Merisphere Publishing
ARTICLE À LIRE · MERISPHERE REVIEW
Article scientifique · Sociologie
GÉOPOLITIQUE ET MONDE

Le retour de la race comme concept structurant en Occident

Antoine Nguidjol
Première publication · 17 juin 2023

Résumé

Cet article examine la réapparition de catégories raciales dans certains débats publics et dispositifs institutionnels occidentaux. Il distingue le retour du vocabulaire de la race de l’ancienne doctrine biologique des races et s’intéresse aux usages contemporains de catégories destinées à décrire les discriminations, les appartenances ou les inégalités. L’auteur interroge le paradoxe d’une mobilisation de la race à des fins antidiscriminatoires et les effets possibles de sa réinstitutionnalisation comme principe de classement social.

Mots-clés — race ; Occident ; discrimination ; identité ; classification ; politique publique

Abstract

This article examines the re-emergence of racial categories in certain Western public debates and institutional arrangements. It distinguishes the return of racial vocabulary from older biological doctrines of race and considers contemporary uses of categories intended to describe discrimination, belonging or inequality. The author explores the paradox of mobilising race for anti-discrimination purposes and the possible effects of re-institutionalising it as a principle of social classification.

Keywords — race; West; discrimination; identity; classification; public policy

En visitant le Musée d’Orsay, ce qui frappe le visiteur africain, ce n’est pas tant le génie de l’artiste européen que la manière un peu singulière avec laquelle ce dernier a représenté l’homme noir : ses lèvres pulpeuses, ses yeux globuleux, ses dents scintillantes, son sexe hypertrophié et son hilarité viscérale qui contrastent étrangement avec le vécu de ce dernier pendant la traite négrière et la colonisation.

On sent bien qu’en représentant le Noir d’une manière aussi « légère », une catégorie politique est présente dans la représentation qu'on donne de lui.

Regard d’époque ? Cet « évolutionnisme » proclamé résiste mal au fait que d’autres pièces d’art ont été définitivement rangées au musée invisible des horreurs, comme les peintures représentant « la race sémite » (qui auraient provoqué le scandale auprès de la communauté juive).

Les représentations de « la race noire » sont, elles, toujours en place et en tête de gondole, en particulier les sculptures de Jean Baptiste Carpeau ( la Négresse à genoux ) et le Nègre du Soudan de Rodier au milieu des sculptures du type européen qui, cette fois, ne représentent plus le physique banal et quotidien de l’homme blanc, mais l’idéal esthétique. La disposition même des œuvres est faite de manière à attirer le regard du visiteur et à lui suggérer la taxonomie appropriée qui classe les œuvres des plus belles aux plus laides. Aucune exposition ne peut échapper au classement ni à la comparaison implicite que génère tout classement.

Il ne fait aucun doute que le musée d’Orsay a figé le classement esthétique inauguré par l’exposition universelle de Paris en 1933. Année où fut exposée in vivo la grande fresque du darwinisme social : celle du monde occidental s’offrant à son propre regard — comme pour s’en convaincre définitivement et se laver de tant d’horreurs commises contre les peuples conquis — la preuve de l’infériorité ontologique du « primitif ».

L’art peut-il être apolitique ?

Le classement des pièces obéit à la règle de la sélection naturelle et de l’inégalité matériellement visibles dans les représentations graphiques du Noir et du Blanc au musée d’Orsay. On y voit les représentations des plus forts et des plus beaux s’offrir au regard des visiteurs blancs qui s’en délectent. Couleur blanc immaculée, nez droit à la Cléopâtre, muscles répartis en proportion géométrique sur l’ensemble du corps. En contraste, les Noirs sont si noirs qu’ils en effraieraient les enfants blancs. Ça me rappelle le souvenir de mes années d’étudiant, lorsque, avec quelques amis de l’université de Strasbourg, nous allions aux vendanges et que nous nous retrouvions face au village entier attroupé pour la circonstance pour voir passer les « nègres ». Je vous passe le traitement et les sales blagues que nous endurions pendant toute la saison des vendanges. Nous étions venus chercher un peu d’argent de poche, nous nous retrouvions en représentation face au regard stigmatisant de l’Autre. Ce n’est pas si loin. C’était dans les années 2000. Où ces braves gens ont-ils appris à regarder les Nègres de cette manière là, sinon dans « l’imagerie » popularisée du nègre, son nez plat, ses abominables rondeurs et son éternel infantilisme ? La même qu'on découvre au musée d'Orsay.

La disposition des pièces esthétiquement antagonistes ne dit pas autre chose de différent que les Alsaciens nous rappelaient. Cet ordonnancement dit très clairement que c’est la biologie qui régit la grande politique.

Nous avons entendu un candidat à l’élection présidentielle récente en France (en 2022) reprendre sans sourciller la rengaine de ce darwinisme social qui conduit à rejeter toute idée d’égalité entre les hommes au nom de la biologie – érigée en frontière naturelle et indépassable de la « civilisation ». Et au nom d’un droit naturel qui, découlant de la biologie, a vocation à fonder l’ordre politique. Ce qui renvoie l’égalité au musée des aberrations (au cimetière, comme disait Maurras).

Comme si le poids de la biologie ne suffisait à lui tout seul, ce darwinisme sournois se sert de la version remise au goût du jour de la psychologie des foules du brave Gustave Lebon qui affirmait naguère que « les hommes sont écrasés par le poids de leur race ». Une théorie fumeuse reprise par Emmanuel Macron qui affirmait il y a peu que si les Africains sont pauvres, c’est parce qu’ils font trop d’enfants. Par conséquent, pour les forcer à devenir riches - puisque le fardeau qu'ils représentent pour les économies occidentales a dépassé le seuil du supportable - les grandes institutions mondiales doivent prendre des mesures efficaces pour qu’ils en fassent moins ou qu’ils n’en fassent plus du tout. Le monde reviendrait ainsi au cycle vertueux de l'évolution démographique.

Voilà trouvé la solution définitive à « l’obstacle biologique » qui obère le décollage économique des nations nègres. Solution baptisée du joli nom de ce soleil matinal que les « experts » serinent à longueur de colonnes de rapports :

« la transition démographique ».

Venant de quelqu’un qui a horreur de la paternité, cela a le mérite d’une confession. Cependant, certains, y compris en Afrique, voient malheureusement une solution dans ce qui n’est au fond que la reprise de la théorie des races dans laquelle il est clairement affirmé que « le nègre entretient un rapport dénaturé avec le corps de la femme, et que les débordements charnels qui lui sont congénitaux. » (Il suffit de faire un tour dans les bordels de Yaoundé, Abidjan ou de Kinshasa pour voir qui s’y lâche et à quel point certains sont heureux de se dévergonder à peu de frais)

L’occasion ne crée pas la nature, dira-t-on. Les essences sont sauves. Chacun conserve sa nature. Le Nègre ne peut échapper à la sienne. Ainsi, à défaut de le contraindre aux rigueurs des équilibres démographiques nécessaires qui sentent leur relent de rigueur budgétaire par des mesures économiques drastiques, on pourrait lui imposer la castration par toutes sortes de moyens médicaux ou autres. Les risques de l’évolution de « la population mondiale » l’imposent. Ce sont les Nègres qui mettent la planète en péril. Voilà ce que dit la doxa.

Les Nègres castrés à grande échelle, on en rêve depuis si longtemps dans les pays occidentaux. Les fantômes des hordes d’envahisseurs nègres qui menacent de bouleverser l’esthétique instituée par les proportions de sang dans le monde et renverser l’ordre dominant sont dans les têtes des politiques. La chasse au Nègre qui est arrivée en Tunisie récemment n’est que l’arbre qui cache le retour de la vieille théorie de la race qui menace le monde occidental.

Les idées nouvelles, on s’en doute, n’ont souvent que l’apparence de la nouveauté.

L’enregistrement en PDF et l’impression sont autorisés pour l’usage personnel, pédagogique ou académique, avec maintien du titre, du nom de l’auteur et de la référence Mérisphère.

Discussion autour de l’article

Cet espace est consacré à la discussion scientifique. Les désaccords et critiques argumentées sont les bienvenus. Les insultes, attaques personnelles, propos humiliants, discriminatoires ou menaçants ne sont pas admis.

    Aucune contribution pour le moment.