L’Afrique est-elle le continent par excellence des rêveurs ?
Résumé
Mots-clés — Afrique ; rêve ; avenir ; action ; responsabilité ; imaginaire
Abstract
Keywords — Africa; dreams; future; action; responsibility; imagination
C’est la suite logique de l’exotisme transcendantal qu’on prête aux Africains – à qui l’Occident reproche de croire aux « haillons du rêve » et de le troquer contre la chair du monde vrai ; de préférer un monde révolu dans lequel ils ne vivent plus et que néanmoins ils considèrent comme plus réel que réel.
Bien qu’il soit inutile de disqualifier une telle affirmation — celle-ci se disqualifiant toute seule —, il faut toutefois relever que cette formulation cache la fausse idée qui veut que l’imaginaire soit toujours vide et que la connaissance ne découle que de ce qui est perçu. Connaitre serait, avant tout, percevoir.
L’Africain serait le parfait dormeur qui n’agirait que dans le rêve, raison pour laquelle on lui prête une addiction particulière pour la magie ; le rêve se définissant par ailleurs comme n’ayant aucun effet sur la marche du monde, comme soustrait à toute dimension et ne possédant aucune figure. Il en découle que celui-ci n’aurait aucune épaisseur ni profondeur, car il ne serait articulé que sur le vide. Il suffirait qu’une seule parcelle du monde apparaisse au dormeur pour produire en lui l’enchantement [1] .
Enchantement et absence de sens commun. Voilà les attributs du nègre tel que défini par Montesquieu : « … les nègres n’ont pas le sens commun… Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens » ( L’Esprit des lois )
C’est oublier un peu vite que « l’homme éveillé » lui-même — qui œuvre en « maître et possesseur de la nature » depuis 1492 — n’a pas l’esprit débarrassé de tout rêve ; rêve d’incarner et de représenter le monde à lui tout seul ; rêve que sa connaissance du monde découle d’un accès privilégié « aux choses mêmes » et au pouvoir de survol de son esprit sur le monde.
La certitude de l’Occident n’est-elle pas finalement d’un tissu inverse à celui du rêve du dormeur africain ou océanien ?
Stuart Hall montre d’ailleurs que le rêve est attaché à l’idée même d’Occident – l’Occident n’étant pas un lieu géographique, mais une représentation construite dans le temps à partir d’éléments singuliers et composites pour se distinguer « des barbares » : les Orientaux (Huns, Mongols, Tartares, musulmans) et les « nègres » d’Afrique, en attendant d’y ajouter les « peaux rouges » amérindiens.
Pour lui, ce rêve se situe très tôt dans l’histoire des idées. On le retrouve, sous la forme du paradis perdu chez Platon qui décrit une série d’îles légendaires parmi lesquelles l’Atlantide, « île qui, nous l’avons dit, était autrefois plus grande que la Libye et l’Asie. » (Critias) ; terre mythique que de nombreux premiers explorateurs entreprendront de trouver. « Aristote (384-322 av. J.-C.) et Eratosthène (vers 276-194 av. J.-C.) ont tous deux fait des estimations remarquablement précises de la circonférence du globe, qui ont été consultées par Christophe Colomb. La géographie de Ptolémée (IIe siècle apr. J.-C.) a fourni un modèle aux cartographes plus de mille ans après sa production. Les explorateurs du XVIe siècle croyaient que dans le monde extérieur se trouvait non seulement le paradis, mais aussi cet “âge d’or”, un lieu de bonheur parfait et de “printemps de la race humaine”, dont les poètes classiques, y compris Horace (65-8 av. J.-C.) et Ovide (43 av. J.-C. – 17 apr. J.-C.), avaient écrit. [2] »
Mais la grande nouveauté c’est lorsqu’en 1492 les royaumes portugais et espagnols se lancent dans la recherche des mythiques trésors de l’Inde grâce à la maîtrise des mers que procurent les inventions de la boussole et de la caravelle. Les armateurs ne tarderont pas à convaincre les monarques que le rêve est à portée de main.
contrairement à ce qu'enseignent les livres d'histoire, les expéditions de Christophe Colomb n’ont rien à voir avec le tourisme, ni avec la curiosité, ni avec l’envie de savoir. elles sont reliées au rêve de posséder enfin les trésors fabuleux des terres lointaines décrits par Marco Polo. Ce même rêve qui poussa Belges, Français et Anglais à la conquête de l’Afrique noire à l’issue de la Conférence de Berlin en 1885. Mais c'était déjà le cas avant cette conférence.
La Tunisie ouvrit le bal en 1881 en devenant un protectorat français par le traité du 12 mai 1881. En 1882, Jules Ferry soutint les troupes de Savorgnan de Brazza au Congo malgré de nombreuses critiques. Le traité avec le roi Makoko fut ratifié par la chambre des députés français. La colonisation de Madagascar débuta en 1883. De 1883 à 1886, ce furent la colonisation du Gabon et du Congo, l’installation du protectorat sur l’Annam suivie d’une cuisante défaite des troupes françaises au Tonkin ; ce qui valut à Jules Ferry d’être renversé. La politique coloniale se poursuivit néanmoins pour connaître sa consécration internationale en 1885, l’année où se tint la conférence de Berlin – qui posa les bases juridiques du partage de l’Afrique entre les grandes puissances européennes. 1885 est aussi l’année où Jules Ferry prononça son plus célèbre discours dans lequel il justifiait la conquête coloniale comme un devoir des races supérieures vis-à-vis des races inférieures. Suivirent la fondation de Djibouti, la colonisation du Soudan, du Niger, du Dahomey, de la Haute-Volta, du Tchad, etc., de 1890 à 1897.
Rêve de possession de l’univers ponctué de massacres des populations indigènes qui fut au fondement des empires espagnols, français, anglais, hollandais et aujourd’hui américain.
Mais que dire de ce rêve de possession qui vacille depuis ces dix dernières années ? De ce rêve de conquérir le monde qui s’est mué en son contraire, qui s’est recroquevillé dans cet « occidentalisme » que décrit si bien Gaël Brustier [3] — et que l'on perçoit dans la panique de l’Occident face à des concurrents qu’il estime « illégitimes », face à la logique de la mort immanente à sa civilisation que décrivait déjà Oswald Spengler [4] , face à la peur de devoir affronter les vaincus d’hier, les « terroristes », les « islamistes » les « Russes », les « Turcs » ou les « Chinois » – qui ne sont que les figures métaphoriques de ceux qu’il a copieusement rossés hier ? Bref, l’effarement devant la certitude que le sol occidental est « métaphysiquement épuisé » de ce rêve qu’il voulait coextensif à l’univers ?
Les deux expériences étant lacunaires comme nous l’avons fait apparaître plus haut — celle de l’Occidental et celle de l’Africain —, rien n’interdit désormais de les mettre horizontalement sur le compte des « expériences » égales du monde — et non plus verticalement en degrés de certitude. Rien n’interdit que le parallélisme de ces expériences différentes soit une occasion pour les peuples de penser leur jointure dans l’être. Comme le rappelle Merleau-Ponty, l’être est le terrain de rencontres de toutes les situations. Chacun s’éprouve à l’être selon sa situation. Les idées et les rêves de chacun s’y relient. Aussi les rêves et les illusions des hommes ne doivent-ils pas être rejetés hors du monde et posés comme pur néant. La critique des rêves et des illusions ne devrait pas conduire à les rejeter hors du monde, mais à les situer dans le monde, à montrer leur place, leur relative légitimité, c’est-à-dire leur vérité.
Seule la vérité est hégémonique au sens où l’entend Stuart Hall commentant le concept de Gramsci : « L’hégémonie n’est pas la disparition ou la destruction de la différence. C’est la construction d’une volonté collective par la différence. C’est l’articulation des différences qui ne disparaissent pas [5] . »
L’Afrique a le droit de rêver d’un projet différent, sans pour autant que l’Occident en prenne prétexte pour en faire son ennemi ou son éternel marchepied. Les peuples n’ont pas vocation à être les mêmes. La différence n’est pas forcément opposition, elle est aussi le fondement de la liberté et de la création des peuples. C’est autour d’elle que ces derniers coopèrent.
[1] Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible , p. 20
[2] Stuart Hall, Identity and diaspora, Essential Essays, volume 2
[3] G. Brustier, La guerre culturelle aura bien lieu, l’occidentalisme ou l’idéologie de la crise , Fayard, 2013.
[4] O. Spengler, Le déclin de l’Occident , Gallimard, Paris, 2021. « toute culture, affirme Spengler, se réalise nécessairement en civilisation, c’est-à-dire que sa mort est donnée avec sa naissance et en est le sens suprême. »
[5] S. Hall, Identity and diaspora .
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