Merisphere Publishing
LECTURE CRITIQUE · MERISPHERE REVIEW
Recension et lecture critique · Littérature et études littéraires
LITTÉRATURE ET CRITIQUE

Comprendre le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire (extrait)

Antoine Nguidjol
Première publication · 7 avril 2024

Résumé

Cette lecture suivie d’un extrait du Cahier d’un retour au pays natal examine plusieurs images, ruptures lexicales et métaphores par lesquelles Aimé Césaire met en scène la sortie de l’ordre colonial. L’analyse insiste sur la valeur du « petit matin », sur la rupture avec le langage policé, sur les figures de la servitude et de la répression, ainsi que sur les images de dégradation et de renaissance qui structurent la représentation des Antilles. Le texte vise ainsi à rendre lisible le travail poétique par lequel la révolte politique devient également une rupture de langue.

Mots-clés — Aimé Césaire ; Cahier d’un retour au pays natal ; Négritude ; poésie ; colonialisme ; langage

Abstract

This close reading of an extract from Aimé Césaire’s Notebook of a Return to the Native Land examines the images, lexical ruptures and metaphors through which Césaire stages a departure from the colonial order. It focuses on the significance of the ‘little morning’, the break with polite language, figures of servitude and repression, and the images of degradation and renewal that structure the Caribbean's representation. The essay thus clarifies the poetic work through which political revolt also becomes a rupture in language.

Keywords — Aimé Césaire; Notebook of a Return to the Native Land; Négritude; poetry; colonialism; language

"Au bout d'un petit matin...

Cette expression revient inlassablement dans le poème. Elle tient lieu de métaphore, chargée d’annoncer l’aube après la longue nuit de l’oppression subie par les peuples colonisés. Le sens de cette expression évoque le moment initial de la prise de conscience du changement, qui marque le tournant entre le passé et l’avenir.

« Va-t'en, lui disais, gueule de flic, gueule de vache, je déteste les larbins de l'ordre et les hannetons de l'espérance ..."

Cette sommation, qui vient juste après le constat de l’aube nouvelle (au bout d’un petit matin…), indique que quelque chose de radicalement différent a commencé. Que faut-il attendre du petit matin qui commence sinon la rupture de ce qui, hier, faisait loi ?

La rupture avec quoi ?, pourrait-on se demander. D’abord avec la fausse politesse, les excuses et les civilités de pure forme. On remarquera, avec le poète, que la rupture réside d’abord dans le choix des mots. Si le poète devait utiliser le langage « qui sied » à tous, autrement dit, s’il devait utiliser le langage soumis aux règles officielles et seul admis comme « normal », il y aurait contre-sens. En utilisant le langage normé, le poète ne serait pas en phase avec son projet de rupture. La réussite de celui-ci n’est possible qu’à condition de rompre avec le langage bourgeois et policé et d’adopter, à la place, celui en usage parmi les gens du peuple – ces gens du peuple qui parlent de ce que les autres pensent en se référant à la forme de leur « gueule ». Parce que, pour le peuple, c’est non seulement par « la gueule » que les mots s’expriment, mais aussi parce que les idées se voient dans la forme de la gueule des gens qui parlent. Voyez donc la forme de la gueule des gens quand ils parlent : vous y verrez la synonymie que le poète établit entre l’immanent et l’apparent, entre la chose et son support.

Reste à signaler que les fonctions professionnelles se traduisent aussi, chez les gens du peuple, par le vocabulaire animalier dont ils sont coutumiers ou par les onomatopées qu’ils utilisent spontanément – des pratiques usuelles de désignation à la portée de tous. Ainsi des « vaches », et des « flics ».

« gueule de flic » fait référence aux policiers ; « gueule de vache » aux fonctionnaires, que le poète perçoit comme des symboles de la répression et de l’oppression qu’il veut voir cesser.

A côté des policiers et des fonctionnaires, il y a tous ceux que Césaire vise sous le terme de « larbins de l’ordre » – un autre terme issu du vocabulaire populaire qui désigne une catégorie sociale tout aussi nocive que les deux autres catégories précédentes d’agents de la répression. Les « larbins de l’ordre » ont la particularité de servir l'ordre établi sans se soucier des injustices ou des souffrances qu'ils peuvent causer. Ce faisant, ils contribuent au maintien de celui-ci.

Par « larbins de l’ordre", Césaire vise tous les « collabos », tous les subalternes dociles qui exécutent les ordres sans remettre en question la validité de ces ordres.

Vient ensuite une autre catégorie sociale : « les hannetons de l’espérance » . C’est une métaphore qui évoque les insectes qui sortent de leur « sommeil » à la belle saison et qui symbolisent le retour du beau temps après la saison des grandes pluies. Césaire emploie cette expression ironiquement pour critiquer ceux qui incarnent une fausse forme d'espoir ou de changement. Il suggère que ces individus prétendent apporter des améliorations ou des solutions, mais en réalité, ils ne font que perpétuer le statu quo oppressif. Ce sont de "Mauvais gris-gris" ; une autre métaphore qui fait référence à une personne ou une chose qui est associée à quelque chose de négatif. Tout comme la "Punaise de moinillon" .

Nous connaissons la "punaise" pour être un insecte nuisible. "Moinillon" est un terme qui désigne un individu insignifiant, voire méprisable. En adjoignant la punaise au moinillon, Césaire dévalorise la personne en question en la comparant à un insecte nuisible et insignifiant. L’expression poétique exprime le mépris à l’égard de toute personne jugée nuisible, néfaste, voire insignifiante. Un « moins que rien » en somme, dont il faut se débarrasser.

« Puis je me tournais vers des paradis pour lui et les siens perdus, plus calme que la face d’une femme qui ment, et là, bercé par les effluves d’une pensée jamais lasse je nourrissais le vent, je délaçais les monstres et j’entendais monter de l’autre côté du désastre, un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes et par précaution contre la force putréfiante des ambiances crépusculaires, arpentée nuit et jour d’un sacré soleil vénérien. »

Cette strophe , riche en imaginaire et en symbolisme, décrit l’expérience intérieure du poète qui, délaissant le présent qu’il réfute et contre lequel il appelle à la révolte, se tourne vers un idéal de vie meilleure pour lui-même et son peuple. Reprenons-la en détail :

1. "Puis je me tournais vers des paradis pour lui et les siens perdus" : le poète se tourne vers des idéaux pour retrouver ce qui a été perdu en raison de la colonisation. Il cherche à restaurer la dignité et la fierté de sa culture et de son identité.

2. "Plus calme que la face d'une femme qui ment" : Cette comparaison évoque le contraste entre la tranquillité apparente et la colère cachée.

3. "Bercé par les effluves d'une pensée jamais lasse" : le poète est inspiré par une pensée constante et inépuisable qui le guide dans sa quête du renouveau. Cette pensée le porte et l'encourage.

4. "Je nourrissais le vent, je délaçais les monstres" : Nourrir le vent est une métaphore qui fait référence à la propagation des idées et à la capacité de celles-ci à influencer le cours des choses en s’attaquant aux forces de l’oppression. Délacer les monstres symbolise la déconstruction intellectuelle des fondements de l’oppression.

5. "J'entendais monter de l'autre côté du désastre, un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane" : le poète exprime l’idée qu’il y a un au-delà à la souffrance. Le "fleuve de tourterelles et de trèfles" symbolise la nature primordiale et la culture originaire.

6. "que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes" : la vision du poète est si profondément ancrée en lui qu’il en estime la profondeur de la même hauteur en sens inverse que les gratte-ciels les plus élevés.

7. "par précaution contre la force putréfiante des ambiances crépusculaires, arpentée nuit et jour d'un sacré soleil vénérien" : le poète attire l’attention sur la vigilance nécessaire contre les influences corruptrices et les ténèbres de la société.

Au bout du petit matin bourgeonnant d’anses frêles les Antilles qui ont faim, les Antilles grêlées de petite vérole, les Antilles dynamitées d’alcool, échouées dans la boue de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouée.

Cette strophe, que beaucoup d’élèves du secondaire connaissent sur le bout des doigts en Afrique, méritent qu’on s’y arrête longuement.

Ici, le poète peint un tableau sombre des conséquences de la colonisation, en mettant en évidence la faim, la maladie, l'alcoolisme, la misère et la dégradation de l'environnement ; ce qui renforce le sentiment de nécessité de lutter pour le changement et la rédemption.

Reprenons la strophe par petits bouts pour mieux comprendre sa richesse :

1. "Au bout du petit matin bourgeonnant d’anses frêles les Antilles qui ont faim" : le "petit matin bourgeonnant d’anses frêles" évoque l’espoir d’un renouveau confronté à la réalité d'une population affamée. Le "bourgeonnement des anses frêles" fait référence à des criques ou des plages, voire à d’autres sources naturelles fragiles. La strophe souligne l’espoir et la vulnérabilité des lieux et des habitants.

2. "les Antilles grêlées de petite vérole" : La "petite vérole" fait référence aux épidémies qui frappent les Antilles et laissent des cicatrices et des blessures profondes sur la peau et par extension sur la société antillaise.

3. "les Antilles dynamitées d’alcool" : Cette phrase évoque les conséquences destructrices de l'alcool importé ou produit sur place par les colons sur la santé publique de la société antillaise. La production de l’alcool est une industrie florissante aux Antilles. Son effet est comparable à une dynamite du fait de ses conséquences explosives sur la vie sociale et la santé publique.

4. "échouées dans la boue de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouées" : Les Antilles sont échouées dans la boue comme les caravelles dans la vase visqueuse de la mer des Caraïbes. La poussière obstrue la vue, quand elle n’empêche pas simplement de respirer. La "boue" et la "poussière" symbolisent la dégradation matérielle et morale des Antilles. La boue empêche tout mouvement en avant.

Références bibliographiques

Césaire, Aimé. 1956. Cahier d’un retour au pays natal. Édition définitive. Paris: Présence Africaine.

L’enregistrement en PDF et l’impression sont autorisés pour l’usage personnel, pédagogique ou académique, avec maintien du titre, du nom de l’auteur et de la référence Mérisphère.

Discussion autour de l’article

Cet espace est consacré à la discussion scientifique. Les désaccords et critiques argumentées sont les bienvenus. Les insultes, attaques personnelles, propos humiliants, discriminatoires ou menaçants ne sont pas admis.

    Aucune contribution pour le moment.