Le régime du temps en Afrique noire
Résumé
Mots-clés — temps ; Afrique noire ; institutions ; temporalité ; action ; histoire
Abstract
Keywords — time; sub-Saharan Africa; institutions; temporality; action; history
Il n’est pas le même qu’en Occident et nous le revendiquons.
Le temps en Occident est conçu et vécu comme un processus continu de vieillissement amorcé dès la création du monde. Tout ce que l’Occident en dit, tout au long de l’histoire des idées, s’inscrit dans la continuité de la théorie du temps inaugurée par Saint Augustin. Pour ce dernier, l’homme a été conçu dans le péché et chaque étape de sa vie est un pas supplémentaire dans la déchéance — non pas vers la déchéance, ce qui impliquerait qu’il existât une période heureuse avant celle-ci. Pour Augustin, l’homme est d’emblée le fruit du péché et ce péché a un caractère radical. Il n'en sort pas. Il s’y enfonce tout au contraire.
La théorie du mal radical parcourt la pensée occidentale, et ce n’est pas un accident qu’elle traverse la pensée de Kant et qu’on la retrouve, par exemple, dans le « banal » récit écrit par Chateaubriand (au 19e siècle) à son retour d’Amérique : « Lorsque je quittais la France, écrit-il, j’étais jeune : quatre ans de malheur m’ont vieilli. »
Voilà une expérience dont l’actualité ne fait aucun doute. Les années qui passent « vieillissent ». La vieillesse n’est pas un enchantement pour l’homme occidental. Personne n’ignore sa lutte désespérée pour ne pas vieillir. Cette haine de la vieillesse, ce réflexe constant de cacher son âge, d’enfermer la vieillesse dans des lieux clos (maisons de retraite), de la soustraire au regard et de donner ainsi l’impression qu’elle n’existe pas, comme si seul ce qu’on voit existe — est ce qui y frappe d’emblée l’étranger à son premier contact avec l’Occident ; et cette recherche acharnée de la pilule de jouvence grâce à laquelle les vieillards, frappés par l’âge, espèrent rester toujours jeunes, voire recommencer un nouveau cycle de vie.
Cette expérience du temps comme déchéance continue n’est pas seulement vécue, mais elle parcourt la littérature occidentale. Si sa présence est insidieuse dans le roman, elle revêt, dans la poésie, un caractère d’évidence. Lamartine en est le parfait exemple, notamment avec le célèbre quatrain du Lac que tous les élèves du secondaire connaissent par cœur : « ô temps, suspends ton vol, et vous, heures propices ! suspendez votre cours…
« Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! »
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,
Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,
S’envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?
…
Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?
Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !
Le temps m’échappe et fuit … l’heure fugitive… , le temps n’a point de rive … Éternité, néant, passé, sombres abîmes, que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Cette envie constante d’arrêter le vol du temps est inconnue dans les sociétés africaines qui, non seulement assument les effets du temps, la vieillesse, elles la donnent à voir, ne la cachent pas. Elles la valorisent au contraire. Dans les sociétés africaines, sagesse, tempérance, justice et vieillesse vont de pair, contrairement aux sociétés occidentales qui associent la vieillesse à la sénilité et la jeunesse à l’âge de raison (avec toutes ses déclinaisons économiques, telles que la productivité, l’inventivité, la flexibilité et l’efficacité). Déclinaisons qui finissent par faire de la jeunesse le mythe sur lequel fonctionne le libéralisme économique et qui permet à ce dernier de discriminer certaines catégories de population, plus particulièrement les hommes d’un certain âge, les handicapés, les femmes (réputées n’avoir pas de force), les minorités (réputées ne pas avoir la force de l’intelligence ni la vivacité nécessaire pour certains métiers, etc.)
Valoriser la jeunesse au détriment de la vieillesse paraît aux sociétés africaines relever d’une inversion vitale. Car pour elles, tout présent doit nécessairement à l’ancien, par principe.
Dire cela, ce n’est pas caractériser un régime temporel d’immobilité qui donne mandat à la vieillesse de confisquer le présent, voire en réduisant le temps à la seule dimension du passé. Si c’était le cas, l’histoire ne serait plus que celle d’un passé qui tourne en boucle. Les enfants d’hier sont les adultes d’aujourd’hui. Ils sont, dès leur enfance et sous la bonne garde des anciens, appelés à devenir les sages de demain. Leur éducation les y prépare. Ainsi donc, la sagesse est inscrite dans le temps à venir. Celui-ci n’est pas une évolution vers la déchéance, mais vers l’épanouissement. Le temps est un héritage qu’on accumule tout au long du parcours avec l’aide des anciens, et dont la finalité éminemment sociale. Car, on n’accumule jamais pour soi, mais toujours pour les autres. Les anciens d’hier s’effacent derrière cette obligation morale. Ils doivent passer la main à la génération des sages qui vient.
Refuser cela, c’est nécessairement changer de paradigme. Ce n’est plus assumer le temps à l’Africaine. C’est reprendre le régime temporel de l’Occident et sa vaine tentative de transformer le temps en éternel présent.
C’est, hélas, dans ce régime du temps que s’inscrit la longévité des directions politiques actuelles en Afrique centrale. Il est temps qu’elles reviennent à la conception africaine du temps et qu’elles en tirent les conséquences.
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