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LECTURE CRITIQUE · MERISPHERE REVIEW
Recension et lecture critique · Religions et faits religieux
POLITIQUE ET GOUVERNANCE

Quand le Cardinal Malula Dénonçait la crise des modèles

Antoine Nguidjol
Première publication · 3 septembre 2022

Résumé

Cette lecture revient sur la critique formulée par le cardinal Joseph-Albert Malula à l'égard des modèles sociaux, culturels et religieux proposés aux sociétés africaines. L’auteur examine la portée de cette « crise des modèles » dans un contexte de décolonisation, d’africanisation du christianisme et de transformation des institutions. Le texte conserve la parole de Malula comme point d’appui historique tout en distinguant son contexte d’énonciation des usages contemporains qui peuvent en être faits.

Mots-clés — Joseph-Albert Malula ; modèles ; Afrique ; christianisme ; décolonisation ; culture

Abstract

This critical reading revisits Cardinal Joseph-Albert Malula’s critique of the social, cultural and religious models proposed to African societies. It examines the significance of this ‘crisis of models’ in a context of decolonisation, the Africanisation of Christianity and institutional transformation. Malula’s words are retained as a historical reference point while distinguishing their original context from contemporary uses.

Keywords — Joseph-Albert Malula; models; Africa; Christianity; decolonisation; culture

Lors de la célébration du vingt-cinquième anniversaire de son épiscopat – qui coïncidait cette année-là avec la journée internationale de la jeunesse – le cardinal Malula livra aux Congolais quelques-unes des recettes qui avaient fait de lui le grand homme de culture, le grand visionnaire, le mystique et l’architecte qui fait encore aujourd’hui l’orgueil non seulement de l’église catholique africaine, mais celle de l’Afrique noire. Nous nous souvenons encore de l’homme intrépide qui n’eut jamais peur de défendre ses positions devant le Pape en personne ni devant l’impitoyable Maréchal Mobutu.

Ecouter sa conscience en tout temps car tout s’y joue .

La conscience, disait-il, est cette voix intérieure qui rappelle à l’homme la vérité sur lui-même. Elle lui dit ce qui est bien et ce qui est mal ; elle l’informe de ce qu’il doit faire et de ce qu’il ne doit pas faire. La conscience bien formée donne à l’homme le sens du devoir et des responsabilités. Elle est comme la voix de Dieu qui nous parle et nous éclaire sur ce qui lui plait et ce que nous devons accomplir. Aux jeunes en particulier, le Cardinal Malula recommandait ceci :

« Efforcez-vous de joindre la conscience à la science et à la compétence. Efforcez-vous de vous faire surtout une idée grande de votre devoir. (…). Se faire toujours une grande idée de sa tâche et de sa responsabilité dans la société rend l’homme consciencieux et le stimule à se hisser toujours à la hauteur de ses tâches. »

Maitriser ses passions, car on ne peut se diriger soi-même, ni sa famille, ni aucun groupe de personnes si on est incapable de maîtriser ses passions .

Appliquez-vous donc, recommandait-il, à maitriser vos passions. Car la maitrise des passions libère les énergies intellectuelles et les facultés spirituelles de l’homme. La pureté, l’amour de la Vérité, la conscience de son devoir élèvent l’homme et l’ennoblissent. Libéré des tiraillements et de la servitude des passions, l’homme acquiert un sens aigu du devoir et de ses responsabilités.

Suivre un modèle et ensuite s’ériger soi-même en modèle

Un peuple sans modèle, disait-il enfin, est un peuple sans histoire. Des hommes modèles sont comme des disques incandescents qui jalonnent l’histoire d’un peuple. Ils constituent des points lumineux de référence pour les générations présentes et à venir. Et de s’insurger contre « la crise économique » comme causalité absolue chaque fois qu’il s’agit de rechercher les causes de la détresse des peuples. A cette causalité à ses yeux relative, il substitue une, plus réelle qui s’enfonce dans l’épaisseur de notre expérience sociale et humaine, celle de « la crise des modèles. »

Le Congo a vu naître le Cardinal Malula. Il est la preuve que ce pays n’est ni le pays de la médiocrité ni celui de la malédiction – comme certains veulent le faire accroire – mais le creuset où le génie est en travail dans l’adversité, l’analphabétisme systémique, le délitement des liens sociaux provoqué par les guerres, les déplacements massives des populations, l’urbanisation anarchique, l’abaissement des contraintes morales par l’achat des consciences et le commerce politique, le doute et la tentation du découragement qui en découlent pour les populations démunies et désorientées.

S’il y a une crise bien réelle des modèles dans nos pays, souligne le cardinal Malula, il y a encore, heureusement, des modèles à suivre. Il convient toujours de se rappeler qu’aucun pays ne part pas de zéro. Des modèles pavent toujours le chemin collectif, le montrant parfois silencieusement, ou criant comme Jean le baptiste. Le seul effort qui nous est demandé, qui est à la hauteur de chacun de nous, c’est d’ouvrir les yeux et les oreilles. De les ouvrir bien grands, jusqu’à la taille du village, de la ville et du monde. A la fois pour voir et entendre la bêtise massive de la majorité, et voir ou entendre l’héroïsme presqu’invisible d’une petite minorité de gens qui s’attèlent à montrer l’excellence dans les petites choses de tous les jours. Ce faisant, en ouvrant grand les yeux et les oreilles à la taille du village, de la ville et du monde, nous apercevons une autre facette de la crise, celle qui est liée à notre position souvent neutre, plate, indécise, qui attend que d’autres fassent d’abord pour qu’on fasse ensuite, c’est-à-dire jamais. Ainsi donc, s’il y a une crise, elle est d’abord en nous. C’est cette crise-là qu’il est fondamental de régler avant toute chose.

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