Alternance et démocratie : une nécessité contre la stagnation du pouvoir au Cameroun
Résumé
Abstract
La thèse selon laquelle le Cameroun n’a pas besoin d’alternance politique mais d’alternative politique, avancée par le philosophe camerounais Nkolo Foe, soulève des interrogations profondes. Bien que séduisante dans son rejet implicite de la simple rotation des élites sans changement fondamental, cette position minimise un pilier essentiel de la démocratie : l'alternance. Une démocratie sans alternance politique cesse d’être une démocratie et bascule dans ce que l’on pourrait qualifier de "théocratie profane" ou de "régime figé".
L’alternance politique : un fondement de la démocratie
La démocratie repose sur la limitation temporelle du pouvoir. Montesquieu, dans De l’esprit des lois , affirme que « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser » (Livre XI, chapitre 4). L’alternance politique, au cœur du système démocratique, empêche cet abus en fixant des limites à la durée d’exercice du pouvoir.
En outre, l’absence d’alternance mine le consentement des gouvernés, qui est la base même de la démocratie. John Locke, dans son Second traité du gouvernement civil , insiste sur la nécessité de renouveler explicitement ce consentement. Sans élection libre et crédible, permettant une alternance régulière, le pouvoir se pérennise, devenant inévitablement tyrannique.
La démocratie sans alternance : une contradiction dans les termes
Claude Lefort, théoricien de la démocratie, souligne que celle-ci repose sur la contingence du pouvoir : une instance vide, temporairement occupée par des représentants remplaçables. L'absence d’alternance nie cette contingence, transformant le pouvoir en une propriété exclusive.
Cette dynamique engendre plusieurs formes de déterminismes :
–personnel : le pouvoir est accaparé par une seule personne perçue comme irremplaçable, favorisant un culte de la personnalité.
–biologique : le pouvoir est justifié par des critères biologiques, tels que l’âge ou le genre, établissant une hiérarchie artificielle.
– ethnique ou racial : le pouvoir devient l’apanage d’un groupe spécifique, sapant les bases de l’égalité démocratique.
Cette rigidité transforme une démocratie en une "théocratie profane" : un système où le pouvoir est sanctifié, échappant à toute contestation rationnelle ou démocratique. Contrairement à une théocratie religieuse, cette sanctification repose sur des justifications séculaires mais tout aussi dogmatiques, telles que le prétendu destin d’un individu ou d’un groupe à gouverner indéfiniment.
Comme le montre Lefort, une démocratie véritable reconnaît l’incertitude inhérente au pouvoir, le rendant accessible, renouvelable et disputable. L’absence d’alternance, à l’inverse, fige le pouvoir, supprimant l’ouverture politique indispensable à toute société dynamique.
L’alternance : une condition de la liberté démocratique
Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique , établit que la liberté politique repose sur un renouvellement constant des élites. Ce renouvellement garantit la diversité des représentations et empêche la sclérose des institutions.
Selon Tocqueville, « Il n’y a pas de liberté sans renouvellement des élites. » Une démocratie privée d’alternance devient une illusion : elle verrouille l’accès au pouvoir, stérilise le débat public et limite l’émergence de nouvelles perspectives.
Alternance et alternative : une dynamique complémentaire
Si l’alternance ne suffit pas toujours à engendrer un changement véritable, comme le rappelle Hannah Arendt dans La Crise de la culture , elle en est la condition préalable. Amartya Sen, dans Development as Freedom , soutient que la démocratie consiste à offrir des choix réels. L’absence d’alternance réduit ces choix, condamnant la société à une stagnation politique et sociale.
Repenser l’avenir démocratique du Cameroun
L’idée de Nkolo Foe selon laquelle le Cameroun devrait privilégier une alternative politique plutôt qu’une alternance sous-entend que l’une pourrait se substituer à l’autre. Mais l’analyse montre que ces deux notions sont indissociables.
L’alternance, loin d’être une simple formalité institutionnelle, constitue la pierre angulaire d’une démocratie vivante. Elle garantit la vitalité du débat public, préserve la liberté des citoyens et ouvre la voie à de véritables alternatives politiques. Sans elle, la démocratie devient une coquille vide, incapable de répondre aux aspirations de ses citoyens.
Repenser l’avenir démocratique du Cameroun nécessite donc de réconcilier ces deux dynamiques, en les inscrivant dans une vision commune de renouvellement et de transformation. Car, comme le rappelle Amartya Sen, « la démocratie, c’est avant tout la capacité de faire des choix. »
Discussion autour de l’article
Cet espace est consacré à la discussion scientifique. Les désaccords et critiques argumentées sont les bienvenus. Les insultes, attaques personnelles, propos humiliants, discriminatoires ou menaçants ne sont pas admis.
Aucune contribution pour le moment.