Tous les hommes sont-ils voués à habiter le même espace perceptif ?
Résumé
Mots-clés — perception ; phénoménologie ; monde vécu ; culture ; langage ; expérience
Abstract
Keywords — perception; phenomenology; lifeworld; culture; language; experience
Derrière l’idée sympathique qui veut que les hommes soient voués à fusionner — au point de ramener la diversité humaine à ce qu’elle était avant la Tour de Babel, à savoir à une unique famille mondiale — se cache en réalité la tentative de naturaliser les forces dominantes. Ce « grand mélange » qu’on nous projette dissimule la loi de la sélection naturelle par le tri. Ainsi, ce qui a finalement valeur dominante sur le marché universel des échanges, ce n’est jamais ce qui rend le plus fort d’hier moins fort aujourd’hui, mais ce qui renforce sa position sur le marché verrouillé des échanges imposés. Partant, le double flux de l’offre et de la demande n’a que le charme illusoire d’un échange dont les termes sont faussés à la base. Car la croissance des uns ne doit qu’à la baisse des valeurs opposées des autres. C’est cette fraternité illusoire des marchés et cette égalité utopique des marchandises échangées que Marx dénonçait dans le libre-échange de son temps.
« Désigner par le nom de fraternité universelle l’exploitation à son état cosmopolite, disait-il, c’est une idée qui ne pouvait prendre origine que dans le sein de la bourgeoisie. Tous les phénomènes destructeurs que la libre concurrence fait naître dans l’intérieur d’un pays se reproduisent dans des proportions plus gigantesques sur le marché de l’univers… Messieurs, ne vous en laissez pas imposer par le mot abstrait de liberté. Liberté de qui ? Ce n’est pas la liberté d’un simple individu, en présence d’un autre individu. C’est la liberté qu’a le capital d’écraser le travailleur. » (K. Marx, Discours sur le libre-échange)
Il n’y a donc pas d’intermonde, si cela suppose qu’il y a des mondes qui, comme dans la théorie des ensembles, se compénètrent, livrent une partie de leur espace aux autres de manière à former une zone neutre qui n’appartiendrait à personne en particulier, mais à tous les membres des ensembles. Cette zone, si elle existe géométriquement, serait forcément une zone sous influence. Ce qui ruine toute idée, voire toute possibilité d’intermondialité.
L’espace « internations » n’est donc jamais un espace commun. Les nations ne s’y dissolvent pas. Elles n’y laissent pas une partie de leur être, car toute partie, même infime de leur être, est vitale à leur être. Ainsi donc, le « Tout-monde », qui s’apparente à un sujet purement linguistique, est le fantôme de la puissance des États puissants, l’écho qui amplifie leur parole, l’espace où s’exprime leur volonté de puissance ; bref, l’espace où finalement chaque État reste à sa place — petit, moyen, grand. Comme le souligne Marx à propos de l’illusion de l’harmonie créée par le libre-échange : « quand vous aurez fait tomber les quelques entraves nationales qui enchaînent encore la marche du capital, vous n’aurez fait qu’en affranchir entièrement l’action. Tant que vous laissez subsister le rapport du travail salarié au capital, l’échange des marchandises entre elles aura beau se faire dans les conditions les plus favorables, il y aura toujours une classe qui exploitera, et une classe qui sera exploitée. On a véritablement de la peine à comprendre la prétention des libre-échangistes, qui s’imaginent que l’emploi plus avantageux du capital fera disparaître l’antagonisme entre les capitalistes industriels et les travailleurs salariés. Tout au contraire, tout ce qui en résultera, c’est que l’opposition de ces deux classes se dessinera plus nettement encore. » (K. Marx, Discours sur le libre-échange )
L’intermonde n’est rien d’autre que le monde faussement « consensuel » des grandes firmes : une terre unifiée où les nations, les États, les frontières, les mœurs, les régimes politiques se dérobent aux regards. (Philippe Zarifian, L’émergence d’un peuple-Monde , PUF, 1999). C’est le monde imaginé par John Williamson, qui fut le vice-président de la Banque Mondiale et qui formalisa le fameux « consensus de Washington » — dont les principes ont vocation à s’appliquer en tout temps et à toutes les économies du monde. À savoir : la liquidation de toute instance régulatrice, étatique ou non, la libéralisation la plus totale et la plus rapide possible de tous les marchés (des biens, des capitaux, des services, des brevets, etc.) et l’instauration à terme d’une stateless global governance , d’un marché unifié et totalement autorégulé. (Jean Ziegler, les maîtres du monde )
Cela étant, comme le souligne Merleau-Ponty, chacun continue d’habiter son monde et de ne voir que selon son point de vue — comme le montre la guerre en Ukraine. Chacun n’entre dans l’être que par sa situation.
À remarquer toutefois que cela n’empêche pas qu’un groupe d’hommes ou qu’un groupe d’États partagent le même rapport (de situation) à l’être — comme au temps des « pays non-alignés » — et que, ce faisant, ils se rejoignent dans la signification commune des pensées qui découlent de cette situation commune.
Ainsi donc, pour partager les mêmes pensées ou les mêmes utopies, il n’est pas besoin d’être comme les autres au départ. Car, les différences se chargent de provoquer les convergences.
Contrairement à ce que l’on croit d’ordinaire, le mouvement qui conduit un groupe d’hommes ou d’États vers un autre n’est pas un mouvement pensé, un échange concerté, un emprunt conscient, mais la conscience des différences qui rendent possibles les convergences.
Dans le commerce entre les peuples, les déplacements de l’attention tissent les liens à partir des différences et ouvrent des horizons nouveaux aux uns et aux autres. Ce n’est pas une logique implacable qui pousse à la fusion des mondes. « Il n’est pas dans mes possibilités d’habiter dans autrui, si vraiment autrui est autrui. Cette expérience m’est interdite parce qu’elle ruine autrui en le dissolvant en moi. Affirmer le contraire, c’est soutenir un solipsisme déguisé ». Merleau-Ponty précise que « s’il y a un autre, je ne puis par définition m’installer en lui ; coïncider avec lui, vivre sa vie même : je ne vis que la mienne… même si nos relations m’amènent à convenir ou même à éprouver qu’il pense “lui aussi”, qu’il a “lui aussi” un paysage privé, je ne suis pas cette pensée comme je suis la mienne, je n’ai pas ce paysage privé comme j’ai le mien, ce que j’en dis est toujours dérivé de ce que je sais de moi par moi-même : je concède que si j’habitais ce corps j’aurais une autre solitude, comparable à celle que j’ai… mais le “si j’habitais” n’est pas une hypothèse, c’est une fiction ou un mythe. La vie d’autrui, telle qu’il la vit, n’est pas pour moi qui parle une expérience éventuelle ou un possible : c’est une expérience interdite, c’est un impossible, et il doit en être ainsi si vraiment autrui et autrui. » ( Le visible et l’invisible )
Dans le monde empirique, particulièrement dans celui des États, on n’a jamais vu de « dépassement » qui rassemble, mais des rassemblements qui n’aboutissent qu’à un état encombré de survivances de l’ordre ancien grevé de déficits manifestes et de solutions exclues. Le monde est reconduit à ce qui était par certains artifices dialectiques.
Les apparences sont sauves. Toutefois, « les apparences sont le déguisement de “forces” et de “lois” inconnues. Simplement, ces vérités ne sont pas seulement cachées comme une réalité physique que l’on n’a pas su découvrir, invisibles du fait que nous pourrons voir un jour face à face, que d’autres, mieux placés, pourraient voir, dès maintenant, pourvu que l’écran qui le masque soit ôté. » ( Le visible et l’invisible )
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