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ESSAI CRITIQUE · MERISPHERE REVIEW
Essai et intervention · Relations internationales et géopolitique
GÉOPOLITIQUE ET MONDE

Pour avoir été si souvent trompé par l’homme blanc, l’Africain devrait assumer les périls de l’expérience directe du monde

Antoine Nguidjol
Première publication · 20 juin 2023

Résumé

Cet essai défend l’idée que les sociétés africaines ne peuvent pas construire leur rapport au monde en remplaçant une ancienne tutelle par la recherche d’un nouveau protecteur. La formule polémique du titre s’inscrit dans le raisonnement de l’auteur et renvoie à l’expérience historique de la domination coloniale et des dépendances internationales. Le texte plaide pour l’expérience directe, l’évaluation autonome des partenaires et l’acceptation du risque inhérent à toute politique extérieure conduite à partir de ses propres intérêts.

Mots-clés — Afrique ; autonomie ; expérience ; colonialisme ; relations internationales ; souveraineté

Abstract

This critical essay argues that African societies cannot construct their relationship with the world by replacing an old form of tutelage with the search for a new protector. The polemical wording of the title belongs to the author’s argument and refers to the historical experience of colonial domination and international dependency. The essay argues for direct experience, autonomous assessment of partners and acceptance of the risks inherent in conducting foreign policy from one’s own interests.

Keywords — Africa; autonomy; experience; colonialism; international relations; sovereignty

Il serait malvenu de reprocher aux Africains d’avoir une conception fantasmatique de leur passé, parce que le présent renvoie toujours à quelque chose qui est au-delà de lui-même, lointain et, cependant, juste derrière. (Merleau-Ponty, le visible et l’invisible , Gallimard, Paris, 1964, p. 246).

La transcendance du présent étant ce qui permet aux hommes de se raconter, il va de soi que nul ne peut se raconter sans prendre appui sur quelque chose qui est déjà énoncé, sur une histoire qui a commencé avant lui ; qui est déjà là, et non pas sur un commencement absolu – le genre d’aube de l’humanité qu’offre la philosophie romantique allemande par exemple qui contribuera à polluer l’image de l’Afrique dans la pensée occidentale (Herder, Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité , trad. Edgar Quinet, Strasbourg, 1834)

En vérité, tout individu parle toujours avec les mots qui le précèdent, c’est-à-dire après ce que d’autres ont dit, même pour moduler les éléments de langage à son goût ou à sa manière de voir le monde. Il faut donc que le passé fût pour que l’individu puisse y raccorder son présent. Et comme le dit si bien Benjamin, “articuler le passé historiquement ne signifie pas le reconnaître « tel qu’il était à l’origine ». Cela signifie s’emparer d’un souvenir, ou d’une présence, lorsqu’il clignote à un moment de danger [1] .

Il faut donc savoir convoquer l’expérience du passé de l’Afrique au moment où elle est menacée de disparaître à jamais de la mémoire. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que signifie le mot « expérience » ?

L’expérience ne se limite pas à une simple accumulation de souvenirs d’événements. Elle ne se réduit pas à la reprise d’un contenu invariant qui traverserait la durée grâce à sa capacité d’autoconservation, pas plus qu’on ne saurait concevoir l’individu expérimenté comme doté d’une capacité d’ubiquité lui permettant de naviguer entre le passé et le présent, rapportant au présent ce qu’il aura vu ou vécu. L’expérience est, comme le dit Merleau-Ponty, une activité ontique qui est à l’origine de toute vérité. Elle est : « l’ouverture au monde, en deçà des constructions et des idéalisations de la science, pour réactiver, critiquer, rectifier, refonder les significations fondamentales qui, transmises au fil de l’histoire, régissent notre intelligence de l’être et même l’accès à notre propre être. Mais, si elle est le fondement de tout être et de toute vérité, elle n’est pas pour autant immédiate, elle doit être reconquise par un travail comparable à celui de l’archéologue, car elle est ensevelie sous les sédiments des connaissances ultérieures. » ( Le visible et l’invisible )

Loin de s’exclure de tout contact avec le monde extérieur, les Africains réclament simplement la liberté d’expérimenter cette archéologie, d’accéder à la vérité ensevelie sous les sédiments des connaissances étrangères, en empruntant des chemins propres — même si d’aucuns, par condescendance, prétendent que ceux-ci ne mènent nulle part.

Il faut entendre l’exhortation de Cheikh Anta Diop aux jeunes africains lorsqu’il dit : « il n’y a qu’un salut, c’est la connaissance directe ». Formez-vous, armez-vous de sciences jusqu’aux dents et arrachez votre patrimoine culturel… il n’y a pas d’autres voies. »

Cette exhortation n’est pas d’exclusion. C’est un appel à une pensée qui se « mondanise », qui revient chez soi pour y prendre racine sans solliciter la permission d’aucune culture extérieure, convaincue que davantage de passé ne conduit pas mécaniquement à moins de futur. Tout d’abord parce qu’il n’y a pas assez de passé dans les programmes scolaires en Afrique, et parce que la trop grande quantité de souvenirs du passé qu’on prête à l’Afrique ne peut occuper tout l’espace réservé à l’imagination de son futur. L’expérience prouve que ce n’est pas la priorité accordée à la connaissance du passé qui conduit automatiquement à l’effondrement des visions du futur, mais la force croissante de l’individualisme tapi derrière les théories qu’on demande aux Africains d’appliquer. C’est la priorité accordée à cette croissance de l’individualisme par la mondialisation qui conduit à l’effritement du pouvoir de mobilisation des masses et à l’affaiblissement de la croyance au progrès.

[1] Cité par Edward Saïd, Les représentations de l’intellectuel .

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