La liberté est-elle par essence inaccessible aux peuples sans culture ?
Résumé
Mots-clés — liberté ; culture ; autonomie ; peuple ; dépendance ; institutions
Abstract
Keywords — freedom; culture; autonomy; people; dependence; institutions
Commentant La philosophie de l’histoire de Hegel, Marcien Towa fait sienne l’idée que la liberté fait corps avec la pensée et, par conséquent, avec la plus sublime d’entre toutes, la philosophie. Il reprend également la thèse hégélienne selon laquelle ceux qui se disent libres n’en savent rien, et que la liberté, chose rare et la moins partagée, n’est accessible qu’à une minorité d’hommes : « Il convient bien que l'homme, tout homme, enfant, adulte cultivé ou non cultivé, est en soi et par essence raisonnable et libre : c'est par là qu'il se distingue de l'animal. L'homme a bien aussi des sentiments comme l'animal, mais des sentiments tels que le sentiment religieux, le sentiment du droit ou le sentiment moral sont réservés à l'homme seul parce qu'ils tirent leur origine de la pensée. Toutefois, c'est seulement la possibilité d'être libre et raisonnable qui existe en chacun. Tout homme est raison et liberté, mais en soi seulement. C'est uniquement quand l'homme sait ce qu'il est, quand il parvient à la conscience de ce qu'il est en soi, c'est seulement alors qu'il est vraiment. » [1]
Pour être libre donc, encore faut-il être un homme. Or, tous les êtres humains ne le seraient pas. Le Code Noir de Louis XIV stipulait déjà que les Noirs n’avaient pas la qualité d’hommes. Des siècles plus tard, Montesquieu, le grand défenseur supposé des lois ne sera pas plus tendre avec les Noirs. Leibniz dans sa Lettre au monarque français, encore moins.
On peut entendre cette version du maître, d’ailleurs largement soutenue par la thèse du « droit naturel » des « peuples historiques » à conquérir les peuples primitifs. On ne peut en empêcher la proclamation puisque de telles idées furent écrites, enseignées, exposées (expositions coloniales) et défendues lors de conférences internationales réunissant des savants du monde occidental et devant des éminences politiques (Jules Ferry devant le Parlement français en 1884 ; l’ensemble des monarques européens à la Conférence de Berlin en 1885 dont le kaiser Bismarck).
Mais le Noir a-t-il l’obligation de reprendre de telles élucubrations à son compte et les considérer comme le passage obligé à la connaissance ? Ce dernier n’a-t-il pas, au contraire, le droit de douter d’une philosophie qui énonce un tel catalogue d’idées reçues ? N’a-t-il pas le droit de récuser une définition boiteuse, même énoncée par Hegel, qui ferait de la liberté l’apanage d’un nombre restreint d’hommes, paradoxalement, de couleur blanche ? Si la liberté est définie comme un privilège auquel les analphabètes ne seraient pas éligibles, que dire des héros de l’indépendance haïtienne ? Que dire des Algériens du FNL, des nationalistes vietnamiens, malgaches ou camerounais, des Mau-Mau au Kenya, des Mozambicains du Frelimo réunis autour de Samora Machel, des Noirs sud-africains de l’ANC autour de Nelson et Winnie Mandela ou de Steve Biko, des peuples de la Grande-Zimbabwe autour de Mugabe ou ceux de la Namibie autour de Sam Nujoma ? L’addition de telles minorités et l’effet décisif qu’elles ont eu dans l’histoire de leurs pays en font nécessairement des totalités (non plus des minorités dont la quantité dérisoire ne pouvait avoir qu’un effet limité). N’était-ce pas ces minorités qui ont fini par conquérir la liberté des peuples dominés par le puissant colon ? Avaient-elles besoin qu’on leur apprenne ce qu’était la liberté ?
Non. Elles l’avaient su d’instinct, et la distinguaient parfaitement de ce qu’elle n’était pas. La liberté fut une quête instinctive à laquelle ces minorités n’eurent pas besoin de se hisser au préalable par la « pure pensée » ; comme ces masses paysannes du Cameroun des années cinquante, électrisées par la quête de l’indépendance, qui luttèrent jusqu’au sacrifice suprême pour la cause de ce qu’ils nommaient le « kundè » — que l’administration coloniale française ne parvint jamais à éradiquer qu’en les massacrant jusqu’au dernier [2] .
La reprise par Marcien Towa du lien de causalité établi par Hegel entre la pensée et la liberté laisse de côté un fait historique qui aurait pourtant dû s’imposer à un philosophe de sa génération : au Cameroun, ceux qui se sont battus pour l’indépendance étaient, dans leur grande majorité, des analphabètes. Seule une petite minorité de nationalistes avait reçu une formation intellectuelle, tandis que nombre d’intellectuels, pourtant plus instruits, s’opposèrent au combat pour l’indépendance ou refusèrent de s’y engager.
Ne pas avoir médité cette expérience historique — et reprendre sans critique la thèse hégélienne du lien de causalité entre la pensée et la liberté, l’imputer à un nombre restreint de lettrés — c’est acquiescer à l’idée des Noirs pas mûrs pour l'indépendance, parce qu’incultes ; une thèse au demeurant mise à mal dans Les Damnés de la terre où Fanon démontre l’ineptie de l’opinion selon laquelle les masses illettrées ne comprennent jamais rien aux « choses » compliquées.
Le phénomène que Fanon observe pour étayer sa critique se déroule en 1956-1957, pendant la guerre d’Algérie.
Pour se prémunir contre l’infiltration des villes par la guérilla, l’armée française avait interdit aux campagnards d’accéder aux centres urbains, rendant ainsi l’approvisionnement des villages difficile. Les épiciers accumulaient d'énormes profits pendant cette période, car les prix du thé, du sucre, de la farine et du tabac atteignaient des sommets. C’était aussi l’époque où le marché noir sévissait si bien que les paysans en étaient venus à démembrer leurs propriétés pour payer leurs dettes, et à en donner une partie à l’épicier du village qui, d’année en année, accumula un gros patrimoine foncier. Certains propriétaires allèrent jusqu’à vendre tout leur patrimoine et à travailler pour l’épicier.
L’ayant appris, les commissaires politiques algériens recommandèrent à l’épicier de se fournir auprès de grossistes nationalistes qui pratiquaient des prix convenables et de revendre les produits à un prix lui aussi convenable, sous la supervision d’un agent.
Au départ, l’épicier joua le jeu, mais, voyant ses intérêts fondre comme neige au soleil, il déclara sa marchandise vendue alors qu’il en conservait un stock important qu’il écoulait au marché noir. Le commissaire politique réagit en lui infligeant de lourdes pénalités, mais l’épicier récidiva quelques mois plus tard. Il perdit sa boutique à la suite d’une ordonnance de fermeture.
Cette expérience servit de leçon d’économie aux paysans. Grâce à elle, ils comprirent les lois qui régissaient l’accumulation du capital. Car tous avaient gardé le souvenir de la manière dont l’épicier avait accumulé sa richesse, de la rapidité avec laquelle il y était parvenu, et de la manière dont il s’était permis de la diversifier en devenant le plus grand propriétaire foncier de la région. Ils allèrent même plus loin en dénonçant un phénomène que le commissaire n’avait pas envisagé, à savoir que l’épicier leur prêtait de l’argent à un taux usuraire et, ne pouvant le rembourser, il les chassait de leurs terres. Ils lui apprirent aussi comment certains des propriétaires d’entre eux étaient devenus ses ouvriers.
Fanon en tire la conclusion que l’idée selon laquelle le peuple ne comprend pas « les choses compliquées » est fondamentalement fausse. Si, parfois ou souvent ils n’arrivent pas à répondre correctement à une question, il ne faut pas inférer que c’est la preuve manifeste de leur ignorance. Il faudrait plutôt se persuader que cette réponse erronée est tributaire de la manière dont la question est posée. Si celle-ci est rédigée dans une langue réservée aux licenciés en droit ou en économie, il est normal que les campagnards n’y comprennent rien. On les croira donc ignares. Mais en changeant de langage, en adoptant celui de l’expérience pratique, les paysans n’éprouvent aucun mal à établir les liens de nécessité entre les phénomènes.
Dans le cas qui nous concerne, les analphabètes savent ce qu’est la liberté, parce qu’ils la distinguent parfaitement de ce qu’elle n’est pas. Ils n’ont pas besoin de s’inscrire à la faculté de philosophie pour le savoir. Ils le savent d’instinct, du reste, comme le peuple français chantant en 1789 : « aux armes, citoyens… marchons, marchons ! »
[1] M. Towa, Essai sur la problématique de la philosophie dans l’Afrique actuelle .
[2] Ce sentiment est encore loin d’avoir disparu de l’horizon des Camerounais aujourd’hui.
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