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IDÉES ET SOCIÉTÉ

Marcus Garvey : pourquoi la guerre ?

Antoine Nguidjol
Première publication · 14 août 2023

Résumé

Cet essai revient sur la pensée de Marcus Garvey en prenant pour point d’entrée les questions de la guerre, de la puissance et de l’émancipation noire. L’auteur examine les rapports entre la domination, l’organisation collective et la capacité d’action dans un contexte marqué par le colonialisme et les hiérarchies raciales. La réflexion conserve la radicalité historique du discours garveyiste tout en le replaçant dans les conditions politiques et intellectuelles qui lui donnent sens.

Mots-clés — Marcus Garvey ; panafricanisme ; émancipation ; guerre ; puissance ; colonialisme

Abstract

This critical essay revisits Marcus Garvey’s thought through the question of war, power and Black emancipation. It examines the relationship between domination, collective organisation and the capacity for action in a context shaped by colonialism and racial hierarchies. The discussion preserves the historical radicalism of Garvey’s discourse while situating it within the political and intellectual conditions that give it meaning.

Keywords — Marcus Garvey; Pan-Africanism; emancipation; war; power; colonialism

Dans sa Philosophie et opinions , Marcus Garvey analyse l'état du monde de son époque. Un monde imparfait et chaotique, dit-il, où la confusion, succédant à la confusion, alimente les bouleversements qui, se cumulant, ne peuvent aboutir qu’à ébranler plus profondément le monde. Dans la liste des confusions, Garvey énumère les grands sommets organisés par les Etats sans aucune inspiration ni préparation, ni volonté « généalogique », qui n’ont d’autre but que de faire triompher l’éternel présent en rebattant les cartes du même poker menteur. Aussi ces conférences ne lui apparaissent-elles pas comme des outils efficaces pour traiter le mécontentement et l’insatisfaction qui mettent le monde sous tension permanente. Il affirme au contraire que de telles conférences n'explorent pas en profondeur les problèmes qui alimentent le mécontentement généralisé des peuples. Et que, par conséquent, elles échouent à établir une paix durable et à créer un ordre mondial stable. S'appuyant sur l'histoire, Garvey met en lumière le schéma de la guerre elle-même et découvre que si le conflit de 1914-18 a été l'un des plus meurtriers, celui-ci anticipe des guerres encore plus sanglantes dans un avenir relativement proche. Il n’aura pas eu tort de le dire car la guerre de 1939-1945, vingt-cinq ans plus tard, a vu l’utilisation des fusées par l’armée nazie et de l’arme atomique par l’armée américaine sur Hiroshima et Nagasaki. Depuis lors, les grandes puissances disposent d’une arme thermonucléaire infiniment plus puissante que l’arme atomique. Son utilisation dans un conflit mondial n’est pas à exclure.

Cependant, si l’on peut prévoir le caractère absolument léthal des guerres à venir dans le monde, leur nature en revanche, avoue Marcus Garvey, reste incertaine. Les guerres à venir peuvent, selon lui, trouver leur origine dans divers motifs. Il attribue cependant la permanence de la guerre aux injustices continues et aux déséquilibres de pouvoir et condamne au passage l'oppression des faibles par les forts, l'exploitation des nations moins fortunées et la répression de certaines parties de l'humanité ; parce qu’à son avis ces conditions nourrissent la vengeance, la haine et le mécontentement qui sont les causes profondes des guerres.

En substance, Marcus Garvey expose sa conviction que la paix (qu’on ne peut réduire au seul silence des masses) et la stabilité politique ne peuvent être atteintes que si les injustices sous-jacentes et les déséquilibres de pouvoir sont rectifiés. Tant que des changements fondamentaux ne surviendront pas pour rectifier ces problèmes, le monde restera vulnérable aux cycles des conflits et des bouleversements, conclut-il.

L’analyse de Marcus Garvey trouve des échos dans la situation qui prévaut en Afrique ces dernières décennies. Une situation caractérisée par la misère généralisée, l’émigration massive des jeunes vers l’Occident et les conflits récurrents de pouvoir. Ses observations sur un monde en proie à la confusion et aux bouleversements inédits s’appliquent particulièrement à de nombreuses régions d’Afrique, où des crises persistantes ont généré, comme ces derniers temps au Sahel, un climat d’instabilité et d’incertitude.

La misère économique et sociale qui affecte de nombreux pays africains est en partie le résultat de déséquilibres de pouvoir historiques, d'injustices et de l'exploitation des ressources. Cette situation alimente la frustration et le mécontentement, et selon les prédictions de Garvey, elle pourrait être une source de troubles civils, de tensions sociales et de conflits armés encore plus meurtriers. Les jeunes, en particulier, confrontés au manque d'opportunités et à un avenir incertain, sont plus enclins à l'émigration massive vers des régions plus stables et prospères, ce qui a des répercussions sur les pays d'origine, notamment en termes de perte de main-d'œuvre qualifiée et d'expertise.

Les coups d'État fréquents et les instabilités politiques dans certaines régions d'Afrique ne sont pas seulement liés aux luttes pour le pouvoir, ils sont la traduction concrète de l'absence de transitions démocratiques fluides et de la corruption. Ces conditions renforcent les points soulevés par Garvey concernant les déséquilibres de pouvoir et les injustices qui nourrissent le ressentiment et les tensions susceptibles de dégénérer en conflits.

De son analyse Garvey tire la conclusion que tant que les questions fondamentales liées aux injustices et aux déséquilibres de pouvoir ne sont pas abordées en profondeur, les pays africains en particulier pourraient continuer à faire face à des défis systémiques. Mais en répondant aux problèmes sous-jacents qu’ils posent, ces derniers pourraient réduire la misère, atténuer l'émigration massive des jeunes et favoriser la stabilité politique, évitant ainsi les cycles de coups d'État qui ne sont rien d’autre que le symptôme du malaise dans la civilisation africaine.

La conclusion de Marcus Garvey fait penser non seulement au Malaise dans la civilisation , mais au dialogue entre deux sommités de la pensée du siècle dernier au sujet des causes de la guerre, à savoir Freud et Einstein.

Marcus Garvey aura posé le premier la question « pourquoi la guerre » une vingtaine d’années avant Freud et Einstein, notamment quand elle se pose à la fois dans un monde plus global et dans le cadre plus strict, plus particulier, des communautés noires dans lesquelles les pays africains trouvent leur place centrale. Parce que s’il y a des Noirs ailleurs dans le monde, c’est à cause de cet « exil » involontaire de millions d’Africains sous des cieux inhospitaliers depuis le 16ème siècle. Une saignée dont l’Afrique porte encore les blessures et qui se rappelle à notre souvenir ces derniers temps.

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