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Article scientifique · Éducation et sciences de l’éducation
ÉDUCATION ET TRANSMISSION

Apprentissage asynchrone et flexibilité du temps scolaire en Afrique

Antoine Nguidjol
Première publication · 13 septembre 2024

Résumé

Cet article met en relation l’apprentissage asynchrone, rendu possible par les technologies numériques, et des conceptions plus flexibles du temps observées dans plusieurs sociétés africaines. Il critique la standardisation du temps scolaire, fondée sur des horaires, des cycles et des progressions uniformes, et soutient que les plateformes numériques permettent aux apprenants d’articuler plus librement la formation, les responsabilités familiales, l’activité professionnelle et la vie communautaire. L’auteur voit dans cette convergence une possibilité de repenser l’organisation éducative en Afrique, notamment dans les contextes où la distance, les coûts et le manque d’infrastructures limitent l’accès à l’enseignement formel.

Mots-clés — apprentissage asynchrone ; temps scolaire ; Afrique ; numérique ; polychronie ; éducation

Abstract

This article relates asynchronous learning enabled by digital technologies to more flexible conceptions of time found in several African societies. It criticises the standardisation of school time through uniform timetables, cycles and rates of progression. It argues that digital platforms allow learners to combine education more freely with family responsibilities, employment and community life. The author sees this convergence as an opportunity to rethink educational organisation in Africa, particularly where distance, cost and limited infrastructure restrict access to formal education.

Keywords — asynchronous learning; school time; Africa; digital education; polychronicity; education

Les technologies de l’ingénierie éducative ont fondamentalement changé la conception du temps occidental : une conception monochrone, rigide et linéaire, caractérisée par une organisation stricte et hiérarchique des activités. Un temps découpé en unités distinctes où chaque activité est insérée dans un créneau spécifique. Cette conception du temps a jusqu’ici structuré le système éducatif occidental et, par conséquent, celui légué aux pays colonisés d’Afrique.

Si, dans le monde, l’apprentissage scolaire persiste à s’organiser autour d’horaires fixes, de cours en présentiel et de progressions linéaires, cette organisation appartient à une époque désormais révolue. Le cycle hégélien du temps et de l’histoire, qui postule une évolution dialectique nécessaire et linéaire de la réalité, est aujourd'hui largement contesté dans un monde où la simultanéité des événements et des informations prédomine. Cette vision du temps, où chaque étape conduit inexorablement à un stade supérieur, est devenue obsolète face à la complexité non linéaire des sociétés interconnectées.

De la même manière, l’idée kantienne du génie, qui soutient que la créativité est l’œuvre d’un individu unique, inspiré et transcendant les règles, n’est plus adaptée à une ère où la connaissance est le fruit de contributions collectives et collaboratives. Les plateformes de partage, les communautés d’apprentissage en ligne et l’essor du travail en réseau ont démontré que l’innovation émerge souvent de la multiplicité des interactions plutôt que d’une figure exceptionnelle. Le temps n'est plus le domaine exclusif des grands hommes et de leurs œuvres, mais un terrain d'exploration et de contribution ouvert à tous.

Quant à l’idée augustinienne et pascalienne du temps comme déchéance, une vision pessimiste où l’homme est en perpétuelle chute vers la finitude et la mort, elle semble également dépassée à une époque qui valorise l’immédiateté et la reprise en main du destin personnel à travers des modes de vie plus flexibles et des technologies qui optimisent l’utilisation du temps. Les espaces d’apprentissage asynchrones, les plateformes en ligne et la revalorisation de la pluralité des temporalités ont renversé cette conception linéaire et tragique du temps.

Ces conceptions philosophiques, essentielles à leur époque, ne sont plus adaptées à l’évolution des pratiques éducatives modernes, profondément remaniées par les avancées technologiques et la numérisation des savoirs. Le temps, aujourd’hui, n’est plus un cadre rigide à respecter, mais un outil flexible et modulable qui s’adapte aux besoins de chaque individu dans un contexte d’apprentissage personnalisé et dynamique.

Les pédagogues se rendent compte que la vision rigide du temps, qui imposait ou impose un cadre strict, étouffe la créativité et le renouvellement du savoir. En effet, dans ce cadre rigide du temps, les étudiants sont contraints de suivre un rythme d’apprentissage imposé par l’institution, quantifié en heures, mois, trimestres, années scolaires et cycles ; avec des cours qui se déroulent en classe à heures fixes, des examens organisés à des dates précises, et une progression par niveaux bien délimités.

Ce faisant, le parcours scolaire a fini par se standardiser. Comme le temps de travail taylorisé appliqué à l’usine ou au bureau, le temps scolaire s’est lui aussi appliqué à tous les élèves, indépendamment de leurs profils et de leurs besoins éducatifs, ne leur laissant aucune initiative ni aucune possibilité d’explorer leurs intérêts personnels en parallèle.

Traditionnellement, la conception du temps en Afrique diffère de celle des sociétés occidentales. Qualifiée de polychrone, cette approche du temps flexible est orientée vers l'accomplissement simultané de multiples tâches et s’accorde ainsi avec la vie quotidienne des peuples africains.

En Afrique, la gestion du temps a toujours été influencée par des impératifs sociaux. Les obligations sociales et familiales y ont toujours pris le pas sur une conception strictement chronologique des tâches. Les priorités des individus y changent souvent en fonction des circonstances immédiates. Du coup, le temps en Afrique est flexible. Certains diront : trop flexible.

Cette flexibilité culturelle dans la gestion du temps, bien que parfois considérée, du point de vue occidental, comme un frein à la productivité, s’avère de plus en plus en phase avec l’apprentissage asynchrone qu’offrent aujourd’hui les technologies de l’ingénierie éducative. Car, contrairement à l’éducation formelle qui impose un temps rigide, avec des horaires fixes, l’apprentissage asynchrone permet aux apprenants de structurer leur propre temps et de choisir le moment qui leur convient pour étudier.

Polychronie du temps en Afrique et asynchronie des formations en ligne

L’asynchronie des formations proposées par les plateformes de formation permet en effet aux apprenants de suivre des enseignements à leur propre rythme et de jongler avec les contraintes sociales, familiales, professionnelles ou communautaires. L’asynchronie des formations s’inscrit en effet dans une flexibilité du temps qui permet aux individus de se livrer à une multiplicité de tâches au quotidien et de gérer leurs priorités avec souplesse. Il n’y a plus rien en matière de formation qui soit hors du temps, puisque le temps lui-même est devenu, par essence, élastique. Le passé n’est plus, comme dans l’imaginaire romantique, une séquence du temps irrattrapable. « Hier » peut redevenir « aujourd’hui ». Loin donc le cri d’angoisse de Lamartine : « oh, temps, suspends ton vol ! ».

Désormais, l’apprenant peut suspendre le cours à tout moment selon ses besoins et le reprendre à volonté, sans que cela nuise à la qualité de son apprentissage.

Le but de l’apprentissage, on le voit, n’est plus de terminer une tâche dans un temps strictement encadré, mais de s’inscrire dans un processus temporel continu, dynamique et partagé. Les apprenants n’étant plus contraints par des horaires fixes, peuvent désormais accéder aux ressources éducatives à tout moment. Il n’y a plus de temps scolaire comme autrefois, défini en jours découpés par des plages de vacances. L’apprentissage n’est plus défini en journées scolaires compartimentées par des vacances fixes. Désormais, chacun peut étudier aussi bien de jour que de nuit, en intégrant le savoir à son rythme de vie personnel.

Cette transformation a un impact direct sur la manière dont l’apprentissage est perçu et vécu. Le temps n’est plus une série d’unités fixes et rigides, mais un flux que l'apprenant peut modeler selon ses besoins.

Le temps est devenu une ressource malléable qui permet à l’apprenant de se concentrer pleinement sur des moments propices à la réflexion, à la créativité et à l’assimilation.

Loin, l’idée kantienne du temps comme cadre a priori de l’entendement humain, servant de structure immuable pour organiser nos expériences. Cette idée s’avère aujourd’hui dépassée par la révolution conceptuelle inaugurée par les technologies de l’ingénierie éducative.

Dans la philosophie de Kant, le temps était perçu comme un cadre rigide, universel et extérieur à l’humain, qui ne pouvait être modifié. Il structurait les événements de manière linéaire, imposant à l’individu une progression fixe dans le déroulement des expériences.

Avec l’émergence des technologies éducatives modernes, cette conception rigide s’est effacée au profit d’une approche du temps plus flexible et dynamique. L'apprentissage asynchrone, qui permet à l’apprenant de modeler son propre parcours éducatif, illustre cette nouvelle réalité. Désormais, le temps est une ressource malléable : l’apprenant choisit lui-même le moment où il est le plus apte à apprendre. L’apprentissage s’adapte aux flux de sa propre vie, à ses moments de créativité, de disponibilité et d’assimilation.

Cette malléabilité du temps permet de rompre avec l’idée de Kant, qui concevait le temps comme une structure extérieure prédéterminée. Dans le contexte de l’apprentissage numérique, le temps devient un outil que l'individu peut manipuler en fonction de ses besoins et de son rythme. Le concept kantien du temps, autrefois dominant, devient obsolète face à la fluidité temporelle des plateformes numériques.

Grâce à elles, l’apprenant n’est plus contraint par les horaires ni par les programmes rigides des systèmes éducatifs classiques. Au contraire, il peut avancer à son propre rythme, jongler entre plusieurs activités et revenir sur des contenus à tout moment, ce qui rend le processus d’apprentissage continu et adaptatif. Le savoir n’est plus confiné à un cadre temporel déterminé, mais devient une expérience évolutive qui épouse les besoins et les disponibilités de chaque individu.

En somme, cette révolution numérique nous a éloignés de la vision du temps comme une entité linéaire et fixe. Le temps est désormais une dimension plastique façonnable à volonté.

La conception polychronique du temps, en vigueur dans les cultures africaines et latino-américaines, met en lumière une approche révolutionnaire dont le système éducatif africain pourrait bénéficier.

Cette conception souple du temps, souvent perçue comme contre-productive et génératrice de désorganisation par les observateurs non africains, procède plutôt d’une adaptation efficace de l’individu aux réalités de son quotidien ; qui le font apparaitre à la fois comme apprenant, enfant, adulte, parent ou travailleur, etc.

L’apprenant est tout cela à la fois. Du coup, il n’existe plus de profil privilégié de l’apprenant confiné dans des âges déterminés. L’apprenant n’est plus que tout individu qui décide de s’engager à un moment donné dans le processus d’acquisition des connaissances.

Dans un monde de plus en plus interconnecté, les apprenants de tout âge et de tout horizon peuvent acquérir une éducation de qualité sans être limités ni par l’âge, ni par l’expérience antérieure, le diplôme, etc. Les barrières géographiques, les distances, les décalages des fuseaux horaires ne sont plus des obstacles à la formation.

Convergence de la conception africaine du temps avec celle des plateformes numériques

Avec l’avènement des technologies numériques et des MOOC (Massive Open Online Courses), la possibilité d’accéder à des ressources éducatives en ligne à tout moment et en tout lieu représente une opportunité majeure pour l'Afrique. Ce modèle d’apprentissage est tout à fait adapté aux pays africains où l’accès à l’éducation formelle est souvent limité par la distance géographique, les coûts élevés et le manque d’infrastructures. L’apprentissage asynchrone, en permettant aux apprenants de s’organiser de manière autonome, répond aux contraintes sociales et économiques qui caractérisent encore de nombreuses régions d’Afrique.

Les plateformes numériques permettent non seulement de gérer ces différents modules de manière flexible, mais aussi de personnaliser les parcours d’apprentissage en fonction des priorités de chaque individu.

Ainsi, en exploitant les technologies numériques et en adaptant l’éducation aux modes de vie locaux, l’Afrique peut développer un modèle d’apprentissage qui allie modernité et tradition.

Les autorités en charge de l’éducation en Afrique doivent se convaincre dès aujourd’hui que la conception classique du temps en Occident a fait long feu, ou du moins qu’il n’est plus le fondement unique de l’apprentissage ; que la conception africaine, ancrée dans la flexibilité et la polyvalence, se prête mieux à l’apprentissage asynchrone proposé par les plateformes numériques.

A titre d’exemple, tout le monde peut se rendre compte du bénéfice qu’offrent les vidéos sur YouTube, de la modestie de l’investissement que cela demande, le périmètre de couverture pédagogique couvert par leur diffusion, et surtout de la possibilité de leur téléchargement pour les suivre hors-ligne.

C’est dans cette perspective que les autorités africaines en charge de l’éducation doivent orienter les investissements de demain dans le secteur éducatif.

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