Autour du concept de « plurivers » d’Arturo Escobar : Questionner le concept d’univers issu de la physique galiléo-copernicienne
Résumé
Abstract
Le concept d'univers issu de la physique d’Aristote et de Ptolémée corrigée par le modèle copernicien, lui-même formulé mathématiquement par Kepler et Newton sous forme de lois comporte à l’évidence une vision du monde qui continue de marquer la pensée occidentale malgré les progrès notables des sciences physiques (théorie de la relativité restreinte, de la relativité générale, et de la cosmologie moderne).
Les civilisations anciennes avaient des cosmologies variées, souvent basées sur des croyances religieuses ou mythologiques. Elles percevaient la Terre comme centrale, entourée par des sphères célestes.
Au cours de l'Antiquité grecque, le modèle géocentrique d'Aristote et de Ptolémée plaçait la Terre au centre de l'univers avec les planètes et les étoiles orbitant autour.
Au XVIe siècle, Galilée et Nicolas Copernic ont proposé un changement majeur dans la conception de l'univers en plaçant le Soleil au centre de l’univers. L’héliocentrisme était né.
Plus tard, Kepler a formulé les lois sur le mouvement des planètes autour du Soleil, décrivant mathématiquement les orbites elliptiques. À sa suite, Isaac Newton a développé sa théorie de la gravité au XVIIe siècle, expliquant les mouvements célestes et jetant les bases de la physique classique.
Au début du XXe siècle, Einstein a présenté la théorie de la relativité restreinte, qui a transformé la compréhension de l’espace et du temps. La théorie de la relativité générale, qu’il a développée ensuite, offre une description plus complète de la gravité en montrant comment la masse courbe l’espace-temps.
Ce qui saute cependant aux yeux, c’est que dans tous les modèles exposés, le concept qui domine la science physique est celui de « centre ».
Pourquoi penser que l'univers a un centre en soi ?
L'idée d'un centre renvoie indiscutablement à la perspective terrestre, l’homme ayant naturellement tendance à percevoir le monde depuis l’endroit où il vit. Historiquement, les modèles géocentriques et plus tard héliocentriques ont maintenu cette idée d'un « centre » dans l'univers ; que ce fût la terre ou le soleil.
La représentation de l'univers en sciences physiques comporte donc une dimension anthropocentrique indéniable. C’est un modèle dans lequel l'homme (occidental de préférence) se voit au centre du grand Tout. Il y vit en « maître et possesseur de la nature » (Descartes, Discours de la Méthode ).
Questionner le concept d’univers, comme l’a fait Arturo Escobar en anthropologie, permet de reconnaître et d'intégrer la diversité des conceptions du monde présentes dans différentes cultures et civilisations. Même si l’idée de « plurivers » se présente plus comme une notion philosophique voire culturelle que comme un postulat de la science physique contemporaine, cependant, il est important de savoir que ce concept est aujourd’hui exploré dans le cadre de la spéculation de la physique théorique avancée. Certaines théories, comme la théorie des cordes et la cosmologie quantique, ont suggéré l'existence possible de multiples univers ou de réalités multiples.
L’idée d’un plurivers n’est donc pas folle. Et rien ne nous empêche d’en user dans la recherche sociale en tant qu’hypothèse plausible. En remplaçant le concept d’univers par celui de plurivers, on décentre l'humanité et on reconnaît que d'autres formes de vie, d'autres mondes et d'autres réalités ont leur propre valeur et importance, indépendamment de la puissance humaine.
Le plurivers met l'accent sur la diversité des relations entre les êtres vivants et leur environnement, ce qui peut encourager un respect accru de l'écologie et de la nature. Tandis que l'idée d'un univers unique continue de justifier des hiérarchies de pouvoir, de connaissance et de civilisation. En remplaçant le concept d’univers par celui de plurivers, on remet donc en question ces hiérarchies et on ouvre la porte à une reconnaissance plus équitable des différentes perspectives et réalités du monde.
En Afrique, en Amérique latine et en Asie, le concept de plurivers encourage la prise en compte des savoirs autochtones et locaux qui ont souvent été marginalisés ou négligés par la science occidentale. Le concept de plurivers reconnaît que ces savoirs peuvent apporter des contributions importantes à la compréhension du monde et de la nature.
En somme, le plurivers reconnaît que chaque culture peut avoir son propre monde avec sa propre vision du cosmos. Questionner le concept de l'univers galiléo-copernicien — c’est-à-dire du produit de l’unification de la représentation du monde autour d’un centre unique (sous l’autorité de l’homme blanc) — favorise une vision du monde plus inclusive, plus respectueuse de la diversité culturelle, plus écologique et plus respectueuse des multiples réalités qui existent en dehors du cadre de la pensée occidentale dominante. Penser le « plurivers » et non plus l’univers, c’est penser la constellation des mondes divers dont le fonctionnement n’obéit plus à la force gravitationnelle d’une planète dominante. C’est le cœur même de la recherche d’Arturo Escobar, qui en profite au passage pour préciser en quoi sa pensée s’oppose à la modernité occidentale. Il suggère que nous devrions remettre en question la vision occidentale dominante de la modernité comme étant de facto le seul lieu de la raison, du progrès et de la civilisation. Une modernité qui pose d’emblée la non-viabilité d'autres mondes est une violence absolue autant sur le plan physique, moral, qu’épistémique. Parce qu’elle pose que savoir, c’est avant tout éradiquer ce qui n’est pas à soi.
Tout au contraire, la démarche d’Arturo Escobar consiste à inscrire le concept de plurivers dans l’appréhension de la globalité comme un espace où de nombreux mondes peuvent coexister. Sa critique de la modernité n'est donc ni « anti-européenne », « anti-occidentale » ni « anti-moderne ». Au contraire, son propos vise à défendre les mondes non dominants qui, bien qu'engagés dans la modernité et même profondément façonnés par elle, la dépassent, également. Il cite le fait que les mondes autochtones peuvent être à la fois modernes et radicalement différents. Il évoque les luttes de ces peuples pour construire des territoires de ré-existence de manière à ne pas se conformer, par exemple, au dictat moderne de la séparation entre les humains et les non-humains (en argumentant, au passage, que les animaux, les montagnes ou les rivières sont des êtres sacrés au même titre que les hommes).
Arturo Escobar estime que nous sommes à un carrefour civilisationnel et que nous devons vivre dans de multiples mondes et chercher à construire d'autres formes de ré-existence. Cela implique la relocalisation pratique de la nourriture, de l'énergie, des transports, de la santé, etc., ainsi que la re-communalisation de la vie sociale en se reconnectant avec d'autres êtres humains et non humains, y compris avec le monde spirituel. Il considère enfin que ces principes sont importants pour tous, en particulier pour ceux qui vivent dans les mondes les plus denses et les plus axés sur la consommation, à savoir les classes moyennes du monde entier.
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