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POLITIQUE ET GOUVERNANCE

Le « non-sens » qui rapproche le peuple et l’armée en Afrique

Antoine Nguidjol
Première publication · 12 août 2023

Résumé

Cet essai interroge les situations dans lesquelles une partie de la population peut accueillir favorablement l’intervention politique de l’armée alors même que l’ordre constitutionnel la condamne. L’auteur analyse ce paradoxe apparent à partir de la défiance envers les institutions civiles, des attentes de rupture et de la recherche d’une efficacité politique immédiate. Le texte ne présente pas le pouvoir militaire comme une solution normative : il cherche à comprendre les conditions sociales et politiques qui rendent possible cette convergence.

Mots-clés — Afrique ; armée ; pouvoir ; institutions ; coup d’État ; légitimité

Abstract

This critical essay examines situations in which part of the population may welcome military intervention in politics even though the constitutional order condemns it. The author analyses this apparent paradox through distrust of civilian institutions, expectations of rupture and the search for immediate political effectiveness. The essay does not present military rule as a normative solution; it seeks to understand the social and political conditions that make such convergence possible.

Keywords — Africa; military; power; institutions; coup d’état; legitimacy

L’adoubement des coups d’État par les peuples africains, plus particulièrement celui survenu récemment au Niger, étonne certains experts hexagonaux de l’Afrique. On les entend à longueur de journaux nous refiler de vieux poncifs assortis de souhait de plus de violence au Niger, pourvu que les puissances occidentales y reprennent la main. Finies les déclarations dithyrambiques sur l’Ukraine. Qui se soucie de faire le parallèle entre les deux conflits ? On sait qu'on ne l'aura pas depuis Jules Ferry déclarant du haut de la tribune du Parlement français en 1884, et sous les yeux éberlués de Clemenceau, que : « les droits de l’homme ne sont pas faits pour les Noirs »

L'Ukraine et le Sahel, "ce n'est pas la même chose". Nous l’avons bien compris. En fait, cela importe peu.

Ce qui importe, c’est de comprendre que les peuples qui se sont mis en mouvement partout en Afrique ne sont ni les fossoyeurs de la démocratie, parce que cette démocratie, justement, y est systémiquement en panne, ni des peuples va-t-en-guerre. Ils ne sont en guerre ni contre des personnes physiques précises à l’intérieur de leurs États, ni contre les citoyens originaires des pays riverains, encore moins contre ceux originaires des pays occidentaux. L’histoire est claire à ce sujet : les batailles les plus féroces en Afrique se sont déroulées jusqu’ici entre « frères » et, très rarement, entre les nationaux et les étrangers occidentaux.

Les peuples en mouvement n’en veulent à personne en particulier. Ils en veulent simplement à un système de spoliation bien réel, mis en place dans les pays francophones depuis les indépendances, qu’aucune personne intellectuellement honnête ne peut se permettre de nier. Système coriace, cynique et tentaculaire, qu’on dit mort et qui renaît à chaque fois de ses cendres comme le Sphinx, et que seule une armée nationale patriotique peut défier, sans pour autant avoir la certitude d’en venir définitivement à bout.

Si les armées africaines ne sont pas vierges de tout reproche, notamment en matière de trafics et de corruption, elles sont heureusement aussi, en Afrique, le seul corps d’État réellement organisé qui, grâce au renseignement, est le mieux placé pour évaluer le degré de déflexion des maux qui minent le fonctionnement de l’État et la paix civile.

Une armée qui en arrive à ce niveau de conscience n’est plus une armée de godillots, juste bonne à tirer un coup de feu contre les opposants politiques. C’est une armée qui revient à ses fondamentaux, qui se résument à la défense de la patrie. Du coup, un fossé se dessine entre le peuple et l’armée nationale. Cet espace qui est la terre natale de la politique – cette chose commune que l’on a eu tendance à oublier en Afrique depuis soixante ans - aidée en cela par la voracité des puissances occidentales qui ne voient l’Afrique que sous l’angle de leurs intérêts économiques : l’or, l’uranium, le pétrole, le gaz, le bois, et j’en passe.

Le niveau intellectuel des forces armées nationales africaines a fortement augmenté ces dernières années. Le profil intellectuel de ses officiers supérieurs et subalternes est à des années-lumière de celui des caporaux ou sergents-chefs des armées coloniales que furent Jean Bedel Bokassa, Yassingbe Eyadema, Moussa Traore, Seyni Kountché, Mobutu Sese Seko, etc.

Ces armées sont donc parfaitement outillées intellectuellement pour formuler un avis sur le fonctionnement de l’État et sur les risques insensés que certains chefs d’État demandent à leurs soldats de prendre. Et quand le sacrifice suprême qu’on demande aux soldats de faire n’a plus aucun sens, ni en termes humains ni en termes politiques – puisqu’il n’est pas la traduction du sacrifice suprême de la nation entière mobilisée pour repousser le danger absolu qui vise sa dissolution – une action civique s’impose.

C’est ce « non-sens » dans la gestion du pays qui rapproche les peuples et les militaires en Afrique. Parce qu’il est global. Parce qu’il s’étend sur l’ensemble du champ de la nation. Et du coup, dans ce cas de figure particulier, comme le prédisait Gramsci, la distinction entre « conservateur » et « révolutionnaire », entre « ceux de l’intérieur » et « ceux de l’extérieur » n’a plus lieu d’être. Elle doit s’effacer.

En bref, les peuples qui applaudissent le renversement des régimes « extravertis » n’applaudissent ni la violence armée ni l’abolition des institutions. Ils disent simplement que pour l’heure, on ne peut pas faire sans elles.

Dès lors, tous ceux qui, de l’intérieur, contribuent à renforcer la marche des peuples vers la souveraineté sont les bienvenus. Ce n’est pas pour leurs beaux yeux. C’est pour la souveraineté des États africains et pour ce que cela implique.

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