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Article scientifique · Sociologie
MÉDIAS ET DÉBAT PUBLIC

Cameroun : l’illusion perverse du pluralisme médiatique

Antoine Nguidjol
Première publication · 2 octobre 2025

Résumé

Cet article propose une lecture critique du pluralisme médiatique camerounais. L’auteur soutient que la multiplication des médias et des récits ne produit pas nécessairement un espace public commun : elle peut aussi fragmenter l’opinion en ensembles concurrents et empêcher l’établissement d’une référence partagée. En mobilisant notamment Foucault, Bourdieu, Herman et Chomsky, le texte analyse la dispersion des « régimes de vérité », les dépendances économiques des médias et leurs effets possibles sur la formation du jugement public.

Abstract

This article offers a critical reading of media pluralism in Cameroon. The author argues that the multiplication of media outlets and narratives does not necessarily produce a shared public sphere: it may also fragment opinion into competing clusters and hinder the formation of common reference points. Drawing in particular on Foucault, Bourdieu, Herman and Chomsky, the article examines the dispersion of ‘regimes of truth’, the economic dependencies of media organisations and their possible effects on public judgement.

À première vue, le Cameroun jouit d’un pluralisme médiatique remarquable. La presse écrite y foisonne, les radios locales et les chaînes de télévision privées se sont multipliées depuis les années 1990, et les plateformes numériques donnent l’illusion d’une parole sans entraves. Aux yeux d’un observateur extérieur, cette profusion pourrait passer pour la preuve d’un dynamisme démocratique et d’une liberté de la presse comparables à ceux des pays occidentaux.

En regardant les choses de plus près, un paradoxe saute aux yeux : la démocratie camerounaise ne brille pas par son dynamisme. Elle demeure parmi les plus fragiles du continent africain. Comment comprendre dès lors que d’une démocratie en crise puisse surgir une telle vitalité symbolique ?

La réponse est claire : si la liberté médiatique devait découler de la démocratie, elle ne pourrait en aucun cas prospérer dans un contexte de délitement politique.

C’est que, contrairement à l’Europe où la liberté de la presse fut conquise au terme de luttes acharnées — contre la censure monarchique en Angleterre (XVIIᵉ siècle), dans le cadre des révolutions française et américaine (fin XVIIIᵉ), puis consolidée par des jurisprudences protégeant les journalistes contre l’arbitraire de l’État —, le Cameroun n’a pas connu une telle conflictualité créatrice.

Avouons-le : au Cameroun, la liberté de la presse n’a pas été arrachée par la société civile : elle a été consentie par le pouvoir, dans le cadre d’un processus de démocratisation imposé de l’extérieur qui n’a jamais exclu ni l’état d’exception ni la répression : les journalistes camerounais demeurent régulièrement menacés, emprisonnés, parfois même assassinés, comme ce fut le cas de Martinez Zogo.

Bref, loin d’incarner le « cinquième pouvoir » des régimes véritablement démocratiques, le journalisme au Cameroun fonctionne dans un espace où la liberté affichée se conjugue avec la vulnérabilité la plus extrême de ceux qui en sont les principaux soutiens : les libre-penseurs et praticiens de tous horizons.

Une liberté imposée par en haut

La liberté des médias au Cameroun s’inscrit, en réalité, dans la dynamique de la faillite multidimensionnelle des États francophones d’Afrique au tournant des années 1990. Faillite qui ne fut pas seulement économique – effondrement des recettes publiques et endettement chronique – mais aussi sociale et politique : salaires impayés, grèves à répétition, mouvements étudiants, contestations syndicales et perte de légitimité des régimes en place.

Le sommet de La Baule, en 1990, fut l’acte fondateur de la liberté des médias au Cameroun. François Mitterrand y conditionna en effet l’aide française à l’adoption du multipartisme, à la liberté de la presse¹ et à la signature des Plans d’ajustement structurel (PAS) avec le FMI et la Banque mondiale.

La « démocratisation » des régimes africains devint ainsi une conditionnalité politique de l’aide internationale. Dans la foulée, le Cameroun adopta le multipartisme, lança des privatisations massives d’entreprises publiques, ouvrit son système bancaire et autorisa la création de journaux privés ainsi que l’émergence de chaînes audiovisuelles.

Il serait injuste de nier que des revendications internes avaient précédé ces décisions. Dès les années 1980, quelques journalistes camerounais — regroupés autour du Messager de Pius Njawé ou de L’Effort camerounais —, quelques avocats, dont Yondo Black, ainsi que des étudiants de l’université de Yaoundé, tels que Symphorien Tonkam, s’étaient battus pour davantage de liberté. Mais ces luttes, souvent durement réprimées, ne débouchèrent jamais sur une victoire tangible.

On peut donc établir clairement que ce ne sont pas les victoires de la lutte pour la liberté qui ont imposé la liberté de la presse au Cameroun, mais une décision politique imposée de l’extérieur, relayée par l’État camerounais. On peut en dire autant du multipartisme et, plus largement, de la « démocratie » camerounaise.

Dès lors, la liberté de la presse au Cameroun n’est pas l’expression d’une conquête populaire, mais l’adaptation contrainte au formalisme de la démocratie occidentale, appliqué « à la lettre » par des États africains francophones soucieux de conserver l’appui de leurs partenaires financiers et diplomatiques. Ce formalisme fut donc moins un projet de société qu’un habillage institutionnel, destiné à donner des gages de conformité aux bailleurs internationaux.

Cette genèse est essentielle à comprendre : elle explique la perversité immanente de la liberté médiatique actuelle. Car ce qui naît d’une concession stratégique conserve en lui une fonction instrumentale : servir le pouvoir, fragmenter l’opinion, neutraliser l’espace public — même sous les apparences séduisantes du pluralisme.

Une liberté orientée vers la fragmentation

Dès son origine, la liberté médiatique camerounaise n’a pas été conçue pour construire un espace public national, mais pour l’empêcher. La multiplication des journaux et des chaînes a surtout permis de morceler l’opinion : chaque média s’alignant d’emblée sur des intérêts particuliers — politiques, religieux, économiques ou tribaux.

Ainsi, Le Messager , fondé par Pius Njawé, longtemps considéré comme le symbole d’une presse indépendante, s’est vu marginalisé face à la montée de journaux plus directement liés à des partis politiques ou à des élites régionales. Mutation et La Nouvelle Expression ont incarné un temps une presse critique, mais leur audience est restée limitée et fortement exposée aux pressions économiques. À l’opposé, des quotidiens comme Cameroon Tribune font office de porte-voix de l’État, publiant des contenus calibrés pour légitimer le pouvoir en place.

Dans l’audiovisuel, le même phénomène s’observe : Vision 4, financée par des élites politiques proches du régime, s’est spécialisée dans la défense du gouvernement et la stigmatisation de l’opposition. Equinoxe TV , installée à Douala, se présente comme un média d’opposition, mais ses contenus reflètent souvent la polarisation politique et régionale, donnant autant l’impression de servir des clientèles que de structurer un débat national. Dans le registre religieux, des chaînes comme STV ou certaines radios confessionnelles offrent une tribune aux pasteurs et aux hommes d’Église, ce qui accentue encore la fragmentation des espaces de parole.

À cette polarisation politique et religieuse s’ajoute une fragmentation tribale et régionale. Dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, des journaux et radios locales épousent les discours des mouvements anglophones, souvent perçus comme des instruments de revendication identitaire autant que de lutte politique. À Douala, certains organes de presse tendent à refléter les positions des élites économiques sawa, tandis qu’à Yaoundé, de nombreux médias demeurent acquis aux réseaux du pouvoir central, dominés par les élites béti. Cette cartographie médiatique, loin de favoriser l’émergence d’un espace public commun, redouble et cristallise les fractures identitaires et régionales du pays.

Le résultat est que l’opinion publique camerounaise se trouve éclatée en archipels médiatiques. Chaque groupe reconnaît sa propre « vérité » dans les journaux ou les chaînes qui épousent ses affinités politiques, religieuses, tribales ou régionales. Loin d’unifier, le pluralisme médiatique camerounais entretient une cacophonie où le citoyen n’a plus accès à une information commune, mais seulement à des interprétations concurrentes, parfois irréconciliables.

Du pluralisme au clientélisme

Comme nous l’avons montré plus haut, chaque organe de presse au Cameroun vit de la proximité avec un « parrain » : un parti politique, un groupe religieux, une entreprise ou une élite régionale. En échange, il défend ses intérêts, lui offre de la visibilité et diffuse ses récits.

Pierre Bourdieu a montré que le champ journalistique, même en Occident, obéit à des logiques de concurrence et de rentabilité³. Mais au Cameroun, cette logique prend une forme exacerbée : les médias ne survivent que grâce à la fidélité clientéliste. L’information devient une monnaie d’échange ; la liberté, une dépendance institutionnalisée.

La fabrique du consentement des Camerounais ne réside pas dans le monopole d’un média dominant

Au Cameroun, le consentement n’est pas le fait d’un média dominant — comme ce fut longtemps le cas de Cameroon Tribune ou de la CRTV —, mais d’une diversité extrême et incontrôlée d’organes de presse qui, par capillarité, convergent vers un point commun dominant.

Ce point commun n’est pas un point de vue partagé, mais un « état commun » de nivellement, que l’on pourrait rapprocher du concept aristotélicien de disposition ( diathesis ). Chaque média, en ramenant son discours au même rang que les autres, contribue à une égalisation généralisée des récits : tout se vaut, rien ne peut être hiérarchisé.

Pour l’observateur attentif, la concurrence entre les journaux camerounais n’ouvre pas la voie à une émulation féconde. Elle se traduit, au contraire, par un rabaissement réciproque, une stabilisation sans élan, un frein au progrès. S’il y a une unité formelle des médias – ce qui les lie en tant qu’activité professionnelle spécifique, en tant que genre littéraire – cette unité n’est pas celle d’une dynamique de sens, mais bien celle d’une impuissance.

Médias et genre littéraire : une unité formelle sans dynamique

Si l’on considère la presse comme un genre littéraire à part entière — avec ses codes d’écriture (le reportage, l’éditorial, l’interview), ses règles stylistiques (titres accrocheurs, hiérarchisation des informations, rhétorique de l’objectivité) et son horizon d’attente (informer, alerter, dénoncer) —, alors les médias camerounais partagent bien une unité formelle.

À ce titre, leur production se rapproche d’une « littérature médiatique » qui fonctionne selon des procédés narratifs répétitifs : mise en intrigue d’un scandale, dramatisation des crises politiques, fabrication d’ennemis et de héros, alternance entre dénonciation et justification. Cette dimension de genre est incontestable : elle confère aux médias une identité professionnelle reconnaissable, un langage commun qui les distingue des autres formes de discours social.

Mais cette unité générique n’est pas porteuse d’une dynamique de sens. Car, dans le contexte camerounais, la multiplication des récits journalistiques ne tend pas vers une cohérence collective : elle produit, au contraire, une prose de la dispersion. Chaque organe de presse raconte sa propre histoire du pays, en adoptant la voix de son parrain, de sa clientèle ou de son groupe de référence. La logique du genre (écrire, commenter, enquêter) subsiste, mais vidée de sa capacité critique.

Ainsi, ce qui se présente comme un genre littéraire stabilisé se révèle comme un genre littéraire sans œuvre commune : une répétition infinie de formes journalistiques, qui se neutralisent les unes les autres. C’est en ce sens que l’on peut parler d’« unité d’impuissance » : les médias partagent les mêmes codes, mais pas le même horizon de vérité.

L’effet pervers est clair : cette « unité d’impuissance », cette impossibilité de mise en hiérarchie, de classification et de critique entraîne une atrophie générale de l’écriture et du jugement public.

S’il est heureux de constater que le citoyen camerounais n’est plus confronté à une vérité imposée d’en haut par un « État-savant », ce qui saute également aux yeux, c’est qu’il est confronté à une multitude de « vérités » qui se neutralisent, fabriquées exprès et uniquement pour neutraliser d’autres « régimes de vérité ».

Ce qui en découle, c’est une immense cacophonie et des conséquences morales et civiques désastreuses : l’indifférence généralisée et l’incapacité à forger une conscience nationale.

Michel Foucault rappelait à cet effet que la liberté de penser, en apparence, peut cacher une insidieuse « technologie de pouvoir ».

Répétons-le : au Cameroun, le régime de vérité n’est plus lié à un média centralisé ; il est fragmenté en micro-régimes de vérité qui se neutralisent mutuellement.

Cette dispersion fait partie d’une technologie de pouvoir. Le pouvoir est dans la dispersion des médias et des narratifs et non pas dans leur centralisation.

Noam Chomsky, dans son analyse de la « fabrication du consentement », montre comment les médias occidentaux homogénéisent l’opinion en la massifiant et en répétant le même discours à l’infini⁴. Cette vision est juste, même si, de mon point de vue, elle demeure liée à une configuration spécifique du capital en Occident, à savoir la concentration des moyens de production médiatique entre les mains de quelques acteurs dominants.

Cette logique, quoique incontestable dans les pays occidentaux, ne correspond pas à la réalité des médias africains, et particulièrement à celle du Cameroun. Ici, le consentement ne se fabrique pas par la massification et le monopole des médias, mais par l’émiettement organisé du champ médiatique. Et c’est précisément cette dispersion qui, paradoxalement, sert le pouvoir : un peuple divisé en archipels d’opinion n’a pas les ressources intellectuelles pour constituer une représentation commune ni pour s’opposer à un état de fait.

L’émiettement des représentations renforce le pouvoir politique plutôt que de le fragiliser. Dans un paysage médiatique éclaté, aucun récit ne parvient à s’imposer comme référence commune. Chaque polémique chasse la précédente, chaque vérité proclamée est aussitôt relativisée par une contre-vérité. Le pouvoir politique se trouve ainsi toujours hors de cause : il n’a plus besoin de censurer, il lui suffit de laisser proliférer.

Quelques exemples de neutralisation médiatique d’événements majeurs

L’assassinat du journaliste Martinez Zogo, en janvier 2023, aurait pu constituer un moment de bascule, un scandale suffisamment grave pour ébranler le régime. Or, la profusion des récits médiatiques a produit l’effet inverse : chaque chaîne, chaque journal a proposé sa propre interprétation — assassinat politique pour les uns, règlement de comptes financier pour les autres, simple « bavure » pour certains.

L’absence d’une grille de lecture commune de l’événement a ainsi transformé un crime d’État présumé en une énigme médiatique, où le bruit a étouffé la vérité.

Le même mécanisme a été à l’œuvre dans le traitement de la crise anglophone. Depuis 2016, les journaux et les chaînes de télévision multiplient les analyses contradictoires : rébellion séparatiste, ingérence étrangère, crise humanitaire, question identitaire.

Or, au lieu de nourrir un débat national, cette pluralité de récits a renforcé les clivages régionaux : chaque camp s’abreuve à ses propres médias, et la confrontation des récits devient impossible. Loin d’éclairer, l’information tribalise le conflit.

Enfin, les grandes affaires de corruption (Opération Épervier, détournements dans la gestion des fonds Covid-19, scandales liés à la SONARA ou à la CRTV elle-même) connaissent toutes le même destin : une phase d’indignation bruyante, suivie d’un émiettement des discours. Chaque média adopte la perspective de son mécène ou de sa clientèle, réduisant l’affaire à une querelle localisée. Le scandale s’évapore dans le tumulte, et aucune conscience publique ne se forme.

Ces exemples montrent à quel point le pluralisme médiatique, au lieu de faire émerger un contre-pouvoir, agit au contraire comme une machine à neutraliser les événements. Ce n’est pas l’absence d’information qui protège le régime, mais, au contraire, la surabondance des récits qui se neutralisent. Trop de récits, trop d’interprétations concurrentes : l’opinion se perd, et le pouvoir se maintient.

Là où une presse unifiée et combative aurait pu constituer un contre-pouvoir, la cacophonie médiatique au Cameroun neutralise toute velléité critique. Les excès d’un média en appellent à la riposte d’un autre ; les indignations s’annulent mutuellement ; les scandales perdent leur portée faute de relais durable. Le régime tire profit de cette dispersion : il peut avancer sans être inquiété, chaque camp se contentant de parler pour ses fidèles.

« Une liberté concédée n’émancipe pas : elle contrôle par d’autres moyens. »

En résumé, la liberté médiatique au Cameroun est un instrument pervers de neutralisation de la liberté : au lieu de libérer, elle enchaîne les individus aux déterminismes sociopolitiques qui enchaînent leurs vies de citoyens réellement libres.

Notes

François Mitterrand, Discours de La Baule , 20 juin 1990.

Michel Foucault, Dits et écrits II , Paris, Gallimard, 2001, p. 158-160.

Pierre Bourdieu, Sur la télévision , Paris, Liber-Raisons d’agir, 1996.

Edward S. Herman & Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media , New York, Pantheon Books, 1988.

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