La francophonie ou l’illusion d’une communauté de destin par la langue
Résumé
Mots-clés — francophonie ; langue française ; communauté politique ; Afrique ; histoire ; relations internationales
Abstract
Keywords — Francophonie; French language; political community; Africa; history; international relations
La francophonie se présente comme le centre de promotion du dialogue et de la coopération entre les cultures francophones et, plus précisément, dans le cadre littéraire, du dialogue entre la littérature française et celles d’Afrique francophone. Elle reprendrait ainsi à son compte l’expression de Guillermo de Torre dans Las metamorfosis de Proteo [1] , voire l’intention romantique de Herder pour qui la littérature mondiale est la tentative de comprendre comment les différents échos du monde se complètent, s’entrelacent et rendent possible le mouvement de l’histoire vers une humanité plus large, plus tolérante et consciente d’elle-même.
Ce qu’il faut souligner d’emblée dans ce « dialogue des littératures », c’est qu’il est inséparable — comme l’avait noté Goethe en son temps — de l’expansion du commerce mondial. Si bien que l’expansion des relations culturelles suit immanquablement la pente de la croissance des relations économiques entre les États. Ce dialogue, s’il en est un, est la conséquence de la prise en main de l’ordre mondial par la bourgeoisie commerçante et industrielle qui, lorsqu’elle ne se sert pas de l’armée et de la religion chrétienne, se sert de la culture, de la littérature (comme forme de ce qui est écrit). C’est ce que souligne en tout cas Gerhard Kaiser : « L’histoire du concept de littérature du monde au XIXe siècle […] écrit ce dernier, ne peut être comprise que comme le résultat du changement auquel la pensée nationale aussi bien qu’internationale a été soumise en relation avec la prise du pouvoir par la bourgeoisie, un pouvoir qui était, sinon politique, du moins de nature économique et sociale. Si Goethe conseillait de ne pas voir l’augmentation des échanges commerciaux et la montée en puissance de la bourgeoisie comme des événements menaçants, parce qu’ils contribuaient selon lui à la paix et à la compréhension, c’est-à-dire à la réalisation de l’idéal du XVIIIe siècle d’une communauté humaine mieux informée, plus tolérante, on est désolé de lui opposer le fait que le bruit terrifiant des canons qui accompagnent les guerres de conquête des royaumes africains est encore dans la part belle qui est faite à la littérature du pays conquérant en Afrique. L’esprit de dialogue des littératures ne se vérifie ni dans la part monopolistique des « belles lettres françaises » dans l’enseignement de la littérature en Afrique ni dans les rayons de littérature des Instituts de France dans les grandes villes africaines, ni même dans les bibliothèques municipales des banlieues « noires » des villes de France.
En plus du silence des autres, nous y sommes toujours confrontés à la triste récapitulation d’une liste d’écrivains métropolitains sanctifiés, venus du passé ; ce qui accrédite du même coup ce que Guillermo de Torre [2] , a appelé la « littérature cosmopolite », dont le choix et l’affichage passent difficilement pour uniquement littéraires.
Les Belles Lettres françaises enseignées en Afrique francophone suivent une déclinaison du temps qui raconte non seulement l’histoire passée de la France aux élèves africains, mais aussi celle de la conquête de leur continent et de leurs esprits.
Nous en tirons l’argument pour induire que les textes littéraires offerts à l’apprentissage des élèves en Afrique ne sont ni exempts de marqueurs, ni de prescriptions. On imagine mal en effet que l’offre de littérature en Afrique retienne les œuvres d’André Gide, ( Retour du Congo ) par exemple, voire toutes celles qui dénoncent la colonisation française, ou magnifient l’œuvre politique de Clemenceau qui s’y était farouchement opposé au Parlement français en 1884 face à Jules Ferry. En revanche, L’Adieu aux armes d’Ernest Hemingway a bel et bien sa place dans ce type de programmation de la littérature — même en tant que traduction française d’un roman américain — puisque ce roman célèbre la guerre et lui trouve une forme de poésie qui s’accorde parfaitement avec les convictions racistes de son auteur. Les élèves africains qui lisent Hemingway n’auront absolument aucune peine à percevoir le lien entre la célébration de la guerre et la naturalisation de la conquête de l’Afrique par la guerre. Celle-ci serait conforme à l’ordre des choses. La naturalisation de la guerre n’est donc pas un accident, mais le cœur du sujet qu’on veut enseigner aux Africains en s’appuyant sur la littérature de Hemingway. Et le professeur de littérature y parvient aisément.
Dans le même ordre d’idées, le Candide de Voltaire occupe une place de choix dans la programmation littéraire. Ce chef-d’œuvre de la franc-maçonnerie nous explique que si le Dieu-géomètre a bien créé le monde, il n’y a créé aucune harmonie. Il l’a laissé courir son chemin chaotique pour que l’homme blanc y introduise un peu d’ordre, son ordre — n’en déplaise à Leibniz [3] , le fervent chrétien pour qui le Dieu chrétien a créé « le meilleur des mondes possibles ». Le même Leibniz qui, des années après avoir écrit sa Monadologie et, dépité par les guerres incessantes de Louis XIV en Europe, implorait ce dernier — dans une longue lettre — de cesser sa barbarie en Europe pour la retourner contre les « sauvages turcs » et les « cannibales égyptiens ».
Voltaire et Leibniz figurent toujours en bonne place dans les programmes de littérature et de philosophie en Afrique sans que jamais personne ait pensé à souligner leur consensus sur les “sauvages”, par-delà leur opposition sur Dieu et la création. Ce consensus est un marqueur ; et ce marqueur-là suffit à comprendre pourquoi on peut programmer deux penseurs si formellement opposés. S’ils sont d’accord sur les mêmes gens, ils peuvent user de leurs armes sous le même commandement. Chez l’un comme chez l’autre, les Africains apprendront le désamour que Dieu leur témoigne. Ils apprendront qu’il les a maudits après les avoir créés, et qu’il préfère ses créatures blanches. Dans le Candide de Voltaire et dans les Lettres de Leibniz au roi Louis XIV, l’être de couleur est porteur d’une tare systémique. Il est condamné à porter l’éternel fardeau de Sisyphe.
[1] C. Guilén, The Chalenge of Comparative Literature, Harvard University Press, 1993
[2] G. de Torre , Las metamorfosis de Proteo (1956)
[3] Cf. L’Égypte de Leibniz
Références bibliographiques
Organisation internationale de la Francophonie. « L’Organisation internationale de la Francophonie ».
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