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Analyse

Afrique du Sud : pourquoi des Sud-Africains noirs s’en prennent-ils aux autres Africains ?

Que reste-t-il de la promesse de 1994 ?

Josué Yède14 septembre 2026 · Mise à jour 14 septembre 2026
19942026Égalité politique / fracture sociale

Trente-deux ans après les premières élections démocratiques, l’Afrique du Sud reste confrontée à une question que la fin de l’apartheid ne pouvait résoudre à elle seule : que devient l’égalité politique lorsqu’elle cohabite durablement avec des inégalités économiques héritées de l’ancien ordre ?

L’ANC ne dispose plus de la majorité parlementaire qu’il détenait depuis 1994. Le gouvernement repose sur une coalition de partis longtemps opposés. Le chômage demeure massif et, dans plusieurs villes, des migrants africains ont subi intimidations, entraves à l’accès aux services ou violences. Ces phénomènes renseignent sur une démocratie qui a profondément transformé le droit et le pouvoir politique, mais beaucoup moins les conditions matérielles de millions de citoyens noirs.

Le poids des chiffres

L’Afrique du Sud reste l’une des économies les plus développées du continent. Son industrie, son système financier et ses infrastructures lui donnent une capacité d’action sans équivalent dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne. Cette puissance cohabite pourtant avec un chômage de masse, une pauvreté étendue et des écarts de patrimoine considérables.

Ces chiffres ne signifient pas que rien n’a changé depuis 1994. Une classe moyenne noire s’est développée et l’accès à l’éducation, au logement, aux services publics et aux fonctions autrefois réservées aux Blancs s’est élargi. La transformation n’a cependant pas suffisamment désarmé la structure économique et spatiale héritée de l’apartheid : lieux de pauvreté, distances entre habitat et emploi, qualité des écoles et propriété du capital portent encore la marque de l’histoire.

Une génération après la chute d’un régime, l’héritage explique beaucoup. Trois décennies plus tard, il ne suffit plus à exonérer ceux qui ont gouverné.

L’égalité devant le vote n’a pas encore produit une égalité comparable devant l’emploi, le patrimoine et les services publics.

L’ANC devant son propre bilan

L’élection de 2024 a marqué une rupture. Avec 40,18 % des suffrages nationaux, l’ANC a perdu pour la première fois sa majorité absolue. Le résultat sanctionnait le chômage, la stagnation, les défaillances d’infrastructures, la corruption et la détérioration de nombreux services publics.

Pendant longtemps, voter pour l’ANC pouvait encore signifier appartenir à la mémoire de la lutte contre l’apartheid. Cette ressource s’amenuise. Les jeunes générations peuvent honorer Mandela tout en refusant qu’une panne d’eau, une municipalité défaillante ou une école médiocre soient acceptées en son nom. Le passé ne disparaît pas ; il cesse progressivement de constituer un programme de gouvernement.

Un gouvernement d’unité nationale pour quoi faire ?

Le gouvernement d’unité nationale constitué après le scrutin a évité une crise politique majeure. L’ANC gouverne avec plusieurs partis, dont la Democratic Alliance, son principal adversaire historique. La formule oblige désormais à négocier des décisions autrefois prises au nom d’une majorité durable.

Il serait injuste de n’y voir qu’un expédient : l’amélioration de l’approvisionnement électrique montre que l’État conserve des capacités de redressement. Les divergences sur la terre, l’expropriation, les politiques sociales et la dépense publique demeurent toutefois profondes. Une coalition peut mieux répartir les responsabilités ; elle ne crée pas, par elle-même, les emplois et les services attendus.

L’étranger africain et la colère intérieure

L’Afrique du Sud attire depuis longtemps des migrants venus notamment du Zimbabwe, du Malawi, du Mozambique, du Lesotho, de la République démocratique du Congo et du Nigeria. Ils travaillent dans l’agriculture, la construction, le commerce, les transports, les services et l’économie informelle. Certains disposent de titres réguliers ; d’autres vivent dans l’irrégularité administrative.

La faiblesse du contrôle des frontières, la corruption et l’emploi de travailleurs sans papiers constituent de vrais problèmes. Les nier abandonnerait le sujet à ceux qui proposent les réponses les plus brutales. Le danger apparaît lorsque la condition de migrant devient l’explication générale du chômage, de la criminalité, de la pénurie de logements ou de la faiblesse des services publics.

Expulser un travailleur malawite ne transforme pas une école défaillante en une bonne école. Fermer le commerce d’un Zimbabwéen ne crée pas automatiquement un emploi salarié pour son voisin. Empêcher un Congolais d’accéder à un dispensaire n’augmente ni le nombre de médecins ni le budget de la santé publique. Les effets de l’immigration doivent être mesurés, sans lui attribuer les défaillances accumulées du système social.

Le migrant fournit une réponse immédiate à un problème beaucoup plus ancien.

Quand des groupes privés se substituent à l’État

La crise devient plus grave lorsque des groupes privés s’arrogent des fonctions publiques : contrôler les papiers, interdire l’accès à un hôpital, chasser des personnes de leur lieu de résidence ou de travail. Un État peut définir les conditions d’entrée et de séjour ; cette compétence ne saurait être déléguée à la rue.

Ces campagnes détériorent aussi les relations de Pretoria avec le reste du continent. L’Afrique du Sud ne peut revendiquer un rôle moteur au sein de l’Union africaine, des BRICS et des relations Sud-Sud tout en laissant croire que certains Africains sont indésirables sur son territoire.

Achille Mbembe : entendre l’alerte sans abolir la politique

Achille Mbembe relie depuis longtemps les violences contre les migrants africains à l’histoire raciale du pays, à la violence héritée de l’apartheid et à un national-chauvinisme qui a besoin de boucs émissaires. Son diagnostic oblige à regarder comment une frustration sociale se transforme en hostilité envers ceux qui disposent d’encore moins de protections.

Il rappelle aussi une dette historique : les mouvements de libération sud-africains ont trouvé refuge et solidarité dans de nombreux pays africains. Son horizon panafricain ne dispense toutefois pas les États de gérer les frontières, la résidence, le marché du travail et le financement des services publics. L’Afrique du Sud doit pouvoir combattre l’immigration irrégulière sans désigner l’Africain comme ennemi.

Le vrai bilan de 1994

La démocratie sud-africaine avait promis la fin de la domination politique fondée sur la race. Cette promesse a été largement tenue. Un autre espoir l’accompagnait : l’accès progressif de la majorité noire à la sécurité matérielle que l’apartheid lui avait refusée. Les progrès sont réels, mais trop nombreux sont ceux qui attendent encore.

Le problème dépasse désormais le seul bilan de l’ANC. Il concerne l’économie, la politique sociale et les institutions capables d’achever la transformation commencée par l’égalité des droits. Le gouvernement d’unité nationale ne deviendra une réponse historique que s’il réduit la distance entre citoyenneté politique et citoyenneté sociale. À défaut, la colère cherchera d’autres objets. L’étranger africain est déjà disponible.

Josué Yède

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Dossier Mérisphère

Afrique du Sud : crise sociale, migrations et recomposition politique

Repères factuels pour distinguer les héritages de l’apartheid, le bilan du pouvoir, la question migratoire et les interprétations qui s’affrontent.

Repères essentiels

PrésidentCyril Ramaphosa
Élections nationales de 2024ANC : 40,18 % · DA : 21,81 %
GouvernementGouvernement d’unité nationale formé après la perte de la majorité ANC
PopulationEnviron 63 millions d’habitants (estimation 2024)
Chômage officielPlus de 30 % de la population active
Structure socialeChômage et pauvreté touchent très majoritairement la population noire
Cadre migratoireContrôle et expulsion relèvent exclusivement des autorités publiques

Faits établis

  • L’ANC a perdu en 2024 la majorité absolue qu’il détenait depuis la fin de l’apartheid.
  • Les inégalités, le chômage et la pauvreté restent fortement structurés par la race et le territoire.
  • L’Afrique du Sud connaît une immigration régulière et irrégulière ainsi que des déficiences réelles dans la gestion des frontières.
  • Des migrants africains ont été visés par des violences, intimidations et entraves à l’accès aux services.

Affirmations à discuter

  • L’immigration serait une cause majeure du chômage sud-africain.
  • Le départ massif des travailleurs étrangers améliorerait mécaniquement l’emploi et les services publics.
  • Le gouvernement d’unité nationale pourra transformer durablement l’économie et les institutions.

Questions à suivre

  1. Quels indicateurs permettraient de distinguer les effets réels de l’immigration des défaillances générales des services publics ?
  2. Le gouvernement de coalition peut-il réformer les municipalités sans perdre sa cohésion ?
  3. Comment traduire la solidarité panafricaine en règles communes de mobilité, de résidence et de travail ?

Sources documentaires

Clôture documentaire : 14 septembre 2026.

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