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Article scientifique · Éducation et sciences de l’éducation
PHILOSOPHIE ET PENSÉE AFRICAINE

Pour une métapolitique de la lecture en Afrique

Antoine Nguidjol
Première publication · 18 juillet 2023

Résumé

Cet article interroge la lecture au-delà de la compétence scolaire. Il examine les conditions sociales, politiques et symboliques qui déterminent la place de l’écrit, la circulation des livres et la constitution d’un public de lecteurs en Afrique. La notion de « métapolitique de la lecture » désigne ainsi une réflexion sur les institutions, les habitudes et les hiérarchies qui rendent possible — ou entravent — l’accès durable aux textes et leur incorporation dans la vie intellectuelle.

Mots-clés — lecture ; Afrique ; livre ; transmission ; métapolitique ; espace public

Abstract

This article examines reading beyond the acquisition of a school-based skill. It considers the social, political and symbolic conditions that determine the place of writing, the circulation of books and the formation of a reading public in Africa. The notion of a ‘metapolitics of reading’ therefore refers to reflection on the institutions, habits and hierarchies that enable — or hinder — sustained access to texts and their incorporation into intellectual life.

Keywords — reading; Africa; books; transmission; metapolitics; public sphere

Quel est donc le problème vital que toute philosophie cherche à résoudre ?

Pour répondre à cette question, il est coutume de conseiller au lecteur, professionnel ou simplement amateur, de se plonger directement dans l’œuvre. Pour s’en convaincre, il suffit de se référer à Karl Jaspers, qui, dans un ouvrage propédeutique, recommande aux étudiants de lire en priorité une liste de « grands philosophes », dans l’idée d’y dénicher le secret logé au creux des concepts. Pour Karl Jaspers en effet, lire serait avant tout recevoir la pensée de l’auteur en l’extrayant directement de son œuvre, et sans la déformation que provoque nécessairement le commentaire.

Un « trésor » ou « secret » serait donc enclos dans l’œuvre. Dans une classe en Afrique, ce secret est toujours attribué à l’homme blanc. De manière schématique, aller à l’école, c’est « aller à la découverte du secret de l’homme blanc ». Il ne resterait plus qu’à trouver la clé et la porte qui y donnent accès.

La lecture serait-elle alors une activité unidirectionnelle par essence ? Irait-elle naturellement de l’auteur-producteur vers le lecteur-récepteur en interdisant tout parcours inverse ? Devrait-elle se résumer à l’injonction : « écoute, et tais-toi ! » ou « reçois et ne dis rien ! » que les pédagogues assignent toujours à leurs étudiants en Afrique et que la « grande politique » africaine reprend sans réserve en matière internationale (textes internationaux, négociations bi ou multilatérales, etc.) ?

Si le terme « auteur » est communément corrélé à ceux de : producteur, acteur, performeur, expert, voire « communauté internationale » et, partant, à ceux de : œuvre, ouvrage, produit, voire «le marché », cela ne suppose-t-il pas qu’à l’autre bout il y a un autre acteur qui, dans un sens inverse, produit un acte complémentaire de libre acquisition et dans son intérêt ?

En effet, il y aurait donc deux personnes présentes, et non une seule. Celui qui écrit ou a écrit, et celui qui lit. Ce sont deux personnes actives. Le lecteur ne se dissout pas dans l’acte de lecture. Sa personnalité est bien réelle s’il se donne la peine d’en prendre conscience et, surtout, s’il se convainc lui-même qu’il ne lit pas pour lire ; qu’il lit parce qu’il est en quête de réponse. Ce faisant, il comprend aussi qu’il ne peut pas être la copie de l’auteur. Il est impossible qu’il soit dans sa propre « tête » et dans « la tête du penseur » – il faut définitivement y renoncer – puisque l’auteur est unique. Ce dernier ne peut être dupliqué que par métaphore.

Ainsi, il y a deux personnes actives autour du texte. L’une, productrice de sens, et l’autre, acquisitrice de sens – terme à ne pas confondre avec celui de récepteur, dont la mission est la conservation : conserver le « trésor » du texte dans sa pureté, y compris en le voilant davantage afin qu’il ne tombe pas entre les mains d’étrangers à la tradition. Une telle démarche ne se comprend que dans le cadre d’un texte initiatique, qui n’est pas un texte ordinaire. L’adepte/disciple n’est pas non plus un lecteur ordinaire. Il est assigné à une activité de conservation, donc à une activité à sens unique. Sa mission est de répéter le message avec exactitude et de prévenir, voire d’empêcher l’hérésie.

Lire, dans le cas le plus ordinaire, c’est acquérir du sens à partir d’un texte. Une telle acquisition est un acte volontaire, libre et raisonné, qui obéit à d’autres raisons que celles qui ont motivé l’écriture de l’auteur. N’étant pas une activité de réception, n’obéissant pas à la contrainte de sauvegarde du trésor que requiert la tradition initiatique, la bonne lecture obéit, au contraire, prioritairement au déterminisme de la satisfaction de besoins particuliers. On ne lit pas pour lire. On lit parce qu’on cherche une explication à une question qu’on porte déjà en soi.

Le texte est le point de rencontre entre une offre (de l’auteur) et une demande (du lecteur). Le lecteur ne peut pas disparaître, car il est l’un des pôles du cycle du sens. Il est l’altérité, la différence incontournable, face à celui qui propose (non pas à celui qui impose). Il y a un intérêt partagé entre celui qui « offre » et celui qui « demande ». Autant l’offre est motivée, autant l’est la demande. Pour dire les choses plus clairement, le lecteur est le « demandeur », économiquement motivé, par des besoins à satisfaire grâce au texte. Sa disparition en tant que personnalité mettrait en péril le « cycle de production du sens ».

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Discussion autour de l’article

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