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Essai et intervention · Sociologie
IDÉES ET SOCIÉTÉ

Pour en finir avec une Afrique pensée dans le cadre du paradoxe d’Achille et de la tortue

Antoine Nguidjol
Première publication · 6 novembre 2023

Résumé

Cet essai critique mobilise le paradoxe d’Achille et de la tortue pour interroger les représentations du développement africain fondées sur une course permanente vers un modèle supposé déjà accompli ailleurs. L’auteur examine les effets intellectuels et politiques d’une comparaison dans laquelle l’Afrique demeure structurellement en retard. Le déplacement proposé consiste à soustraire l’histoire du continent à cette temporalité de rattrapage et à penser ses transformations à partir de problèmes, de ressources et de finalités qui lui sont propres.

Mots-clés — Afrique ; développement ; Zénon ; rattrapage ; temporalité ; modèle

Abstract

This critical essay draws on the paradox of Achilles and the tortoise to examine representations of African development as a permanent race toward a model supposedly already achieved elsewhere. It considers the intellectual and political effects of a comparison that structurally positions Africa as lagging behind. The proposed shift is to free the continent’s history from this temporality of catching up and to think about its transformations through its own problems, resources and purposes.

Keywords — Africa; development; Zeno; catching up; temporality; model

Historiquement, le paradoxe d’Achille et de la tortue a été attribué à Zénon d’Élée, un philosophe présocratique ayant vécu vers 490-430 av. J.-C. J.-C. dans une ancienne colonie grecque aujourd'hui située dans la région de la Calabre en Italie.

Devenu l'un des principaux membres de l'école éléatique, fondée par Parménide et connue pour ses spéculations métaphysiques sur la nature de la réalité et de l'être, Zénon s’est rendu célèbre par ses paradoxes qui remettaient en question les concepts du mouvement, du temps et de l'infini. La finalité du paradoxe d’Achille et de la tortue, en l’occurrence, visait à remettre en question les notions mêmes de mouvement et d’infini. Son idée de base fut exprimée comme suit : si Achille – qui passait pour le coureur le plus rapide de l’univers – donnait une avance de départ à la tortue, il ne parviendrait malheureusement jamais à dépasser celle-ci.

L’analyse des données du récit repose sur ce constat paradoxal : d’un côté, Achille est bien plus rapide que la tortue. De l’autre, la tortue est plus lente qu’Achille. Pourtant, le temps que la puissante machine à courir (Achille) atteigne la position initiale de la tortue, celle-ci a avancé vers une nouvelle position, et ainsi de suite. En conséquence, Achille, bien que rapide, ne semble jamais pouvoir rattraper la tortue.

Du coup, le paradoxe d'Achille et de la tortue de Zénon brouille notre compréhension intuitive du mouvement et de l'infini, et soulève, hors de notre expérience quotidienne, des questions sur la division infinie de l'espace et du temps, ainsi que sur la manière dont nous conceptualisons le changement et le déplacement.

Zénon utilise ce paradoxe pour suggérer que nous qui pensions que le mouvement découlait de la puissance initiale de l’être sommes contraints d’admettre la naïveté de nos connaissances antérieures. Ainsi, ne gagne pas nécessairement la compétition qui dispose d'armes naturelles à cet effet. Pour cause, la victoire est toujours la conséquence d’un facteur hétérogène par rapport aux talents des compétiteurs.

Quid de la richesse des nations ?

Les nations sont en compétition. Personne ne le niera. La richesse des unes et la pauvreté des autres en sont la manifestation.

La Richesse des nations , c’est le titre d’un classique de l’économie écrit au XVIIIe siècle par Adam Smith et Ricardo, dont l’argument central repose sur la logique paradoxale exposée plus haut, à savoir que la richesse des nations ne découle ni d’une plus grande dotation de la nature en matières premières, ni d’une plus grande vitalité humaine, ni d’une immense disponibilité de la classe laborieuse. Toute la conception de la richesse des nations, telle que conçue par les économistes libéraux, décline le paradoxe selon lequel les nations qui disposent d’une plus grande prodigalité de la nature, comme Achille, ne sont donc jamais les premières à l’arrivée, mais celles qui bénéficient d’un « coup de pouce» face à des concurrents devenus « illégitimes » par privation.

Historiquement, ce coup de pouce s’est matérialisé par la possession de la puissance militaire de conquête – et aujourd’hui, par l’accumulation monopolistique des moyens financiers à l’échelle mondiale. Deux puissants outils qui offrent aux nations naturellement faibles la possibilité de soumettre le monde, de disposer de moyens de ralentir celles qui pourraient naturellement courir plus vite en leur imposant une course infinie d’obstacles. Pour ne citer que quelques exemples de géants privés de leur potentiel : les nations africaines, amérindiennes, aborigènes ou asiatiques.

Le syllogisme des stades de développement

Les institutions financières internationales continuent de penser dans le cadre du paradoxe d’Achille et de la tortue et, plus concrètement, dans celui d’une course d’obstacles nécessaire pour accéder au « développement » ; c’est-à-dire, finalement, au premier rang de la compétition entre nations.

Le syllogisme des stades de développement nécessaires demeure donc le fondement du raisonnement de ces institutions, notamment la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, qui continuent de penser le parcours économique des nations en termes d’étapes incontournables et d’offrir des interventions en fonction de critères a priori de performance économique et humaine qui traduisent « concrètement » ces étapes.

Il n’est pas difficile de découvrir dans ce schéma catégoriel d’un côté les pays « s/développés », voire les pays à « revenu intermédiaire » ou « émergents » qui sont en réalité les représentations mythiques d’Achille, la puissante machine naturelle pourtant à la traine du progrès mondial ; et, de l’autre, les pays dits « développés », qui représentent au contraire les différentes figurations de l’astucieuse tortue, symbole de la lenteur de mouvement, mal dotée par la nature pour la course, pourtant au premier rang des coureurs grâce à une métaphysique de l’espace-temps qui se laisse subvertir par le coup de pouce de l’histoire au lieu d’être la conséquence de la logique froide des forces naturelles en présence.

Protéger la ruse de l’histoire

Cette protection de la ruse est au cœur de la stratégie des institutions internationales, d’autant plus que celles-ci veillent à ce que « le coup de pouce », c’est-à-dire la marge d’espace-temps accordée à la tortue (ou à une minorité de « tortues »), demeure le critère discriminant qui lui permet de rester en tête de course. Cette marge, devenue immanente à la course – et non plus hétérogène comme au départ – empêche l’espace de se contracter, de se réduire, mais le contraint au contraire à s’élargir – pour s’assurer que les différentes figurations d’Achille parmi les nations naturellement plus dotées ne viennent jamais troubler la tête du classement.

Cette logique paradoxale alimente depuis la parution de La Richesse des nations d’Adam Smith et Ricardo , bref, dès la naissance même du « libéralisme » économique, un discours et une pratique d’essentialisation des nations, assise sur une métaphysique de l’espace-temps, défini comme une étendue de haies qui s’étire à l’infini au même rythme que l’espace-temps lui-même. Aussi, ceux qui, dans une compétition, partent avec une marge d’avance sont-ils assurés de ne jamais être rattrapés par ceux qui sont partis avec un temps de retard. La marge d’avance annule la dotation initiale.

En Afrique, plus particulièrement, ce discours a fini par asseoir une représentation du développement comme une course dans un espace-temps contraint par une quantité infinie d’obstacles, de telle manière que le mouvement général dans l’espace-temps lui-même ne débouche jamais sur un déplacement vers les mêmes positions. Non, pas sur un bouleversement des positions du fait même de la mise en concurrence des dotations de la nature de chaque partie prenante. Aussi ne doit-on pas s’étonner que l’imprégnation de cette logique paradoxale aboutisse à se représenter la richesse des nations (comme c’est le cas en Afrique) comme « la puissance captée » – pour parler comme Jean Baudrillard. Voire comme un « miracle » ou comme le « secret de l’homme blanc ». Le premier de ces deux termes a d’ailleurs fini par être adopté par les économistes libéraux. Tout comme celui du « ruissellement » qu’utilisent Adam Smith et Ricardo, qui fait penser à la manne qui tombe dans le désert, par miracle ! L’économie prolonge de ce point de vue l’action de Dieu au bénéfice du peuple élu. Elle devient par ce biais la récompense offerte à une minorité de peuples de prêtres ou de rois ayant reçu le sceptre qui leur permet de disposer des nations puissantes comme l’Egypte, malgré la prodigalité de ses dotations naturelles ; ce que Zénon d’Elée appelle « le coup de pouce initial » qui fait la différence à l’arrivée.

C’est ce coup de pouce initial que, depuis le 16ème siècle, de puissantes machines artificielles s’ingénient à perpétuer dans l’histoire des nations, y compris en criant à la déloyauté ou en recourant aux sanctions contre les contrevenants lorsque, sur le terrain, pointe à l’horizon l’éventualité d’un bouleversement des positions d’Achille et de la tortue.

Démontrer que le paradoxe est fondé sur un sophisme

Le paradoxe d'Achille et de la tortue visait initialement à susciter la réflexion sur des questions fondamentales de la philosophie, telles que la nature de l'espace, du temps, du mouvement et de l'infini, et à inciter les philosophes à explorer des solutions à ces paradoxes apparents.

Pourquoi chercher à résoudre un paradoxe théoriquement, si l'expérience permet de montrer que, malgré l'apparente contradiction, la conclusion suit ou non ? En quoi ce paradoxe montre-t-il que la pure déduction – c'est-à-dire l'application de la seule logique – est vaine tant qu'elle est dissociée du réel ? C’est ce que les intellectuels africains devraient s’atteler à démontrer. Plus concrètement, ils devraient montrer comment le paradoxe d'Achille et de la tortue est utilisé par les institutions internationales pour ouvrir la voie à une fausse perspective du développement de la périphérie par rapport à la métropole, qui débouche sur l’essentialisation des positions et sur l’immobilisme général.

L'essentialisation des positions de la périphérie et de la métropole signifie que la métropole est considérée comme le modèle à suivre, la référence du développement, tandis que la périphérie est condamnée à répéter les mêmes erreurs qu’elle, et à s’engager dans une course d’obstacles sans fin qui l’épuise. Ce qui se traduit par le parcours et la soumission aux « conditions incontournables » du développement imposées par les institutions financières internationales aux pays du Sud.

Celles-ci, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international notamment, réitèrent cette logique paradoxale en se servant de critères de performance économique et humaine, par exemple en utilisant le PIB par habitant, l'espérance de vie, l'alphabétisation, etc., c’est-à-dire d’outils qui sont en réalité des méthodes de coercition qui inscrivent le développement des nations « non élues » dans un cadre extrêmement contrôlé par une minorité de nations qui sont à la fois juges et parties – et qui excluent d’avance d’être évincées de leur position dominante.

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