Cameroun : la vice-présidence prépare-t-elle l’après-Biya ou verrouille-t-elle l’alternance ?
Préparer la succession ou différer l’alternance ?
Le Cameroun dispose désormais d’un vice-président dans sa Constitution, mais cette fonction n’est pas encore pourvue. La réforme adoptée en avril 2026 modifie pourtant profondément la question de l’après-Paul Biya. Jusqu’alors, la vacance de la présidence devait ouvrir une période d’intérim, exercée par le président du Sénat, puis conduire rapidement à une nouvelle élection. Désormais, un vice-président nommé par le chef de l’État pourra achever le mandat présidentiel en cours.
La différence est considérable. Une succession jusqu’alors organisée autour du retour aux urnes pourra désormais être réglée au sein même de l’exécutif.
Les défenseurs de la réforme invoquent la continuité de l’État. Leur argument mérite d’être entendu. Paul Biya, âgé de 93 ans, gouverne depuis novembre 1982. Il a été officiellement réélu en octobre 2025 pour un huitième mandat. Dans ces conditions, l’organisation d’une éventuelle vacance du pouvoir ne relève plus d’une spéculation inconvenante, mais d’une responsabilité constitutionnelle.
La difficulté tient à la solution retenue. Le futur vice-président ne sera pas élu avec le président : il sera nommé et pourra être révoqué par lui. En cas de vacance de la présidence, il pourra cependant exercer la fonction suprême jusqu’au terme du mandat, fixé en 2032. Une décision présidentielle produira ainsi des effets que les démocraties réservent généralement au suffrage.
La réforme ne se contente pas de régler la succession. Elle en modifie la nature.
Une réélection qui n’a pas clos le débat
Le scrutin du 12 octobre 2025 devait répondre à une question simple : Paul Biya conservait-il la confiance d’une majorité d’électeurs ? Le Conseil constitutionnel l’a déclaré vainqueur avec 53,66 % des suffrages exprimés. Issa Tchiroma Bakary, ancien ministre passé dans l’opposition, a officiellement obtenu 35,19 %. Il a contesté ces résultats et revendiqué la victoire. Des manifestations ont suivi la proclamation. Elles ont donné lieu à des affrontements, à des arrestations et à plusieurs décès signalés. Le gouvernement a rejeté les accusations de fraude formulées par ses adversaires.
Le résultat officiel confère à Paul Biya un mandat constitutionnel. Il n’a cependant pas dissipé le malaise politique. Après plus de quatre décennies de pouvoir, une nouvelle candidature ne pouvait manquer de transformer l’élection en débat sur la succession.
La campagne d’Issa Tchiroma a renforcé cette dimension. Sa rupture avec le régime qu’il avait longtemps servi a déplacé une partie de la contestation vers le nord du pays, territoire important de la coalition présidentielle. Sa candidature a temporairement rassemblé des opposants issus de générations et de parcours différents. Le score qui lui a été officiellement attribué montre que le paysage politique ne peut plus être réduit à un pouvoir central opposé à des forces marginales et dispersées. Quelques mois après ce scrutin contesté, la Constitution a été révisée. Ce calendrier nourrit les interrogations sur les intentions politiques de la réforme.
De l’intérim à la succession
Avant avril 2026, le président du Sénat devait assurer l’intérim en cas de vacance de la présidence. Une nouvelle élection devait ensuite être organisée dans le délai prévu par la Constitution. La personne chargée d’assurer temporairement la continuité de l’État n’avait donc pas vocation à hériter du mandat.
Le nouveau dispositif rompt avec ce principe. En cas de décès, de démission ou d’incapacité permanente du président, le vice-président en fonction lui succédera et terminera le mandat. Si la vice-présidence est vacante ou si son titulaire est lui-même empêché, le président du Sénat assurera l’intérim et une élection sera organisée.
La succession immédiate peut prévenir une vacance prolongée, éviter une campagne précipitée et protéger l’administration contre une période d’incertitude. Plusieurs régimes présidentiels connaissent un mécanisme comparable. Dans nombre d’entre eux, toutefois, le vice-président est élu en même temps que le président. L’électeur sait alors qui exercera le pouvoir si le chef de l’État disparaît ou se trouve empêché. Le Cameroun a retenu une autre formule : le président désigne lui-même la personne susceptible de lui succéder. Les citoyens n’interviennent pas dans ce choix.
Le nom du successeur
Aucun vice-président n’avait été officiellement nommé à la clôture de cet article. Cette absence entretient les spéculations. Le nom de Franck Biya, fils du président, revient régulièrement dans les discussions sur la succession. Un faux décret annonçant sa nomination a circulé peu après l’adoption de la réforme. Plusieurs organismes de vérification ont établi que ce document n’avait aucune authenticité.
L’épisode est révélateur du climat politique, sans constituer une preuve. Une transmission familiale n’est pas établie, et aucun élément suffisamment solide ne permet d’affirmer que Paul Biya destine la vice-présidence à son fils.
La difficulté institutionnelle ne dépend d’ailleurs pas de l’identité du futur titulaire. La Constitution permet désormais à une personne choisie par le président d’accéder ultérieurement à la magistrature suprême sans avoir remporté elle-même une élection présidentielle. Ramener le débat à une possible succession familiale ferait donc oublier l’essentiel : la source du pouvoir du futur successeur.
La stabilité et son prix
Les partisans du régime insistent depuis longtemps sur la stabilité du Cameroun. Dans une région éprouvée par les coups d’État, les guerres civiles et les crises institutionnelles, cet argument ne peut être écarté.
L’État camerounais doit simultanément affronter le conflit dans les régions anglophones, les violences liées à Boko Haram dans l’Extrême-Nord, de fortes inégalités territoriales et les effets des crises qui frappent plusieurs pays voisins. Une succession désordonnée pourrait aggraver ces fragilités.
La continuité administrative constitue donc un objectif légitime. Encore faut-il préciser ce que l’on entend maintenir. La pérennité des institutions ne se confond pas avec la conservation des équilibres politiques qui soutiennent le pouvoir en place. Lorsque la personne appelée à terminer le mandat est désignée par le président, il devient difficile de distinguer la continuité de l’État de celle du système dirigeant.
Une transition qui dépasse Paul Biya
La longévité de Paul Biya conduit souvent à personnaliser l’analyse du Cameroun. Plus de quarante années de pouvoir ont cependant façonné bien davantage qu’une présidence. Elles ont structuré l’administration, le parti au pouvoir, les carrières politiques et les relations entre Yaoundé et les élites régionales.
Une transition ne consistera donc pas seulement à remplacer un homme. Elle redistribuera l’accès aux administrations stratégiques, aux réseaux de nomination et aux mécanismes de médiation construits pendant plusieurs décennies. Elle affectera également les équilibres régionaux, linguistiques et sociaux sur lesquels repose le pouvoir central.
Cette réalité explique la prudence du régime. Elle explique aussi l’inquiétude suscitée par la réforme : plus un système s’est longtemps organisé autour d’un président, plus sa succession devrait dépendre d’institutions qui ne lui appartiennent pas personnellement. À défaut, la préparation de la succession risque de se confondre avec le choix du successeur.
Une institution ancienne dans un système différent
Le Cameroun a déjà connu une vice-présidence dans le cadre de son organisation fédérale. Cette fonction a disparu avec le passage à l’État unitaire en 1972. Sa réapparition, plus d’un demi-siècle plus tard, ne constitue pas un rétablissement à l’identique.
La vice-présidence de l’époque fédérale participait à la représentation des composantes territoriales du pays. Celle de 2026 appartient à un exécutif fortement présidentialisé et dépend juridiquement du chef de l’État qui nomme son titulaire.
La question concerne le rapport entre nomination et succession. L’élection du président et du vice-président sur un même ticket aurait donné au second une légitimité populaire identifiable. Une élection organisée après une brève période d’intérim aurait également rendu la décision aux citoyens. Le Cameroun a préféré le mécanisme qui assure la plus longue continuité de l’exécutif tout en différant le retour aux urnes.
L’opposition face à une nouvelle configuration
Avant la réforme, la vacance de la présidence devait ouvrir une échéance électorale rapprochée. Cette perspective n’est plus garantie. Un vice-président devenu président pourrait disposer du temps restant du mandat pour exercer le pouvoir, acquérir une stature nationale, diriger l’appareil exécutif et préparer l’avenir politique.
L’opposition ne pourra donc pas limiter sa critique à la personne qui sera éventuellement nommée. Elle devra répondre à une question plus générale : comment garantir la continuité de l’État sans priver durablement les citoyens du droit de choisir celui qui gouvernera après une vacance de la présidence ?
Le RDPC est lui aussi concerné. La présence de Paul Biya a longtemps contenu les ambitions, les rivalités régionales et les conflits d’appareil. La vice-présidence pourrait organiser leur règlement ; l’annonce d’un titulaire pourrait également les rendre plus visibles et les accélérer.
La succession n’est pas l’alternance
Le Cameroun devait prévoir les conséquences d’une vacance présidentielle. L’âge du chef de l’État rendait cette question impossible à différer indéfiniment. Mais succession et alternance ne désignent pas la même réalité. La succession organise le passage du pouvoir d’une personne à une autre. L’alternance suppose qu’une majorité, un programme et des responsables puissent être remplacés par la décision des électeurs.
La réforme d’avril 2026 protège la continuité de l’exécutif. Elle ne répond pas à la crise de confiance exprimée pendant et après le scrutin de 2025. Elle ne résout ni le conflit anglophone, ni les difficultés économiques, ni les attentes d’une population très majoritairement plus jeune que ses dirigeants.
La première épreuve sera la nomination — ou l’absence prolongée de nomination — du vice-président. Le Cameroun pourra alors mieux apprécier si la réforme de 2026 prépare l’État à une vacance inévitable ou si elle permet au pouvoir en place d’organiser lui-même les conditions de son lendemain.
Vincent de Paul Ondoa