Merisphere Publishing
ESSAI CRITIQUE · MERISPHERE REVIEW
Essai et intervention · Histoire
LITTÉRATURE ET CRITIQUE

Cheick Anta Diop : L’Egypte ou le centre du monde culturel de l’Afrique nègre.

Antoine Nguidjol
Première publication · 6 avril 2024

Résumé

Ce texte revient sur la place de l’Égypte ancienne dans l’œuvre de Cheikh Anta Diop et sur la fonction intellectuelle qu’il lui attribue dans la reconstruction de l’histoire culturelle africaine. L’auteur présente la contestation diopienne des récits historiographiques qui séparaient l’Égypte pharaonique de l’Afrique noire, puis s’intéresse aux effets de cette thèse sur les questions d’identité, de continuité culturelle et de réappropriation du passé africain.

Mots-clés — Cheikh Anta Diop ; Égypte ancienne ; historiographie ; Afrique noire ; identité ; décolonisation des savoirs

Abstract

This essay revisits the place of ancient Egypt in Cheikh Anta Diop’s work and the intellectual function he assigns to it in reconstructing African cultural history. It presents Diop’s challenge to historiographical narratives that separated Pharaonic Egypt from Black Africa, then considers the implications of this thesis for questions of identity, cultural continuity, and the reappropriation of Africa’s past.

Keywords — Cheikh Anta Diop; ancient Egypt; historiography; Black Africa; identity; decolonisation of knowledge

Dans son œuvre monumentale, Cheikh Anta Diop explore les fondements de l'identité africaine à travers une analyse approfondie de l'Égypte antique, qu'il considère comme le pivot de la civilisation africaine. Son travail dévoile les liens essentiels entre l'Égypte et les cultures africaines subséquentes, éclairant ainsi la voie vers une compréhension renouvelée de l'unité culturelle de l’Afrique nègre.

La thèse fondamentale de Cheikh Anta Diop repose sur sa conception du "centre du monde" africain, symbolisé par l'Égypte ancienne. Ce "centre du monde" dépasse largement les limites géographiques pour représenter un point d'origine primordial, une source intemporelle de tradition et de spiritualité. Ainsi, l'Égypte est perçue comme le foyer spirituel et culturel de l'Afrique, d'où émane une continuité culturelle fondamentale pour l'ensemble du continent.

Quant à la tradition, elle ne peut être comprise qu’en relation avec la notion de « centre du monde », à savoir un flot spirituel qui se diffuse à partir de la source primitive où tout a commencé, intellectuellement. On ne peut dès lors pas comprendre la tradition et ses variantes si l’on ne pose pas d’emblée qu’elle émane de quelque part, d’un espace particulier, privilégié, posé épistémologiquement comme le point zéro d’où découle une identité qui se prolonge ensuite dans le flot continu du temps, un « même » qui se perpétue de siècle en siècle. Tout comme les Occidentaux se réfèrent à la Grèce, les peuples nègres se réfèrent à l’Égypte pour les mêmes raisons.

Cependant, si l’espace natif de la tradition renvoie à un lieu localisable sur une carte, avec des frontières précises, c’est surtout à un genre particulier de géographie qu’il renvoie, à savoir à une méta-géographie ou plus précisément à une géographie métaphysique. Une telle géographie métaphysique ne peut pas se laisser enfermer derrière les frontières physiques d’un pays.

Le centre du monde est donc avant tout un centre spirituel, siège de la tradition primordiale, qui s’est autonomisé des frontières et qui se déplace au fur et à mesure des déplacements des peuples. La notion de l’Égypte comme centre du monde s’adapte au nomadisme des populations africaines. Ce n’est pas un lieu géographique fixe.

Cheikh Anta Diop défend ardemment l'existence de traditions distinctes et dynamiques en Afrique, s'opposant ainsi à la vision eurocentrique qui nie la diversité et la profondeur des cultures africaines. Pour lui, la tradition nègre est un flux spirituel vivant, un héritage ancestral qui se transmet à travers les siècles, façonnant l'identité collective des peuples africains.

La reconnaissance de l'Égypte comme centre du monde et berceau de la civilisation africaine remet en question les récits historiques eurocentriques qui ont longtemps marginalisé l'importance de l'Afrique dans le développement de l'humanité. En réaffirmant le rôle central de l'Égypte dans l'histoire africaine, Cheikh Anta Diop rétablit la fierté et la dignité des peuples africains, offrant un nouveau cadre intellectuel pour comprendre leur place dans le monde.

Comme on peut le constater, la vision de Cheikh Anta Diop transcende les frontières académiques pour devenir un appel à l'action politique et culturelle. Le savant sénégalais exhorte les Africains à se réapproprier leur histoire et leur héritage culturel, et à revendiquer leur place légitime au sein de la communauté mondiale. Pour Cheikh Anta Diop en effet, perpétuer l'esprit de la tradition nègre signifie non seulement préserver le patrimoine culturel africain, mais aussi revitaliser la conscience collective des peuples africains ; ce qui ne peut que les conduire vers un avenir de dignité, de prospérité et de réconciliation avec leur propre identité.

En conclusion, l'héritage intellectuel et spirituel de Cheikh Anta Diop réside dans sa capacité à révéler les profondeurs cachées de l'histoire africaine, à insuffler un sentiment de fierté et de révérence pour les réalisations passées de l'Afrique, et à inspirer une vision d'avenir qui célèbre la richesse et la diversité de la culture africaine. Son travail continue de nourrir les débats académiques et les mouvements de libération culturelle en Afrique et dans le monde entier. Il demeure, aux côtés de Marcus Garvey, Frantz Fanon, Aimé Césaire et d’autres, une boussole morale et intellectuelle qui permet aux Nègres de naviguer dans les défis contemporains et de saisir les opportunités de reconstruire leurs identités.

Références bibliographiques

Diop, Cheikh Anta. 1954. Nations nègres et culture. Paris: Présence Africaine.

L’enregistrement en PDF et l’impression sont autorisés pour l’usage personnel, pédagogique ou académique, avec maintien du titre, du nom de l’auteur et de la référence Mérisphère.

Discussion autour de l’article

Cet espace est consacré à la discussion scientifique. Les désaccords et critiques argumentées sont les bienvenus. Les insultes, attaques personnelles, propos humiliants, discriminatoires ou menaçants ne sont pas admis.

    Aucune contribution pour le moment.