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ESSAI CRITIQUE · MERISPHERE REVIEW
Essai et intervention · Religions et faits religieux
IDÉES ET SOCIÉTÉ

Dieu n’est pas chrétien

Antoine Nguidjol
Première publication · 8 mai 2025

Résumé

À partir d’une formule attribuée à Desmond Tutu, ce texte interroge l’identification historique du christianisme à des formes culturelles, institutionnelles et politiques spécifiques. L’auteur distingue la foi chrétienne de ses appropriations civilisationnelles et examine les effets de la colonisation, de l’évangélisation et des hiérarchies culturelles sur la réception africaine du christianisme. La réflexion porte ainsi sur la possibilité d’une foi qui ne confonde pas l’universalité religieuse avec l’uniformisation culturelle.

Mots-clés — christianisme ; Afrique ; Desmond Tutu ; religion ; colonisation ; inculturation

Abstract

Taking as its point of departure a statement associated with Desmond Tutu, this essay questions the historical identification of Christianity with particular cultural, institutional and political forms. It distinguishes Christian faith from its civilisational appropriations and examines the effects of colonisation, evangelisation and cultural hierarchies on the African reception of Christianity. The discussion therefore concerns the possibility of a faith that does not confuse religious universality with cultural uniformity.

Keywords — Christianity; Africa; Desmond Tutu; religion; colonisation; inculturation

Dans son plaidoyer intitulé God Is Not a Christian , Desmond Tutu rappelle une évidence trop souvent écartée : celle qui veut que la foi d’un individu soit, dans la majorité des cas, une affaire de lieu de naissance. Nés à Lahore, nous serions très probablement musulmans ; à Calcutta, hindous ; à Tokyo, shintoïstes ; et à Rome, catholiques.

De ce fait, aucune tradition ne saurait prétendre à une vérité absolue en matière divine. L’absolu, affirme Tutu, ne saurait être confiné à une religion unique. Car, Dieu transcende toutes les dénominations religieuses. Il n'y a, dit-il, pas un Dieu chrétien. Il n'y a pas un Dieu juif. Il n'y a pas un Dieu musulman. Il n'y a qu'un seul Dieu. »

Cette position inclusive, nourrie d’une lecture mystique des Écritures et d’une expérience politique du dialogue interreligieux, rappelle, à bien des égards, la théologie de Spinoza, qui concevait Dieu comme immanent à la nature, présent en tout être et au-delà de toute confession. Dans le Traité théologico-politique, en effet, Spinoza affirme que « Dieu est cause immanente, non transitive, de toutes choses », et rejette l'idée d’un Dieu interventionniste, insistant sur l’universalité de l’ordre naturel.

Mais là où Spinoza dissout les religions dans une éthique de la raison, Tutu cherche à les réconcilier au sein d’une théologie de l’hospitalité divine et de la fraternité humaine.

Un autre angle mort de la théologie de Desmond Tutu consiste à considérer la religion comme indépendante de l’ordre politique. L’idée de la génération spontanée de la religion rappelle celle de la religion naturelle chez Rousseau. Chez ce dernier, la religion naturelle est liée à l’état de nature, caractérisé par la conscience immédiate du divin dans l’ordre du monde. Rousseau précise cependant qu’avec l’avènement de la société civile et du progrès technique, l’état de nature bascule vers l’État politique, faisant ainsi de la religion naturelle une religion d’État. Desmond Tutu semble adopter un schéma similaire sans jamais l’expliciter, comme pour éviter la question essentielle : à quel moment précis bascule-t-on d’un type de religion à un autre ? Certainement à un moment de rupture entre le naturel et le politique.

Cette zone grise entre spiritualité naturelle et foi imposée est particulièrement criante chez les Africains, pour qui le passage à la religion chrétienne n’a pas suivi un développement interne des religions traditionnelles, mais a été marqué par une rupture brutale due à la conquête.

La théologie généreuse de Desmond Tutu n’évoque en rien les religions traditionnelles africaines. Son concept de « déterminisme religieux » ne prend en compte que les grandes religions mondialisées que sont : le christianisme, l’islam, l’hindouisme, le judaïsme, et le bouddhisme. Il passe sous silence les cosmologies africaines, les cultes ancestraux, les théologies orales fondées sur la mémoire, le rythme, la parole, le rapport aux morts et à la terre. La religion obéirait donc, selon lui, à des proportions. Elle serait fonction de la taille des États ou des empires, c’est-à-dire de leur volume démographique. On pourrait donc en déduire que de petites communautés dispersées ici ou là, comme les Pygmées, n’auraient, à ses yeux, aucun accès à l’absolu. C’est là, sans aucun doute, un angle mort de sa théologie qui pourrait, à l’occasion, rappeler les thèses avancées par les théoriciens du racisme qu’il combat pourtant.

Ainsi, en affirmant que la foi de tout individu est dictée par la géographie, Desmond Tutu assume l’idée d’une génération naturelle de toute religion, tout en esquivant ce que Rousseau avait reconnu : que cette « nature » est toujours déjà prise dans une architecture politique. Autant les grandes religions mondialisées sont les religions des vainqueurs, autant les religions des vaincus sont les religions combattues, interdites et oblitérées. Les religions révélées en Afrique, plus particulièrement en Afrique du Sud, chez Desmond Tutu, sont le résultat d’une violence politique inouïe dont la religion a été le relais symbolique.

Le christianisme, comme l’islam, ne s’y est pas implanté spontanément. Ils n’y ont pas poussé naturellement. Ils s’y sont imposés par la conquête coloniale, les écoles missionnaires, la force militaire, le dédain culturel et les stratégies d’administration indirecte. On peut évoquer, par exemple, l’action méthodique des missions anglicanes au Cap, des congrégations de missionnaires palotins au Cameroun, des pères blancs et des jésuites au Congo, ou encore l’islamisation progressive des régions sahéliennes par le biais des réseaux marchands et confrériques. L’Afrique a reçu ses religions dominantes par un accident de l’histoire, par la contrainte politique et par la violence symbolique.

Notons également que le paradoxe de la vision inclusive de Dieu prônée par Desmond Tutu cache un aspect plus intime : Tutu ne dit jamais comment lui, l’Africain, est devenu chrétien. Il fait du christianisme une donnée connaturelle à sa biographie, sans revenir sur le fait que sa propre foi est le fruit d’une conquête missionnaire. La religion entendue comme « déterminisme géographique » et celle entendue comme conséquence coloniale posent d’autres questions théologiques, et leur tension ne peut se résoudre par le même appel à l’inclusivité des religions du monde. Il faut d'abord instaurer le vaincu dans sa religion d'origine. La question politique s’impose donc comme préalable à toute autre démarche. Tutu ne peut pas transformer un "accident" en une essence, sans fragiliser sa quête d’inclusivité.

En conclusion, faire d’une religion imposée — la religion chrétienne en l’occurrence — un outil de libération, reste fragile théologiquement. En refusant d’interroger la genèse historique de sa foi, Desmond Tutu reconstruit un déterminisme rétrospectif : il naturalise un processus de domination. Or une véritable théologie de la tolérance devrait commencer par une confession du genre : "je crois, mais je ne suis pas né croyant de cette foi : je l’ai reçue d’une histoire qui m’a été imposée et qui a complètement bouleversé mon environnement."

Loin de disqualifier la thèse de Desmond Tutu, cette présentation critique invite au contraire le lecteur à prolonger sa pensée, en lui ôtant ses angles morts. Il y a de la politique dans toutes les religions.

Nous tenons cependant pour acquis la thèse selon laquelle l’absolu déborde toutes les religions. Desmond Tutu a raison de dire que Dieu était déjà là avant les chrétiens, dans les textes des prophètes du judaïsme, dans le buisson ardent de Moïse… il faut ajouter ensuite : dans les cosmologies africaines, dans les rites de passage, le culte des ancêtres, dans les sanctuaires vodouns du Dahomey, dans les forêts sacrées des peuples Akan, dans les récits fondateurs des Dogons, dans les invocations des Mijikenda de la côte kenyane ou les esprits d’eau de l’ancien royaume Kongo.

Ainsi, une théologie décolonisée ne doit pas seulement élargir le cercle de l’hospitalité de Dieu, mais aussi restaurer la mémoire humaine : celle qui permet de d’invoquer les dieux et les esprits effacés, de redonner vie aux rituels condamnés, et sens aux noms oubliés, permettant à nouveau de nommer les êtres et les choses de son environnement. Cette mémoire, réintégrée à la réflexion théologique, permettrait de refonder une spiritualité africaine ouverte mais enracinée, hospitalière mais souveraine. Elle offrirait enfin aux Africains la possibilité de croire en une dimension inédite de Dieu que pourraient avoir d’autres religions, notamment mondialisées comme le christianisme et l’Islam, sans oublier qui ils furent. C’est à cette seule condition que l’appel de Desmond Tutu à l’inclusivité des religions pourrait avoir un sens concret pour l’Afrique noire.

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