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IDÉES ET SOCIÉTÉ

Repenser l'originalité à partir du champ de la répétition créatrice : le Shanzhai vu par Byung-Chol Han

Antoine Nguidjol
Première publication · 23 novembre 2024

Résumé

À partir du concept de shanzhai, tel que l’analyse de Byung-Chul Han, cet essai interroge l’opposition occidentale entre original et copie. L’imitation y apparaît comme un processus susceptible de modifier, adapter et prolonger ce qu’elle répète. L’auteur examine ainsi une conception de la création dans laquelle l’identité d’une œuvre ou d’un objet n’exclut ni la variation ni la transformation, et met cette conception en rapport avec les débats contemporains sur l’innovation et l’appropriation.

Mots-clés — Byung-Chul Han ; shanzhai ; originalité ; imitation ; répétition ; création

Abstract

Drawing on Byung-Chul Han’s analysis of shanzhai, this critical essay questions the Western opposition between original and copy. Imitation appears as a process capable of modifying, adapting and extending what it repeats. The author thus examines a conception of creation in which the identity of a work or object does not exclude variation or transformation, and relates this conception to contemporary debates about innovation and appropriation.

Keywords — Byung-Chul Han; shanzhai; originality; imitation; repetition; creation

Dans Le Désir – l’enfer de l’identique (2015), Byung-Chul Han, philosophe allemand d’origine coréenne, bouscule le préjugé persistant d’une Chine stérile en matière de création, et qui s’enrichit en pillant le génie occidental par l’entremise de l’imitation.

En explorant le concept de shanzhai – souvent traduit par « contrefaçon chinoise » –, Byung-Chol Han nous invite à repenser la créativité dans un monde interconnecté et à partir du champ de la répétition créatrice.

Le Shanzhai : une imitation réinventée

Le shanzhai est souvent perçu par beaucoup en Occident comme un simple plagiat. Byung-Chul Han montre pourtant qu’il y a derrière cela un véritable concept et que ce phénomène va bien au-delà de ce que l’intuition perçoit. Pour lui, en l’examinant de près, ce phénomène incarne une innovation pratique : il adapte, transforme et enrichit les modèles existants pour répondre aux besoins locaux, ignorés par les créations originales.

Le philosophe s'appuie sur les téléphones shanzhai qui, conçus à partir de modèles occidentaux, ajoutent des fonctionnalités adaptées au quotidien des consommateurs asiatiques (et africains). Certains, note-t-il, intègrent un détecteur de faux billets, qui répond à des enjeux de sécurité économique, d’autres, poursuit-il, permettent l’utilisation de plusieurs cartes SIM, ce qui s’avère crucial dans les régions où les opérateurs téléphoniques ne couvrent pas tout le territoire.

Si Byung-Chol Han ne le dit pas de manière explicite, aucune personne informée ne peut ignorer le fait que les téléphones chinois ont dépassé le seuil du banal, et que dès lors, ils sont de légitimes objets de théorisation. En effet, en 2010, plus de 150 millions de téléphones shanzhai étaient vendus en Chine, ce qui représentante près de 20 % du marché mondial des mobiles. Ce succès montre comment les produits chinois surpassent leurs homologues occidentaux en termes de pertinence et d’accessibilité pour les populations locales ; et comment, dès lors, ce phénomène rebat les cartes des concepts anciens, tels que la créativité et l’originalité. On ne peut dès lors plus penser la création et l’originalité de la même manière qu’avant.

Création et originalité : une nouvelle perspective

Byung-Chol Han met en lumière la différence fondamentale entre les conceptions d’originalité en Occident et en Orient. En Occident, dit-il, l’originalité est fixée dans une œuvre unique et immuable, comme la Joconde au Louvre. Sa valeur repose sur son authenticité préservée et sa stabilité à travers le temps.

En Orient, par contraste, l’originalité réside dans un processus continuel de renouvellement. Les sanctuaires d’Ise au Japon, par exemple, reconstruits tous les vingt ans selon des techniques ancestrales, incarnent pour lui cette dynamique.

Pour Byung-Chol Han, l’Asie nous montre que l’originalité ne se trouve pas dans l’objet, mais dans la transmission vivante des savoir-faire, et que l’Occident, en rigidifiant l’idée d’authenticité, limite par conséquent sa compréhension de la créativité.

Le shanzhai et la responsabilité collective

Byung-Chol Han rapproche aussi le shanzhai des réflexions éthiques et philosophiques, d’Emmanuel Levinas et de Michel Foucault. Il en tire l’argument selon lequel le shanzhai ne se contente pas de copier : il répond à des besoins collectifs et revisite la notion de responsabilité.

Dans cette perspective, la création ne peut plus se réduire à un acte solitaire. C’est un dialogue constant entre les exigences de la société et les possibilités offertes par les modèles existants. Comme Emmanuel Levinas l’affirme, l’altérité est une source d’inspiration.

La fin de l’hégémonie culturelle

Pour Byung-Chol Han, le phénomène du shanzhai interroge aussi l’hégémonie culturelle occidentale, souvent perçue comme la référence universelle. Tout comme le shanzhai réinterprète des modèles existants pour les rendre pertinents localement, on peut aussi noter que les pratiques artistiques et artisanales de civilisations non occidentales, comme celles d’Afrique, démontrent une créativité fondée sur l’adaptation et la réinvention.

Dans l’art africain traditionnel, par exemple, les masques et les sculptures respectent aussi des modèles transmis de génération en génération, tout en intégrant des variations propres à chaque artiste ou contexte. Cette approche, similaire au shanzhai , montre que l’innovation peut naître de la réappropriation d’une tradition ou d’une imitation.

Les créations africaines contemporaines, par exemple, notamment dans la mode ou le design, s’appuient sur ce même principe et défient les notions occidentales d’authenticité et de propriété intellectuelle.

Reproduction et transformation

S’inspirant des travaux de Gilles Deleuze – qui distingue la « répétition mécanique » de la « répétition créatrice », c’est-à-dire de la simple reproduction ( Différence et répétition ), Byung-Chol Han réaffirme que répéter, c’est recréer. Il faut donc voir dans chaque copie est un acte différentiel. Ainsi, le shanzhai , loin d’être une simple reproduction mécanique, démontre une capacité à réinventer l’original en faisant émerger la différence.

vers une créativité plus inclusive

Que ce soit en Asie, en Afrique ou ailleurs, la reproduction est devenue un espace où se croisent invention et adaptation . Les cultures africaines partagent, elles aussi, l'idée que la création ne réside pas seulement dans la rupture avec le passé, mais aussi dans la manière de le revisiter, de le transformer et de l'adapter à de nouveaux contextes. La création consiste à imiter ce qui est Autre, comme le font ces petits Africains qui fabriquent des voitures en bambous.

Cette vision inclusive invite à repenser nos cadres rigides de l’originalité et à embrasser une créativité véritablement universelle.

Références bibliographiques

Han, Byung-Chul. 2016. Shanzhai: Deconstruction in Chinese. Translated by Philippa Hurd. Cambridge, MA: MIT Press.

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