Cameroun : insuffler la mystique de l’indépendance pour rassembler
Résumé
Abstract
Il y a dans tous les coins du monde, des confluents de fleuves, des versants de collines ou des espaces de terres qui se combinent pour créer une nation. Au départ, ces espaces s’excluent toujours les uns les autres.
En regardant les forêts et les savanes du Cameroun il y a deux siècles, un observateur inexpérimenté les aurait qualifiées de lieux quelconques.
Derrière ces lieux quelconques, il y avait des hommes ; certes.
Nul cependant n’aurait cru que derrière la « chrysalide » de ces populations éparpillées couvait la chrysalide d’une future nation : le Cameroun.
Ce qui a créé la nation camerounaise, ce n’est pas le simple fait que le colonisateur ait pu rassembler les « étrangers d’hier », (pour reprendre la formule de Jürgen Habermas) dans les cadres juridiques du Kamerun, puis, du Cameroun, et enfin de la République fédérale du Cameroun et de la République du Cameroun tout court.
Les Camerounais n’ont jamais été aussi Camerounais que depuis qu’ils ont été colonisés par les Allemands, les Français et les Anglais. C’est donc l’événement vécu en commun – auquel il faut ajouter la géographie – qui les relie au premier chef.
Ce phénomène est plus emblématique encore au regard de la fabrication de la notion de « Nègre », comme l’a démontré Fanon, qui n’a de sens que rapporté au colon : « Le nègre, dit-il, qui n'a jamais été aussi nègre que depuis qu'il est dominé par le Blanc…, s'aperçoit que l'histoire lui impose un terrain précis, que l'histoire lui indique une voie précise. » (F. Fanon, Les damnés de la terre , p. 202). S’il y a une essence, s’il y a quelque chose que l’on peut qualifier comme invariant depuis les années soixante, cette chose a une histoire. Cette histoire, qui se conjugue avec la géographie, impose aux Camerounais un terrain précis, une « essence » précise.
La formule « étrangers d’hier » peut cependant paraître abusive à ceux qui considèrent le pays comme une essentialité naturelle et non pas comme le résultat de forces historiques. Cela paraît si évident que leurs ancêtres, leurs arrière-grands-parents, leurs grands-parents, leurs parents et eux-mêmes ont vécu leur vie entière dans le même pays.
Il faut pourtant remonter deux siècles dans l’histoire de l’Afrique et au minimum jusqu’en 1 885 pour comprendre que les États africains sont peuplés d’ « étrangers d’hier » et que la question politique se résume à penser les conditions de leur cohabitation – ou de leur nationalité.
A défaut de remonter l’histoire de leurs peuples des siècles en arrière, il est utile de relire l’évolution de la société papoue de la Nouvelle-Guinée entre 1931 – date de sa « découverte » par les anthropologues australiens – et 2006 comme l’a fait Jarod Diamond dans The World until yersterday . Ce dernier y raconte son retour en Papouasie Nouvelle-Guinée en 2006, pays qu’il a visité longuement des dizaines de fois auparavant : « Les personnes, dit-il, qui se tenaient autour de moi dans l'aéroport en 2006 n'étaient pas les mêmes individus que sur les photos de 1931, mais leurs visages étaient similaires, et certains d'entre eux étaient peut-être leurs enfants et petits-enfants. La différence la plus évidente entre cette scène d'enregistrement de 2006, gravée dans ma mémoire et les photos de 1931 du "premier contact", c'est que les Highlanders de Nouvelle-Guinée étaient à peine vêtus de jupes d'herbe, de sacs en filet sur leurs épaules et des coiffes en plumes d'oiseaux, alors qu'en 2006, ils portaient la tenue internationale standard, composée de chemises, de pantalons et d'un chapeau, de jupes, de shorts et de casquettes de baseball. En l'espace d'une génération ou deux, et au cours de la vie individuelle de nombreuses personnes dans ce hall d'aéroport, les Highlanders de Nouvelle-Guinée ont appris à écrire, à utiliser des ordinateurs et à piloter des avions. Certaines des personnes présentes dans le hall ont pu être les premières de leur tribu à avoir appris à lire et à écrire. Ce fossé entre les générations a été symbolisé par l'image de deux hommes de Nouvelle-Guinée dans la foule de l'aéroport, le plus jeune menant le plus âgé : le plus jeune, en uniforme de pilote, m'expliquait qu'il emmenait le plus âgé, son grand-père, pour le premier vol en avion de ce dernier ; et le grand-père aux cheveux grisonnants, presque aussi confus et accablé que les personnes sur les photos de 1931. Mais un observateur familier de l'histoire de la Nouvelle-Guinée aurait reconnu des différences plus importantes entre les scènes de 1931 et 2006, au-delà du fait que les gens portaient des jupes d'herbe en 1931 et des vêtements occidentaux en 2006. En 1931, les sociétés des Highlands ne disposaient pas seulement de vêtements manufacturés, mais aussi de toutes les technologies modernes, depuis les horloges, les téléphones et les cartes de crédit jusqu'aux ordinateurs, les escalators et les avions. Plus fondamentalement, les Hautes Terres de Nouvelle-Guinée de 1931 n'avaient ni écriture, ni métal, ni argent, ni écoles, ni gouvernement centralisé. Si nous n'avions pas eu l'histoire récente pour nous dire le résultat, nous aurions pu nous demander : une société sans écriture pourrait-elle vraiment la maîtriser en une seule génération ? Un observateur attentif et familier de l'histoire de la Nouvelle-Guinée aurait noté encore d'autres caractéristiques de la scène de 2006, partagées avec d'autres scènes d'aéroport modernes, mais différentes des scènes des Highlands de 1931 capturées dans les photographies prises par les patrouilles de premier contact… La foule de l'aéroport, bien qu'elle frappe d'abord un Occidental sans expérience préalable des Néo-Guinéens comme étant "homogène" - tous semblables dans leur peaux foncées et cheveux bouclés était hétérogène par d'autres aspects de son apparence : les grands placiers de la côte sud à la barbe clairsemée et au visage plus étroit ; des Highlanders plus petits, barbus et au visage large, et des insulaires et des habitants des lowlands de la côte nord dont les traits du visage ressemblent quelque peu à ceux des Asiatiques. En 1931, il aurait été tout à fait impossible de rencontrer des Highlanders, des lowlanders de la côte sud et des lowlanders de la côte nord ensemble ; tout rassemblement de personnes en Nouvelle-Guinée aurait été bien plus homogène que la foule de l’aéroport de 2006. Un linguiste qui aurait écouté la foule aurait distingué des douzaines de langues, appartenant à des groupes très différents : les langues tonales avec les mots distingués par la hauteur des mots comme en chinois, les langues austronésiennes avec des syllabes et consonnes relativement simples, et les langues papoues non tonales. En 1931, on pouvait rencontrer des locuteurs individuels de plusieurs langues différentes ensemble, mais jamais un rassemblement de locuteurs de dizaines de langues. Deux langues très répandues, l’anglais et le tok pisin (également connu sous le nom de néo-mélanésien de Pidgin English), étaient les langues utilisées en 2006 au comptoir d’enregistrement. Mais en 1931, toutes les conversations sur les hauts plateaux de Nouvelle-Guinée se déroulaient en langues locales, chacune d’entre elles étant confinée à une petite zone. »
Il est indéniable que les processus décrits par Diamond ont été à l’œuvre dans les sociétés géographiquement bornées entre le Tchad, la RCA, le Gabon, la Guinée Équatoriale et le Nigéria qui font partie du Cameroun à partir de 1885 : rassemblement inédit du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest dans un même espace politique, rétrécissement du multilinguisme dialectal, accélération du monolinguisme de la langue coloniale, avec en toile de fond la force motrice du capitalisme des manufactures et des plantations industrielles, etc.
Le Cameroun est le produit d’une histoire. Tout pays est forcément le résultat de forces historiques. Elles sont extérieures – nous l’imaginons dans le cas du Cameroun, vu que le pays est passé d’une possession allemande à la tutelle de la France ; que ce passage mal accepté par la population s’est soldé par une terrible guerre d’indépendance. Ces forces historiques sont également intérieures – et ça l’amnésie entretenue par les régimes successifs au Cameroun permet à peine de l’imaginer.
Pour autant, l’existence du Cameroun, aussi contingente et historique soit-elle, ne se réduit pas à la délimitation géographique opérée par les cartographes coloniaux. Elle est aussi une identité nationale qui nous renvoie à une œuvre de l’esprit, c’est-à-dire à la longue lutte pour créer une identité nationale et se l’approprier. Bref – pour reprendre l’expression de Habermas – le Cameroun est le produit de la lutte pour dépasser la condition d'« étrangers d’hier » [1] .
Ainsi, ce qui a créé la nation camerounaise, c’est la commune histoire qui s’est écrite, où les mots sont distingués par la hauteur des tons, comme en chinois, et les langues austronésiennes, avec des syllabes et des tons – si rapprochés qu’ils étaient – ont nourri ce que les Camerounais pouvaient espérer de meilleur.
Soixante ans plus tard, on peut dire que les forêts, les savanes, les flancs de montagnes, les bords de rivières et de fleuves ont été les lieux d’une « ponte mystérieuse ». Ils ont couvé l’œuf de la liberté qui a fait du Cameroun le pays qu’il est.
On ne peut pas comprendre le Cameroun sans tenir compte de la place qu’y occupe la quête de la liberté. Non pas que les Camerounais aient tous été épris de liberté – tous ne furent pas des combattants de la liberté – mais que la revendication de la liberté – un fait local animé par une minorité écrasée, qui s’est perpétué sur une période assez longue, de 1945 à 1970 – y a pris une dimension transcendantale.
Pour cela, l’histoire politique de la période allant de 1945 à 1960 a valeur d’événement. Tout événement laisse une trace longtemps après sa disparition.
Un événement, écrit Milan Kundera, est d’autant plus important et chargé de sens qu’il découle d’un grand nombre de hasards. Ce qui arrive par nécessité, ce qui est attendu et se répète quotidiennement, n’est que chose muette. Seul le hasard est parlant, car on tente d’y lire, à la manière des gitans, les figures qu’a laissées le marc de café au fond des tasses, ou, à la façon des devins de ma région, qui interprètent les événements selon la position prise par les bâtonnets à l’entrée du trou de ngambi l’araignée . Car au fond, l’événement est d’autant plus improbable qu’il suppose davantage de hasards superposés. Ce sont ces hasards superposés qui sont parlants car seuls ils permettent de mesurer et de mettre en discussion le caractère improbable de l’événement (Milan Kundera (1987), L’insoutenable légèreté de l’être , Paris, Gallimard, Folio, p. 76. Cité par Bernard Sève, Méthodes, Textes et savoirs, 2017.).
C’est le combat pour la liberté – magistralement résumé à la tribune des Nations Unies le 17 décembre 1952, au nom de tous les Camerounais, par Ruben Um Nyobe et ses camarades – qui a façonné la nation camerounaise. À savoir : la réunification immédiate du Cameroun, la création d’un Conseil de gouvernement et d’une Assemblée dotée de pouvoirs législatifs, et enfin la fixation d’un délai pour l’octroi de l’indépendance au peuple camerounais.
C’est cette revendication qui a créé la solidarité des « étrangers d’hier » vivant désormais dans le même pays malgré leurs différences.
C’est dans la lutte pour l’indépendance immédiate et la réunification qu’elle s’est forgée.
Avec le recul, il est aisé de comprendre que, dans la guerre en zone anglophone, ce qui se joue, au fond, ce sont deux visions de l’indépendance. Et, à n’en pas douter, il y a une équivalence entre l’indépendance, la liberté et la souveraineté comme l’affirmait jadis Patrice Lumumba dans sa lettre d’adieu à sa femme. « Chaque Congolais, disait-il, doit accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance et de notre souveraineté, car sans dignité il n’y a pas de liberté, sans justice il n’y a pas de dignité, et sans indépendance il n’y a pas d’hommes libres. »
L’indépendance est une construction synthétique. Elle est la synthèse de l’imagination qui a permis aux héros de l’indépendance d’unifier intellectuellement la diversité des peuples. C’est elle qui, encore aujourd’hui, permet de réduire à un niveau tolérable l’appartenance à la tribu, aux langues et traditions de chaque région de nos pays.
Hier comme aujourd’hui, la mystique de l’indépendance est la seule force capable de triompher de la dispersion et de contrer le séparatisme. Cette mystique a transcendé la diversité des Camerounais et structuré la pensée de tous les acteurs politiques, y compris, curieusement, celle des anti-indépendantistes.
( Extrait de : Antoine Nguidjol, Cameroun, la nation en péril, éditions l’Harmattan, Paris, 2021)
[1] Habermas a sans doute eu recours à la catégorie anthropologique selon laquelle les sociétés traditionnelles appréhendent l’Autre : l’ennemi ou le non-frère.
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