« Les damnés de la terre » de Franz Fanon : Une herméneutique pour comprendre la politique en Afrique noire (extrait)
Résumé
Mots-clés — Frantz Fanon ; Les Damnés de la terre ; Afrique noire ; postcolonial ; pouvoir ; bourgeoisie nationale
Abstract
Keywords — Frantz Fanon; The Wretched of the Earth; sub-Saharan Africa; postcolonial; power; national bourgeoisie
La première révélation de Fanon dans « Les damnés de la terre », c’est de nous apprendre que les partis politiques africains sont créés en ville, et non dans les zones rurales. Ils ne sont pas l’œuvre des paysans, même dans le cas des mouvements messianiques (du genre Kibanguisme ou Katawalisme[1]», etc.), mais des intellectuels. Les leaders des mouvements messianiques, s’ils ne sont pas qualifiés d’intellectuels au sens où nous l’entendons aujourd’hui, sont néanmoins des semi-lettrés africains ayant été en contact avec la culture occidentale. Grâce à ce contact, ils ont pu apprendre à lire, à écrire et à interpréter les textes sacrés de manière dissidente. Ce n’étaient pas des paysans comme les autres. L’ascendant qu’ils exerçaient sur les membres de leurs communautés venait du fait qu’ils étaient, à leurs yeux, des intellectuels.
La seconde révélation que nous fait Fanon, c’est de nous apprendre que les partis politiques africains reposent sur les mêmes concepts et les mêmes modèles que ceux de la Métropole (c’est-à-dire de l’ancien pays colonisateur).
En effet, depuis les années 1950, les pays africains ont connu une diversification de leurs partis politiques. Au-delà de la simple segmentation entre la "gauche" et la "droite" politique, ces partis se sont diversifiés en épousant la diversité des idéologies politiques et des courants de pensée qui avaient cours en Occident.
On y trouve :
Les partis libéraux africains prônent des politiques économiques favorables au libre-échange, à l'investissement étranger et à la privatisation. Un exemple notable de parti ouvertement libéral est le Parti Démocratique Sénégalais (PDS), fondé par Abdoulaye Wade en 1974, qui a adopté une orientation libérale en faveur du développement économique et de la modernisation du pays. Il y en a d’autres de ce genre, sous des sigles différents.
Les partis socialistes africains : bien avant les indépendances, de nombreux pays africains ont vu émerger des partis politiques se réclamant du socialisme. Ces partis prônent la redistribution des richesses, l'intervention de l'État dans l'économie et la justice sociale. Le cas le plus notable de ce type de parti est celui du Parti Africain de l'Indépendance (PAI) au Mali, fondé par Modibo Keïta en 1946. Ce parti a été l'un des premiers partis socialistes africains à défendre des politiques de développement économique et social axées sur l'autosuffisance et l'industrialisation.
Les partis communistes africains : bien que le communisme n'ait pas été aussi répandu en Afrique que dans d'autres régions du monde, certains pays ont vu émerger des partis politiques proches proche du marxisme comme le MNC (Mouvement National Congolais) de Patrice Lumumba, fondé en 1958, au Congo belge, l’UPC (l’union des populations du Cameroun) de Ruben Um Nyobè, fondé en 1948 au Cameroun, le MPLA en Angola, le PCT (parti congolais du travail) au Congo-Brazzaville, le TANU (Tanganyika african national union) de Julius Nyerere, qui deviendra le CCM (Chama Cha Mapinduzi après la fusion avec le parti Afro-Shirazi en 1977. Le TANU prônait un socialisme à l’africaine visant à promouvoir l’autosuffisance économique et l’égalité sociale. Le CPP (Convention People's Party) de Kwame Nkrumah au Ghana avait également des fondements idéologiques marxistes et panafricanistes. Le parti de Nkrumah prônait un panafricanisme allié au socialisme scientifique pour parvenir à l'unité et à la prospérité des nations africaines nouvellement indépendantes. Le PAIGC d’Amílcar Cabral, (Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert). Parti nationaliste, socialiste et anti-impérialiste, le PAIGC a joué un rôle crucial dans la lutte armée contre le colonialisme portugais et a promu des idées de réforme agraire, d'éducation populaire et de participation politique des masses. Le FRELIMO (Front de libération du Mozambique), dirigé par Samora Machel, a mené la lutte pour l'indépendance du Mozambique. Ce parti a cherché à mettre fin à la domination coloniale portugaise et à construire un État socialiste fondé sur les principes de l'égalité sociale, de la justice et de l'autonomie économique.
Mais le cas le plus emblématique du communisme africain est celui du Parti communiste d'Afrique du Sud (SACP), fondé en 1921 par des militants syndicaux et socialistes, dont certains étaient membres du Parti travailliste sud-africain. Des personnalités telles que William H. Andrews, David Ivon Jones et Charles van Onselen ont joué un rôle dans sa fondation. On se souvient encore de la personnalité et du rôle de son charismatique secrétaire général, Joe Slovo.
Les partis centristes africains : ces partis politiques cherchent souvent à concilier des éléments du socialisme et du libéralisme. Un exemple de ce type de parti est le Mouvement Démocratique Populaire (MDP) en Côte d'Ivoire, fondé en 1946, qui adopte une position centriste en matière de politique économique et sociale et prône le compromis et la modération.
Les partis écologistes africains : ces partis sont sans doute les plus récents sur l’échiquier politique africain. Bien qu’ils ne bénéficient pas d’un réel retentissement, on en trouve dans quelques pays, du moins sur le papier.
Ces quelques exemples non exhaustifs montrent comment la diversité des partis politiques africains découle de la diversité de l’offre idéologique présente dans le monde occidental, laquelle a elle-même été façonnée par les luttes politiques qui ont jalonné l’histoire des sociétés occidentales.
Les questions que l’on peut se poser au regard de cette donnée sont de savoir si les luttes politiques qui ont façonné le paysage politique occidental avaient strictement le même fondement social que celles du continent africain ? Les idéologies politiques des partis politiques africains, qui sont des représentations conceptuelles, ont-elles découlé de situations réelles ou sont-elles plutôt le moteur qui a façonné la réalité politique en Afrique ?
Ces questions n’intéressent pas seulement les sociologues politiques. Elles semblent également intéressantes pour les experts du langage. Car le discours politique apparaît ici doté d’un pouvoir performatif. Il n’est pas le résultat de quelque chose que l’on peut énoncer sous le mode descriptif.
Comme Searle l’a montré dans « Quand dire c’est faire », les énoncés linguistiques ne sont pas seulement des descriptions passives de la réalité. Ils ont surtout le pouvoir de créer et de modifier cette réalité par le simple fait de les prononcer.
Il n’y a aucun doute que les discours des dirigeants politiques, des partis et des associations ont un impact direct sur la société, car ils influencent les perceptions, les attitudes et les actions des individus. Ces performatifs entrent ainsi dans la construction de l’identité nationale, la légitimation du pouvoir, la création du consensus social et de la dissension politique :
La construction de l'identité nationale : les discours des partis politiques, notamment africains, ont souvent été mobilisés pour forger et promouvoir des identités politiques distinctes, fondées sur des idéologies spécifiques, telles que le nationalisme. En articulant ces discours, les partis politiques ont contribué à façonner l'identité politique des populations et à mobiliser leur soutien autour de certaines valeurs et idéaux.
Outils de mobilisation et de légitimation du pouvoir : les discours politiques servent également à mobiliser les citoyens autour d'une cause politique ou d'un leader, en leur fournissant une vision de l'avenir et en justifiant l'exercice du pouvoir. Les dirigeants politiques africains utilisent à cet effet des discours, soit nationalistes, soit de classe sociale, soit religieux pour légitimer leur autorité et mobiliser un soutien populaire.
Moyens de production du consensus ou de la dissension : les discours politiques ont par ailleurs le pouvoir de créer des consensus, comme dans le cas du nationalisme des mouvements de libération nationale qui dans la plupart des pays africains a débouché sur les indépendances, ou pour créer des dissensions, comme dans le cas de la lutte des classes, ou dans celui des luttes tribales pour la conquête du pouvoir. le cas le plus emblématique de ce type de dissension est celui opposant les Hutu et aux Tutsi du Rwanda, qui a débouché sur le génocide.
En articulant des discours qui, soit divisent, soit unissent les citoyens autour de certaines questions politiques, les leaders politiques arrivent à influencer le débat public et à orienter l'agenda politique dans leurs pays.
Outils de transformation des normes sociales et politiques : les discours politiques contribuent également à transformer ces normes en remettant en question les pratiques établies et en proposant de nouvelles visions de la société. C’est le cas par exemple des discours sur les droits de l'homme, sur la démocratie et l'égalité qui contribuent à promouvoir des changements sociaux et politiques partout dans le monde, y compris en Afrique. Les discours sur « le genre » et l’orientation sexuelle produisent également des situations politiques inédites partout dans le monde.
Comme on s’en aperçoit dans les exemples que nous venons de donner, le discours politique est bien plus qu'une simple représentation de la réalité politique ; c’est un acte de langage performatif qui a le pouvoir de façonner la réalité politique en créant des significations, en mobilisant les masses et en légitimant le pouvoir.
Pour des raisons de plus grande clarté, nous pouvons citer la notion d’ ‘ivoirité » en Côte d’Ivoire comme l’un des exemples les plus emblématiques du caractère performatif du langage en politique africaine. Personne ne niera que la notion d’ « ivoirité » est moins le reflet d’une situation que ce qui a permis de créer une situation politique, laquelle a ensuite pavé le chemin à certains partis politiques. Le but n’est pas de juger de la valeur morale de ce performatif. Le tout est de constater qu’une telle notion a pu créer une situation politique en Côte d’Ivoire, qui n’existait pas. Tout comme le fit « l’authenticité africaine » au Zaïre sous Mobutu qui déboucha sur la « zaïrianisation » et l’expulsion des « étrangers » du pays. On peut ajouter à cette liste l’intégration des notions d’« autochtone » et d’« allogène » dans le droit camerounais, afin de qualifier deux catégories distinctes de citoyens. De telles notions risquent fort bien de changer fondamentalement le climat politique dans l’avenir et d’instaurer une situation inédite au Cameroun. Là aussi, le concept aura créé la réalité au lieu d’en être le simple reflet.
Contrairement à ce que pensent une grande partie des Camerounais, ce ne sont pas les faits qui s’imposent à la représentation. C’est au contraire une certaine représentation qui impose son format à la « réalité ».
Le fait de voir « la réalité » sous un certain format ne veut pas dire que celle-ci ne peut être vue que de cette manière-là, ni que la vision de la chose correspond en tous points à la chose.
Dans tous les cas cités plus haut, la mise en lumière du langage politique ne fait que révéler l'importance du performatif dans la construction et la transformation des systèmes politiques et sociaux en Afrique et dans le monde entier.
[1] Le Kibanguisme et le Katawalisme sont des mouvements religieux qui ont émergé en Afrique centrale, plus précisément en République démocratique du Congo (RDC).
Le Kibanguisme tire son nom de la ville de Kibangu, située dans la province du Bas-Congo en RDC. Il a été fondé au début du 20e siècle par Simon Kimbangu, un prophète et guérisseur qui est devenu une figure emblématique de la résistance spirituelle contre la colonisation belge. Le Kibanguisme est une religion syncrétique qui mêle des éléments du christianisme avec des croyances traditionnelles africaines. Simon Kimbangu a été emprisonné par les autorités coloniales belges en raison de son influence croissante et de sa popularité parmi les Congolais. Son mouvement a tout de même continué à prospérer et a été un catalyseur pour le nationalisme congolais et la quête d'indépendance.
Quant au Katawalisme, il est lié à Simon Kimbangu et au mouvement kibanguiste. C'est une branche dissidente du Kibanguisme qui s'est développée après la mort de Simon Kimbangu en 1951. Les katawals, adeptes du Katawalisme, vénèrent Kimbangu comme une incarnation de Dieu et prêchent une forme de millénarisme qui promet la libération et le salut des opprimés.
Références bibliographiques
Fanon, Frantz. 1961. Les Damnés de la terre. Paris: François Maspero.
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