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Article scientifique · Littérature et études littéraires
LITTÉRATURE ET CRITIQUE

La question de la périphérie dans la littérature francophone

Antoine Nguidjol
Première publication · 2 juin 2023

Résumé

Cet article interroge la catégorie de périphérie appliquée aux littératures francophones. Il examine les effets produits par l’existence de centres de consécration éditoriale, critique et universitaire, ainsi que les rapports entre langue commune, légitimité littéraire et espaces de production. La réflexion cherche moins à substituer une périphérie à un centre qu’à comprendre les mécanismes par lesquels certaines œuvres, langues et institutions acquièrent le pouvoir de définir la norme littéraire.

Mots-clés — francophonie ; littérature ; périphérie ; centre ; légitimité ; édition

Abstract

This article examines the category of the periphery as applied to Francophone literatures. It considers the effects of centres of publishing, critical and academic consecration, as well as the relationships between a shared language, literary legitimacy and spaces of production. Rather than replacing one centre with a periphery, the discussion seeks to understand the mechanisms through which certain works, languages and institutions acquire the power to define literary norms.

Keywords — Francophonie; literature; periphery; centre; legitimacy; publishing

L’enseignement très particulier de la littérature en France — mais aussi en Grande-Bretagne — contribue au maintien de la littérature africaine dans un ghetto littéraire, et à son classement parmi les littératures paresseuses, taxonomiquement inférieures aux œuvres françaises et donc parmi les genres proches du “charabia” ou du “petit nègre” — c’est-à-dire à bonne distance de la noblesse de la langue de la métropole que magnifiait Senghor en reprenant les termes de l’Abbé Grégoire ou d’Antoine de Rivarol. Cette vision de la langue réitère à l’évidence la question “du Sud” dans la littérature de l’espace francophone, telle que Gramsci l’avait posée pour l’Italie — la littérature d’Afrique d’expression française pouvant se définir comme le Sud de la littérature de la francophonie. Son renvoi systématique vers la périphérie de la littérature montre à quel point la périphérie est une question centrale en littérature francophone.

S’il y a une périphérie, c’est qu’il y a une métropole. S’il y a un sud, c’est qu’il y a un nord. S’il y a une littérature d’un natif noir francophone, c’est qu’il y a une littérature d’un natif blanc français. Du coup, ce qui se joue dans la littérature, c’est exactement ce qui se joue dans les événements du monde, à savoir qu’il y a des dominants et des dominés.

Au passage, les Français considèrent la littérature africaine de langue française avec le même dédain gaulois et la même rhétorique partisane qui poussent les “autochtones” à préférer les produits du terroir — mis à part la Belge Lilyan Kesteloot [1] dont l’histoire personnelle rime avec le Congo où elle est née, le Cameroun, le Mali, la Côte d’Ivoire et le Sénégal où elle a longtemps enseigné. Elle aura tenté de démontrer que la langue française s’étend bien au-delà du “quartier latin” et que la lutte pour l’égalité passe aussi par la reconnaissance de la littérature des autres.

Ainsi, comme le souligne Edward Saïd : ‘l’histoire de domaines tels que la littérature comparée, les études anglaises, l’analyse culturelle, l’anthropologie peuvent être considérées comme affiliées à l’empire et, en quelque sorte, même contribuer à ses méthodes de maintien de l’ascendant occidental sur les indigènes non occidentaux, surtout si nous sommes conscients de la conscience spatiale illustrée dans la « question méridionale » de Gramsci.’ (Secular Interpretation, the Geographical Element, and the Methodology of Imperialism )

L’égalité des peuples en littérature francophone est un leurre. Les œuvres d’un écrivain antillais ou africain par exemple sont toujours mieux connues et plus enseignées au Québec ou en Suisse alors qu’elles demeurent parfaitement inconnues en France et, paradoxalement, dans leur pays d’origine.

Ce n’est pas qu’une simple question de qualité ni de goût. Car la littérature ne fonctionne pas à l’intérieur d’une enceinte et d’un monde autonome. Elle a des ramifications dans le monde. Cette préférence pour la littérature nationale, à l’intérieur de la littérature francophone, est donc à coup sûr l’une des manières dont l’empire a maintenu sa domination sur les cultures périphériques. C’est encore aujourd’hui l’un des moyens efficaces d’obtenir que les lecteurs français continuent de se tenir à distance de leur culture. Enseigner un écrivain africain dans une classe en France, l’enseigner simplement comme un écrivain comparable à un autre auteur français bouleverse bien des rapports dans la perception des anciens colonisés/dominés. C’est le risque que certains ne veulent pas prendre.

Edward Saïd a bien raison de souligner à ce propos que les discours universalisants de l’Europe moderne et des États-Unis assument le silence, volontaire ou non, du non européen et d’un monde hiérarchisé. Il y voit une opération permanente d’incorporation, d’inclusion, et même une forme de coercition. Très rarement, dit-il, on trouve la reconnaissance que le peuple de la périphérie devrait être entendu dans sa littérature et les idées qu’il défend. Cette voix périphérique est toujours le produit d’une résistance au discours faussement universaliste, comme cela fut le cas avec les œuvres du mouvement littéraire de la “Négritude” aux États-Unis et en France avec de grands noms comme Senghor, Césaire, Fanon, Léon-Gontrand Damas, Alioune Diop, Mongo Beti, etc. Tous écrivains afro-antillais ignorés en France, pourtant enseignés au Canada et aux États-Unis.

[1] Lilyan Kesteloot a vécu au Congo belge avant d’entreprendre des études universitaires à l’ université catholique de Louvain. Après une licence en philologie romane à Louvain en 1955 avec un mémoire sur l’œuvre de Georges Bernanos , elle soutient en 1961 à l' Université libre de Bruxelles une thèse de doctorat intitulée Les Écrivains noirs de langue française : naissance d'une littérature , publiée en 1963 et régulièrement rééditée depuis lors. En 1962, elle publie une anthologie de textes littéraires et politiques d' Aimé Césaire , suivie en 1965 par une anthologie de poésie camerounaise . Sa réflexion s'élargit avec Négritude et situation coloniale , un essai paru en 1968. Au fil des ans, à la suite de ses rencontres avec les griots dépositaires des traditions orales en Afrique de l'Ouest, elle a constitué au départ de nombreux enregistrements une sonothèque qui participe à la sauvegarde du patrimoine littéraire africain et est à la source de recherches actuelles. Elle commence sa carrière comme professeure à L’École normale supérieure de Yaoundé , où elle participe à la fondation de la revue Abbia , puis enseigne au Mali et ensuite en Côte d’Ivoire et enfin en 1971 au Sénégal à l'invitation de Senghor pour travailler comme directrice de recherche à l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN), au sein de l’ Université Cheikh-Anta-Diop . Proche de Senghor, de Césaire et d’ Amadou Hampâté Bâ , elle anime un vaste réseau mêlant créateurs, chercheurs, griots et simples amateurs, autour de la négritude et de la littérature négro-africaine. (Wikipédia)

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Discussion autour de l’article

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