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ESSAI CRITIQUE · MERISPHERE REVIEW
Essai et intervention · Relations internationales et géopolitique
GÉOPOLITIQUE ET MONDE

Le Nord, ou la zone du monde qui n’existe qu’en rêve

Antoine Nguidjol
Première publication · 17 novembre 2023

Résumé

Cet essai examine la construction imaginaire du « Nord » dans les représentations du monde produites depuis le Sud. L’auteur oppose l’expérience concrète des sociétés européennes et nord-américaines à l’image d’un espace homogène de prospérité, d’ordre et de sécurité. La critique porte moins sur l’existence d’écarts matériels entre les régions du monde que sur leur transformation en une géographie mythique, susceptible d’orienter les aspirations, les migrations et les jugements portés sur les sociétés africaines.

Mots-clés — Nord ; Sud ; imaginaire ; migration ; Afrique ; représentations

Abstract

This essay examines the imaginary construction of the ‘North’ in representations of the world produced from the South. It contrasts the concrete experience of European and North American societies with the image of a homogeneous space of prosperity, order and security. The critique concerns less the existence of material inequalities between world regions than their transformation into a mythical geography capable of shaping aspirations, migration and judgements about African societies.

Keywords — North; South; imagination; migration; Africa; representations

L’AFP raconte cette histoire que beaucoup d’Africains connaissent, tant elle a été abondamment relayée par la littérature africaine des années soixante [1] , et par le vécu des migrants qui s’échouent de manière récurrente sur les côtes de l’Italie après avoir bravé les mille périls contenus dans le Candide de Voltaire (révolutions, trafiquants d’êtres humains, viols, etc.).

C’est à se demander si, contrairement à ce qu’affirmait Leibniz, Dieu a bel et bien créé un monde parfait.

Voici l’histoire :

Han Sung-ok, une Nord-Coréenne, a fui la répression et la pauvreté de son pays pour s'installer en Corée du Sud. Convaincue de tourner la page sur une vie difficile, elle a découvert que la réalité était décevante. Après des années difficiles, Han Sung-ok travaille comme serveuse à Séoul et parvient parfois à envoyer de l'argent à sa famille. Cependant, elle doit surmonter des moments difficiles qui la poussent à envisager le suicide. Le défi économique et culturel persiste pour les réfugiés nord-coréens, en particulier pour les mères célibataires confrontées à des emplois précaires et instables ; ce qui crée un "cercle vicieux" qui les empêche de s'établir financièrement.

Le gouvernement sud-coréen fournit une aide initiale aux nouveaux réfugiés, mais la complexité administrative des allocations supplémentaires dissuade certains, en particulier ceux ayant une éducation limitée. Le rêve sud-coréen, souvent associé à la démocratie et au capitalisme, se transforme parfois en une course d'obstacles pour les réfugiés, qui se sentent isolés dans une société individualiste, en contraste avec l'omniprésence de l'État en Corée du Nord.

L'histoire prend une tournure tragique avec la découverte des corps de Han Sung-ok et de son fils épileptique, morts de faim à Séoul. Han Sung-ok, comme la plupart des réfugiés nord-coréens, a fui par la frontière chinoise grâce à un réseau de trafiquants chinois qui n’ont pas hésité à la revendre à un Chinois violent avec qui elle a fini par avoir un enfant. C’est souvent le cas pour les mères célibataires qui arrivent au Sud et noient leur sentiment d'isolement dans les bras de leur bourreau.

L'histoire de Han Sung-ok et des réfugiés nord-coréens, telle que rapportée par l'AFP, trouve un écho frappant dans l'expérience plus large de l'émigration, notamment en Afrique, où les candidats à l'émigration nourrissent également l'espoir d'un avenir prospère dans un "Nord" idéalisé. Cette vision, souvent alimentée par des récits prometteurs, pousse de nombreux individus à entreprendre des voyages périlleux dans l'espoir d'une vie meilleure.

Cependant, une fois arrivés à destination, la réalité se révèle souvent bien différente de leurs attentes. La tragédie de Han Sung-ok illustre parfaitement ce contraste.

Initialement convaincue d'avoir laissé derrière elle une vie difficile en Corée du Nord, elle a découvert que sa nouvelle vie au Sud, malgré la démocratie et le capitalisme, était tout le contraire de ce à quoi elle s'attendait. En tant que mère célibataire, elle a trouvé la transition particulièrement difficile et a même envisagé de retourner en Corée du Nord en raison des obstacles financiers persistants.

Le récit met également en lumière les défis économiques et culturels auxquels sont confrontés les réfugiés nord-coréens, en particulier les mères célibataires, piégées dans un "cercle vicieux" d'emplois précaires qui compromet leur stabilité financière. Le gouvernement sud-coréen, bien qu'il fournisse une aide initiale sous forme d'une somme forfaitaire pour aider les nouveaux arrivants à s'installer, ne parvient pas toujours à répondre aux besoins complexes de cette population vulnérable. La complexité administrative des demandes d’allocations supplémentaires décourage même certains réfugiés, en particulier ceux ayant une éducation limitée, de les solliciter.

Le contraste entre l'individualisme de la société sud-coréenne et l'omniprésence de l'État en Corée du Nord crée un sentiment d'isolement chez de nombreux réfugiés. Certains, attirés par le "rêve sud-coréen", se retrouvent confrontés à la dépression, tandis que d'autres réussissent à s'intégrer malgré les obstacles.

La tragique histoire de Mme Han Sung-ok, morte de faim en Corée du Sud après avoir fui la famine en Corée du Nord, reflète également les expériences de migrants africains qui, même après avoir obtenu un visa d'entrée ou être entrés clandestinement, se retrouvent parfois dans des conditions difficiles, loin de l'abondance imaginée.

Il n’y a pas que le Nord qui fait rêver

Voilà qui rappelle, en contraste, le magnifique récit de voyage de Guy de Maupassant en Afrique. Cela paraît inattendu. L’Afrique a fait rêver tant de gens, tant de poètes, tant de mystiques, tant d’écrivains qu’on l’a parfois oubliée. Il serait temps de s’en souvenir :

« Quand on est las, écrit de Maupassant, las à pleurer du matin au soir, las à ne plus avoir la force de se lever pour boire un verre d'eau, las des visages amis vus trop souvent et devenus irritants, des odieux et placides voisins, des choses familières et monotones, de sa maison, de sa rue, de sa bonne qui vient dire : « que désire Monsieur pour son dîner », et qui s'en va en relevant à chaque pas, d'un ignoble coup de talon, le bord effiloqué de sa jupe sale, las de son chien trop fidèle, des taches immuables des tentures, de la régularité des repas, du sommeil dans le même lit, de chaque action répétée chaque jour, las de soi-même, de sa propre voix, des choses qu'on répète sans cesse, du cercle étroit de ses idées, las de sa figure vue dans la glace, des mines qu'on fait en se rasant, en se peignant, il faut partir, entrer dans une vie nouvelle et changeante… On rêve toujours d'un pays préféré : l'un, la Suède ; l'autre, les Indes; celui-ci, la Grèce ; et celui-là, le Japon. Moi, je me sentais attiré vers l'Afrique par un impérieux besoin, par la nostalgie du Désert ignoré, comme par le pressentiment d'une passion qui va naître. Je quittai Paris le 6 juillet 1881. Je voulais voir cette terre du soleil et du sable en plein été, sous la pesante chaleur, dans l'éblouissement furieux de la lumière. …C'est le midi du désert, le midi épandu sur la mer de sable immobile et illimitée qui m'a fait quitter les bords fleuris de la Seine chantés par Mme Deshoulières, et les bains frais du matin, et l'ombre verte des bois, pour traverser les solitudes ardentes. » ( G. de Maupassant, Au soleil , 1884)

[1] Chemin d’Europe, Un nègre à Paris…

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