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Article scientifique · Philosophie
PHILOSOPHIE ET PENSÉE AFRICAINE

Qu’est-ce que la philosophie ?

Antoine Nguidjol
Première publication · 10 janvier 2025

Résumé

Ce texte reprend la question classique de la définition de la philosophie en confrontant plusieurs réponses majeures de son histoire. De Platon à Heidegger, d’Aristote à Kant, de Hegel à Marx, l’auteur montre que philosopher ne se réduit pas à une fonction unique : recherche de la vérité, interrogation de l’être, orientation de l’existence, critique de la connaissance ou transformation du monde. L’enjeu est de dégager, au-delà de ces différences, ce qui fait de la philosophie une activité de problématisation et de pensée.

Mots-clés — philosophie ; vérité ; être ; raison ; critique ; histoire de la philosophie

Abstract

This article revisits the classical question of how philosophy should be defined by relating several major answers from its history. From Plato to Heidegger, and from Aristotle to Kant, Hegel and Marx, it shows that philosophising cannot be reduced to a single function: the pursuit of truth, the questioning of being, the orientation of existence, the critique of knowledge or the transformation of the world. The aim is to identify, beyond these differences, what makes philosophy an activity of problematisation and thought.

Keywords — philosophy; truth; being; reason; criticism; history of philosophy

Vieille question, pourtant toujours d'actualité. Chaque créateur de courant philosophique y a apporté sa réponse au fil de l’histoire.

Pour Platon, philosopher, c’était apprendre à mourir : se détacher des illusions du corps pour permettre à l’âme d’atteindre la vérité. Pour Heidegger, c’était interroger l’être, une question fondamentale qui, à son avis, rend toute chose compréhensible. Aristote liait la philosophie à la poursuite de la vie bonne, considérant l’épanouissement humain (eudaimonia) comme le but ultime, accessible par une vie de contemplation et de vertu.

Pour Descartes, le cogito ( je pense, donc je suis ) était central : il voyait dans la certitude de la pensée le fondement de toute connaissance. Kant, quant à lui, mettait l’accent sur l’autonomie rationnelle, affirmant que la moralité résidait dans la capacité de l’homme à se donner à lui-même ses lois, guidé par la raison.

Hegel voyait la philosophie comme le processus par lequel l’Esprit réalise sa pleine conscience à travers l’histoire, tandis que Marx critiquait cette abstraction, insistant sur la nécessité de transformer concrètement le monde par l’analyse des structures économiques et sociales. Gramsci et Althusser ont approfondi cette réflexion en explorant les rapports entre idéologie, structure sociale et transformation politique.

Malgré ces divergences, une certitude semble unir les philosophes : l’homme, en tant qu’être vivant doué de raison, cherche à donner un sens à sa vie et à sa condition humaine.

On ajoutera cependant, par souci d’exactitude, que si l’exercice de la raison est souvent central en philosophie, certains courants philosophiques, comme le mysticisme ou l’existentialisme, ont également exploré des dimensions qui valorisent l’intuition, la foi ou même l’absurde, comme chez Kierkegaard ou Camus.

Il n’en reste pas moins que la philosophie s’inscrit dans le cadre de la vie humaine et en explore les multiples dimensions : épistémologique, métaphysique, éthique, politique, et parfois même économique. En gros, elle se déploie dans la polarité entre l’usage de la raison et les multiples facettes de la vie humaine, cherchant moins à fournir des réponses définitives qu’à approfondir notre compréhension de ce qui rend la condition humaine singulière et complexe.

La philosophie : une manière de vivre

Depuis ses origines antiques, la philosophie n’est pas qu’un exercice intellectuel visant à comprendre le monde. Elle est une manière de vivre, un processus de transformation de soi par la pensée. Contrairement aux sciences, qui cherchent à expliquer les phénomènes, ou aux techniques, qui visent à les maîtriser, la philosophie aspire à transformer l’individu. Philosopher, c’est incarner la pensée au quotidien, en cherchant un dépassement constant de soi et une quête inlassable de sens.

Pour les philosophes antiques, la philosophie était indissociable d’une pratique de vie. Socrate, figure emblématique de cette époque, vivait ses idées, questionnant sans relâche la vertu et la justice. « Une vie sans examen ne vaut pas d’être vécue », disait-il. Cette quête existentielle et éthique résume l’essence de la philosophie : penser pour mieux vivre.

Les écoles philosophiques antiques telles que le stoïcisme, l’épicurisme et le cynisme avaient également pour but de transformer la vie de leurs adeptes, mais chacune selon des principes différents. Épictète, figure majeure du stoïcisme, enseignait que « ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais les jugements qu’ils portent sur elles », soulignant l’importance de maîtriser ses réactions pour atteindre la sérénité. De son côté, Pythagore, bien qu'il ne fût pas un philosophe au sens strict, cherchait à instaurer une harmonie entre la vie intérieure et l’ordre cosmique, encourageant une transformation personnelle à travers la pratique des mathématiques, de la musique et de la purification de l’âme.

Philosophie et résistance

Comme on le voit, depuis ses origines, la philosophie a toujours proposé, et de manière constante, un art de vivre transcendant les valeurs matérielles et les injonctions modernes d’efficacité économique.

Dans un monde dominé par le profit et la productivité, la philosophie invite à réhabiliter des dimensions non quantifiables comme la justice, le bonheur ou la dignité humaine.

Jean-Paul Sartre a incarné cette résistance en refusant le prix Nobel de littérature en 1964, affirmant qu’un écrivain ne devait pas se laisser institutionnaliser. Michel Foucault, en participant à des luttes sociales, et Pierre Bourdieu, en dénonçant les dérives néolibérales, montrent comment la philosophie peut s’opposer aux logiques dominantes de marchandisation et de consommation effrénée.

La philosophie et le « souci de soi »

Michel Foucault a exploré le concept du « souci de soi » dans plusieurs de ses cours au Collège de France, notamment, lors de son cours intitulé « L'Herméneutique du sujet » en 1981-1982, et dans le Tome 3 de son « Histoire de la sexualité », publié en 1984.

Foucault y souligne l'importance du « souci de soi » comme pratique éthique et de transformation personnelle, en contraste avec la primauté accordée à la pensée dans les philosophies modernes. Une perspective similaire se retrouve chez Emmanuel Levinas, qui fait de l’éthique la « philosophie première ». Dans Totalité et Infini , Levinas place la responsabilité envers autrui au cœur de la réflexion philosophique, affirmant que l’éthique précède et transcende l’ontologie. La rencontre avec le visage de l’autre, irréductible et unique, impose une responsabilité inconditionnelle et immédiate, qui fonde toute relation humaine. Cette conception éthique exige une reconnaissance radicale de l’autre et un engagement constant envers autrui, traduits dans la vie quotidienne par des gestes simples mais profonds : écouter, accueillir, et aider sans attendre de retour. Pour Levinas, l’éthique n’est pas une abstraction : c’est une manière d’être au monde, une hospitalité radicale qui refuse l’indifférence et affirme la primauté de la relation sur l’individualisme.

La difficulté de philosopher

Philosopher exige de concilier pensée et action, ce qui représente une tension souvent difficile à surmonter. Pascal, dans ses Pensées (par exemple, le fragment 147, éd. Brunschvicg), critique l’hypocrisie de ceux qui prêchent le mépris de la gloire tout en cherchant eux-mêmes la renommée. Cette observation souligne l'exigence et la complexité de l’entreprise philosophique, qui appelle à un équilibre constant entre théorie et pratique.

Kierkegaard, dans Ou bien… ou bien , rappelle que philosopher est avant tout un choix de vie, un engagement subjectif et existentiel. Selon lui, la pensée ne peut se détacher de la vie de celui qui la porte. Nietzsche, avec son célèbre "Deviens ce que tu es" ( Ainsi parlait Zarathoustra ), invite, lui aussi, le philosophe à un dépassement de soi constant, tandis que Jacques Bouveresse, dans Pourquoi des philosophes ? , insiste sur l’impératif de rigueur intellectuelle du philosophe et son engagement à dénoncer les sophismes et discours creux.

Ainsi, même le philosophe ne peut prétendre abuser du bon sens de ceux qui l’écoutent. À travers son discours, on peut discerner une cohérence ou une contradiction qui témoigne inévitablement de son choix de vie. Il n’est pas du tout sûr que ce choix le rapproche du surhomme nietzschéen ou de l’intellectuel rigoureux de Bouveresse, « viscéralement » dénonciateur des discours fumeux et creux.

Bref

Philosopher, ce n’est pas seulement raisonner, c’est vivre. Depuis Socrate jusqu’à Nietzsche, la philosophie s’incarne dans une tension entre pensée et action, une quête inachevée de sens et d’authenticité. C’est un engagement personnel et éthique qui transcende les simples constructions intellectuelles pour devenir un art de vivre.

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