Quand la philosophie revisite la notion de palabre africaine
Résumé
Mots-clés — palabre ; philosophie africaine ; délibération ; parole ; consensus ; rationalité pratique
Abstract
Keywords — palaver; African philosophy; deliberation; speech; consensus; practical rationality
La palabre africaine repose sur un mythe politique africain qui semble à l’évidence plus opératoire que ceux de la « ruse permanente » ou de « la guerre de chacun contre tous », qui sont au fondement du pouvoir politique et de son exercice en Occident depuis le 16ème siècle – et dont les mythes respectifs se découvrent chez Machiavel et Hobbes.
La palabre africaine n’est pas une institution qui doit son existence à la révélation ni même à la charité, voire à la morale. Elle repose entièrement sur un mythe de résolution des tensions sociales et de rivalité politique qui privilégie le compromis. Parce que toutes les sociétés – des plus chaudes aux plus froides selon la catégorisation contestée de Lévi-Strauss – sont dynamiques et que, bien que certains ne s’en aperçoivent pas, la concurrence existe bel et bien chez les pauvres, y compris lorsque ces derniers vivent dans un contexte de « pauvreté stable » comme en Afrique. Du moins, si on s’en tient aux statistiques publiées dans les revues spécialisées sur la question.
Au départ en Afrique, le pouvoir était aux mains du dieu-fondateur (celui que la tradition appelle « l’ancêtre »). Ce pouvoir est devenu par la suite le monopole du grand guerrier devenu chef de la tribu ou du clan par substitution au dieu-fondateur après généralement une infraction qui a fait s’éloigner le dieu des hommes.
Il est utile de rappeler que le rôle de la tradition est aussi de combler la fracture initiale entre le dieu-fondateur et les hommes grâce à l’exercice d’une liturgie appropriée qui rend à nouveau le dieu présent parmi les hommes, souvent de manière non visible au commun de ces derniers.
Il est de coutume, dans toutes les sociétés, que les dieux règnent sans partage et que les hommes qui prennent le relais de son pouvoir sur terre ont tendance à suivre le même chemin jusqu’à ce qu’un obstacle insurmontable leur en barre le passage.
En Afrique, l’exercice solitaire du pouvoir est apparu au fil du temps comme un risque absolu et la palabre comme l’outil approprié pour amoindrir la rivalité entre les prétendants au pouvoir. Loin de recommander à celui qui y prétend de tuer ses rivaux ou de capturer la liberté de tous contre la vague promesse qu’ils n’en sont pas dépouillés comme dans les mythes occidentaux d’institution du pouvoir, la tradition africaine recommande plutôt d’associer matériellement les pères de famille à la gestion du pouvoir de manière à faire apparaître le commandement comme une auto obligation collective – non pas comme une soumission à une puissance hétérogène.
Du coup, le roi africain n’est plus celui qui institue. Il gère, fait appliquer, invoque, convoque, demande à être éclairé. Il ne décide plus selon son bon vouloir, mais selon la tradition sur laquelle il n’a aucun pouvoir de dissolution. Il conduit le clan selon les règles auxquelles il est lui-même subordonné. Le pouvoir exécutif qu’il incarne n’a aucune prise sur la tradition dont il ne peut s’écarter, sous peine de mettre son propre pouvoir en cause et de s’aliéner les princes, les conseillers et les pères de famille.
Il importe de noter, contrairement à la fable qui continue de courir sur la « mission civilisatrice » qui prétend avoir œuvré à la démocratisation des sociétés africaine, que le pouvoir solitaire aux mains d’un seul individu avait presque disparu dans l’ensemble de l’Afrique noire à la veille de la colonisation. La concession faite aux pères de famille avait déjà largement eu lieu. Si on ne peut pas la qualifier de « démocratie » comme en Occident, il n’en reste pas moins qu’en concentrant le pouvoir entre les mains des chefs de paille (nommés par l’administration coloniale à la place des chefs traditionnels, qui, pour la plupart, résistèrent à la conquête coloniale), l’administration coloniale a ramené physiquement et intellectuellement les pays africains au stade monopolistique antérieur de la gestion du pouvoir, à savoir celui de l’exercice solitaire du pouvoir.
Depuis lors, la loi civile et ses tribunaux, conçus pour protéger la nouvelle centralisation du pouvoir, ont remplacé la tradition consensuelle et l’institution de la palabre qui leur avait servi de pivot.
Il faut se garder de considérer l’opposition entre la loi civile et la tradition comme une simple opposition formelle entre deux genres de contraintes qui pèsent sur les hommes réunis en sociétés organisées.
La loi civile est un ensemble de moyens juridiques assis sur un mythe qui ne conçoit l’efficacité du pouvoir politique que lorsqu’il est centralisé et que la pérennité du pouvoir revient à une minorité : de classe, de religion, et même de peau comme sous le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. La tradition africaine, par opposition, est assise sur le mythe opposé qui ne conçoit l’efficacité du pouvoir politique que lorsqu’il est géré par tous, au nom de tous et dans un souci de proximité.
La loi civile et la tradition appartiennent à deux régimes d’exercice du pouvoir aux effets opposés.
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