Penser au-delà de Senghor : L’émotion serait-elle nègre, comme la raison serait hellène ?
Résumé
Mots-clés — Léopold Sédar Senghor ; Négritude ; émotion ; raison ; essentialisme ; philosophie africaine
Abstract
Keywords — Léopold Sédar Senghor; Négritude; emotion; reason; essentialism; African philosophy
Que de débats la formule de Senghor a suscité parmi les intellectuels africains dans les années soixante-dix !
Le philosophe camerounais, Marcien Towa, a même consacré une partie significative de ses travaux à cette question. Aujourd'hui encore, cette formule continue de provoquer des réactions mitigées parmi les penseurs africains, certains exprimant l’horreur de ce qu'ils perçoivent comme une légitimation des théories racistes de Gustave Lebon.
On ne va pas nier que la déclaration de Senghor souligne une dichotomie entre l'émotion associée aux personnes d'origine africaine et la raison qui serait liée à la tradition hellénique. Cette dépolarisation, on s’en doute, s'inscrit dans sa célébration de la culture africaine et la contestation du néant culturel assigné aux Africains. Selon Senghor, l'émotion nègre représente une manière d’être, une forme de vitalité, de spontanéité et de participation, tandis que la raison hellène en serait une autre différente, symbolisée par le froid calcul, la distance, bref par ce que les Grecs eux-mêmes qualifiaient de « rationalité ».
Participation ou prise de distance ? Voilà les deux pôles dans lesquels Senghor inscrit l’être. Ainsi, à chaque culture de définir le pôle de l’être auquel il appartient.
De nombreux intellectuels africains contemporains continuent de considérer une telle polarisation comme simpliste et reprochent à ce schéma de renforcer les stéréotypes raciaux au lieu de les déconstruire. Ils s'inquiètent surtout du fait que l'opposition entre l'émotion nègre d’une part, et la raison hellène d’autre part, perpétuent une conception essentialiste des peuples, qui elle-même conduit à l’essentialisation de la domination politique de certains peuples sur d’autres, sur le fondement qu’il existe une hiérarchie naturelle entre les « états mentaux » propres à chaque « race ». ils n’ont pas tort de souligner que qu’une telle théorie repose sur des bases pseudo-scientifiques largement discréditées. La science moderne rejette en effet catégoriquement les théories raciales qui tentent de classer les êtres humains en fonction de prétendues hiérarchies mentales innées.
Mais doit-on pour autant continuer de juger la formule de Senghor simplement sur sa possible corrélation avec la théorie raciste de Gustave Lebon ?
Loin de l’admettre sous ce rapport, cette formule ne nécessite-t-elle une réflexion plus ample sur la vie psychique ?
En effet, si Senghor a eu le tort d’identifier chaque race à l’une des deux phases de la vie psychique (l’émotion d’un côté et la raison de l’autre) et si le rapprochement entre l’état mental (concept psychologique) et la couleur (l’esthétique) est en soi contestable et problématique – dans quelle race classer les « métis », par exemple ? – devons-nous pour autant rejeter les liens qu’entretiennent l’émotion et la raison ? Peut-on, par exemple, concevoir une raison qui tournerait à vide, ou nier que l’émotion soit à l’origine de la créativité ?
Question kantienne, à l’évidence. Légitimer l’idée que l’émotion serait l’opposé de la raison conduit forcément au rejet de ce que l’individu sent, entend ou voit. C’est légitimer l’idée que la connaissance ne puise pas à la source de l’expérience directe.
Si Senghor a erré en attribuant exclusivement l'émotion aux Noirs et la raison aux Grecs, la question plus profonde est de savoir comment ces deux éléments, l'émotion et la raison, sont intégrés dans la formation de la connaissance.
Revenons à Kant. La théorie de la connaissance de Kant montre comment l'émotion et la raison, loin d'être des éléments contradictoires, sont au contraire interdépendants dans la construction de la compréhension du monde.
Le terme « impression » est lourd de sens en philosophie. Il renvoie à ce que Kant qualifie de wirkung, à savoir, l’intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur. C’est le temps qui constitue cette intuition en lui donnant une forme. L’intuition n’est déjà plus la simple sensation, mais une activité de l’esprit. La sensation elle-même, loin d’être méprisable comme l’indique une longue tradition de la connaissance qui remonte à Platon, est ce sans quoi aucune connaissance n’est possible. Pour connaitre il faut préalablement être « affecté » par un événement ; lequel événement ne peut être perçu intellectuellement sans avoir été ordonné ni coordonné. Le temps, par exemple, est l’une des catégories grâce auxquelles les sensations sont coordonnées et ordonnées.
Le temps se définit ainsi par sa fonction coordonnatrice. Elle est la mise en rapport des sensations. Ce que Kant veut dire, c’est que toute représentation est construite par l’esprit, bien que sa matière soit fournie par la sensation. L’ordonnancement, l’agencement de ces représentations, est aussi construit. En ordonnant les représentations, l’esprit s’affecte lui-même.
La philosophie transcendantale de Kant incite à dépasser la dichotomie simpliste de Senghor pour explorer comment l'émotion peut enrichir la raison, et vice versa, dans le processus complexe de formation de la connaissance humaine. Cette interdépendance permet d'apporter une nuance essentielle à la formule de Senghor et d'encourager une approche plus holistique de la relation entre l'émotion, la raison et la connaissance.
Il est donc essentiel de dépasser les généralisations culturelles et de reconnaître la diversité des expressions émotionnelles et rationnelles au sein de chaque culture.
Les cultures n’étant pas des entités monolithiques, l'exploration approfondie de leurs multiples facettes révèle souvent des intersections complexes entre l'émotion et la raison.
Quelques exemples d’intersections entre l’émotion et la raison dans l’histoire des idées :
Émotion, culture et révolution en France en 1789 : quand la colère, la frustration, la peur, l’anxiété, et l’espoir, produisent le mouvement des droits de l’homme et l’aspiration générale au changement.
Nul ne peut contester que les idéaux de la Révolution française doivent à une gamme variée d'émotions et de motivations humaines du peuple français. Il est évident que les dynamiques émotionnelles et les motivations ont façonné la culture, ce qui a conduit à la Révolution française.
La colère : dans un contexte économique marqué par les inégalités sociales criantes, la famine et la misère, il était naturel que la colère et la frustration généralisées parmi les classes laborieuses engendrent un certain état d’esprit qui, par des chemins divers, se transformera en révolte.
L'Espoir et l'Aspiration au Changement : les sentiments de liberté, d'égalité et de fraternité ont été de puissants catalyseurs. Les individus ont été motivés par l'espoir d'un changement radical et de la création d'une société plus juste, ce qui a suscité des émotions positives telles que la détermination et l'aspiration. Les sentiments de liberté, d'égalité et de fraternité ont été des forces motrices essentielles pendant la Révolution française. Les individus ont été inspirés par l'espoir de créer une société fondée sur ces principes fondamentaux. Par exemple, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, adoptée en 1789, incarne ces idéaux et témoigne de l'aspiration collective à instaurer une ère de justice et de liberté. Ces idéaux ont fait office de puissant moteur de mobilisation, donnant aux citoyens la conviction que le changement était possible.
Le sentiment de solidarité collective :
Les moments clés de la Révolution, tels que la prise de la Bastille, ont été marqués par une solidarité collective. Les émotions de camaraderie et d'unité, centrales dans la mobilisation populaire, sont au fondement de la reconnaissance du fait que tous les êtres humains, quelle que soit leur condition, ont les mêmes droits.
La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, symbolise un moment clé où la solidarité collective a atteint son apogée et où l’égalité de tous les hommes s’est concrétisée. L'émotion de camaraderie et d'unité a été palpable parmi les insurgés, symbolisant leur volonté commune de défier l'ancien régime. Les citoyens de différentes classes sociales se sont rassemblés dans un front uni contre l'oppression prendra pour nom « le peuple », tandis que la force puissante générée par cette mobilisation populaire – et qui surpassera tout autre force sociale lors de la prise de Bastille – prendra celui de « la souveraineté ».
On voit dans cet exemple comment les émotions ont servi de matrice aux mouvements et aux idées. En retour, les idées peuvent nourrir des émotions.
La crainte de la terreur
La période de la Révolution française a été marquée par une instabilité politique croissante, la menace de représailles, les exécutions publiques et l'incertitude quant à l'avenir. Ces événements ont suscité de profondes émotions de peur et d'anxiété au sein de la population. Celles-ci ont agi comme des catalyseurs, stimulant diverses réponses et entraînant des répercussions importantes dans plusieurs domaines.
Les réponses intellectuelles, artistiques, religieuses et sociales à des situations émotionnelles
a) Les réponses politiques :
La peur et l'anxiété ont souvent conduit à des réactions politiques immédiates. Les individus cherchaient des solutions pour atténuer ces émotions négatives, souvent en se ralliant à des mouvements politiques qui promettaient la stabilité et la sécurité. L'évolution rapide des institutions politiques pendant cette période était en partie une réponse à la nécessité de dissiper les craintes du public.
La Terreur, période de répression violente pendant la Révolution, était une réponse politique à la peur et à l'anxiété. Le Comité de salut public, dirigé par Maximilien Robespierre, a justifié les exécutions de masse comme nécessaires pour éliminer toute menace perçue contre la République naissante. Cette réponse brutale visait à instaurer une stabilité apparente, mais elle a aussi suscité des craintes accrues au sein de la population.
b) Les réponses religieuses :
Face à l'incertitude, beaucoup ont trouvé refuge dans la religion. Les institutions religieuses ont offert des réponses spirituelles à l'anxiété, tandis que certaines personnes se tournaient vers la foi pour trouver du réconfort et du sens en des temps troublés. Parallèlement, la Révolution a été marquée par des tensions entre les réformateurs et les institutions religieuses établies. Pour contrer l’influence de la religion sur la population, la Révolution a opéré des changements radicaux dans le paysage religieux, notamment la création de la déesse Raison. La réponse religieuse était donc à la fois un refuge et un terrain de lutte idéologique, qui trouvera son terme provisoire plus tard avec la très célèbre loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905, connue sous le nom de « loi sur la laïcité ».
c) Les réponses artistiques et littéraires :
L'anxiété et la peur ont également trouvé leur expression à travers l'art et la littérature. Les artistes et écrivains ont capturé ces émotions dans leurs œuvres, offrant des commentaires puissants sur la condition humaine au cours de cette période tumultueuse. Ces expressions artistiques ont souvent servi de moyens cathartiques pour la société, permettant ainsi aux individus de partager et de comprendre collectivement leurs émotions. Les œuvres artistiques et littéraires de l'époque reflètent l'angoisse et la confusion de cette période. "La Liberté guidant le peuple" d'Eugène Delacroix par exemple, une représentation puissante de la Révolution, capture l'émotion intense de la lutte populaire. De même, les écrits de Victor Hugo, tels que "Les Misérables", décrivent les tourments individuels au milieu des bouleversements sociaux.
d) Les réponses sociales :
L'anxiété généralisée a contribué à la formation de groupes sociaux unis par des intérêts communs. Les citoyens se sont rassemblés pour partager leurs préoccupations et trouver des moyens collectifs de faire face aux défis. Ces rassemblements sociaux ont souvent joué un rôle essentiel dans la mobilisation et la définition des objectifs communs. Les clubs politiques et les sociétés révolutionnaires ont émergé en réponse à la peur. Les citoyens se rassemblaient pour discuter des idées politiques, partager leurs craintes et se mobiliser collectivement. Les Cordeliers et les Jacobins, par exemple, étaient des groupes sociaux qui ont joué un rôle actif dans la mobilisation populaire. Ainsi, les réponses variées à la peur et à l'anxiété ont laissé des traces durables dans la société française. Les changements politiques, culturels et sociaux initiés pendant la Révolution ont été, en partie, des réponses aux émotions intenses de l'époque. De plus, l'exploration artistique et littéraire des émotions a contribué à la création d'une mémoire collective, en inscrivant les expériences émotionnelles de la Révolution dans l'histoire nationale.
Les sentiments de déception, de désenchantement et de nihilisme postrévolutionnaire: au fil de la Révolution, les espoirs initiaux ont souvent été déçus. Les divisions internes, les conflits politiques et les épisodes de terreur ont suscité chez certains révolutionnaires un sentiment de désenchantement.
Les causes de cette déception étaient multiples et ont contribué à façonner la complexité émotionnelle de cette période historique.
Les divisions idéologiques au sein des factions révolutionnaires ont été une source majeure de désenchantement. Les débats sur la direction politique à adopter ont souvent engendré des conflits internes entre les Girondins modérés et les Montagnards plus radicaux. Ces divisions ont sapé l'unité initiale et semé le doute quant à la réalisation des objectifs communs.
Les luttes de pouvoir et les rivalités politiques ont également alimenté le sentiment de déception. Les intrigues au sein de la Convention nationale et les purges politiques, telles que celles menées par le Comité de salut public, ont souvent éloigné la Révolution française de ses idéaux originels. Les révolutionnaires ont été témoins de la trahison de certaines figures clés, ce qui a entraîné une perte de confiance et un sentiment de désillusion.
La Terreur, caractérisée par des exécutions massives et des arrestations politiques, a été l'une des phases les plus sombres de la Révolution. Les excès de la Terreur, tels que l'exécution de Robespierre en 1794, ont profondément choqué de nombreux partisans de la Révolution. L'idéal de justice et de libération s'est transformé en une réalité brutale, provoquant un profond désenchantement chez ceux qui avaient espéré une société plus juste et plus équitable.
Malgré les changements radicaux apportés par la Révolution, certaines inégalités ont persisté. Les tensions entre les classes sociales et les aspirations individuelles n'ont pas été totalement résolues. Les révolutionnaires qui avaient rêvé d'une égalité véritable ont été confrontés à la dure réalité de la persistance de disparités économiques et sociales.
Ces expériences de déception et de désenchantement ont laissé des cicatrices émotionnelles durables dans la société française. Certains révolutionnaires, initialement porteurs d'un espoir ardent, ont été amenés à remettre en question les fondements mêmes de la Révolution. Ces émotions ont également contribué à façonner le climat intellectuel du XIXe siècle, où les réflexions sur la nature de la révolution et sur l'idéal politique étaient teintées de scepticisme et de prudence.
Ainsi, les sentiments de déception et de désenchantement ont été des composantes cruciales de la trajectoire émotionnelle de la Révolution française, mettant en lumière les défis inhérents à la réalisation des aspirations révolutionnaires dans un contexte de bouleversements politiques et sociaux.
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