encore d’en tirer un bilan général de la politique sud-africaine contre les violences faites aux femmes. Elle permet en revanche d’identifier les questions auxquelles cette politique doit répondre : rapidité des investigations, circulation des informations, identification des victimes, protection des personnes exposées et capacité à conduire les auteurs devant la justice.

La reconnaissance nationale a déjà eu lieu. Les moyens déployés et les résultats des enquêtes permettront d’en mesurer les effets.

Sources

  • South African Police Service (SAPS).

  • Parliament of the Republic of South Africa.

  • National Disaster Management Centre / Government of South Africa.

  • South African Medical Research Council (SAMRC).

  • Human Sciences Research Council (HSRC).

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