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ESSAI CRITIQUE · MERISPHERE REVIEW
Essai et intervention · Sociologie
SOCIÉTÉ ET CULTURE

Le football africain comme miroir des « sociétés primitives »

Antoine Nguidjol
Première publication · 23 avril 2024

Résumé

À partir du football, cet essai examine certaines formes de représentation collective, d’appartenance et de mobilisation symbolique au sein des sociétés africaines. L’expression « sociétés primitives », conservée parce qu’elle figure dans le titre et l’argument de l’auteur, est traitée comme une catégorie problématique héritée de traditions anthropologiques anciennes, et non comme une qualification descriptive des sociétés africaines. Le sport sert ainsi de point d’entrée à une réflexion sur le groupe, le rituel, l’identification et les usages sociaux de la compétition.

Mots-clés — football ; Afrique ; anthropologie ; représentation collective ; rituel ; appartenance

Abstract

Using football as its point of departure, this essay examines forms of collective representation, belonging and symbolic mobilisation in African societies. The expression ‘primitive societies’, retained because it belongs to the author’s title and argument, is treated as a problematic category inherited from older anthropological traditions rather than as a descriptive characterisation of African societies. Sport thus provides an entry point for reflection on groups, ritual, identification and the social uses of competition.

Keywords — football; Africa; anthropology; collective representation; ritual; belonging

Au moment où des chefs d’Etat africains revendiquent haut et fort leur addiction au football, que des guerres d’appareils font rage entre ministères des sports et fédérations de football, que ce sport monopolise le temps de loisir de milliards de téléspectateurs africains, que les grands annonceurs y investissent des sommes colossales, que des jeunes africains à peine majeurs gagnent des salaires à faire pâlir d’envie ingénieurs, médecins, hommes d’affaires et chercheurs en Afrique, on a oublié que ce sport fut et reste fondamentalement le sport du pauvre. On a oublié qu’il comporte encore de nombreux éléments des sociétés dites « primitives » que la société urbaine n’a pas réussi à effacer - même après avoir fragmenté le monde rural.

Un substitut aux liens de parenté

Le football n’est pas le sport des villages d’Afrique. Le dire ne signifie pas qu’on ne peut trouver trace, dans l’Afrique traditionnelle, de jeunes gens donnant du pied contre une balle en caoutchouc ou contre des citrons, des oranges ou des pamplemousses – ni que les jeux d’équipe étaient absents des sociétés traditionnelles. Chaque société a ses propres jeux collectifs, et les sociétés africaines en avaient de nombreux. Ces derniers ont simplement perdu leurs joueurs au profit des sports de ville, dans le même mouvement qui a conduit l’homme noir de la campagne à se délocaliser en ville blanche.

Le football est un sport de la ville africaine, c’est incontestable. Il a pour fonction sociale de recréer les liens perdus dans une société urbaine bouleversée. Une équipe de football, c’est sans aucun doute une parenté de substitution aux liens sociaux dégradés par l’exode rural, qui a durement frappé et frappe encore les sociétés agraires. Les joueurs y retrouvent une « famille », des codes, une hiérarchie, une histoire, une tradition qui rappellent ceux des groupes dont ils sont issus.

Georges Balandier a montré, dans son anthropologie des « Brazzavilles noires », comment les ruraux qui se déplacent de la campagne vers la ville « voyagent » avec le même état d’esprit, la même psychologie, ou la même « mentalité » du village – que même l’effacement graduel de la langue d’origine dans l’espace urbain n’arrive pas à effacer.

Il faut cependant noter que l’effacement graduel des langues de campagne dans l’espace urbain n’est pas une simple reddition, mais le résultat de la concurrence entre les langues au sein de l’espace urbain et de la domination de l’une d’entre elles sur les autres. Concurrence des langues, monolinguisme sectoriel des quartiers, voire pseudo-total dans la ville, occupation clanique de l’espace urbain, spécialisation clanique des métiers, etc., le football ne peut se déployer en dehors de ces dynamiques sociales. Il reflète au contraire les déplacements des perceptions du monde rural, ses stratégies de conquête de l’espace urbain, bref, il exprime en creux les rivalités des groupes sociaux.

Le football au Cameroun : une étude de cas

Les premières équipes camerounaises de football se sont constituées sur une base essentiellement « géographique » et donc ethnique : Oryx Club regroupait les ressortissants de l’ethnie Douala habitant une des rives du fleuve Wouri (Akwa, Bonandjo, etc.) ; Caïman Club regroupait l’ethnie Douala rivale habitant l’autre rive du fleuve (Bonabéri, etc.). Dans la même ville de Douala, on a vu naître, plus tard, au fur et à mesure que la ville accueillait de nouveaux arrivants de la périphérie immédiate ou des provinces lointaines, des clubs de football comme Dynamo du quartier Nkonmondo, dont les joueurs étaient essentiellement de l’ethnie basaa, et Union de Douala, composée de ressortissants de l’ethnie bamiléké, issus d’un quartier de la ville.

À Yaoundé, Canon Club regroupait les ressortissants de l’ethnie Ewondo ; tandis que Tonnerre Club (qui fit connaître George Weah, l’ancien président du Libéria) et Diamant Club regroupaient les ressortissants d’autres ethnies de la même ville.

La liste des clubs camerounais de football constituée originellement sur la base ethnique est un fait sociologique national qui touche aussi bien les grandes métropoles que les villes de province comme Épervier d’Ebolowa (Bulu), Unisport de Bafang (Bafang) ; Racing de Bafoussam (Bafoussam) ; Coton Sport de Garoua (ethnies du nord) ; PWD de Bamenda (ethnies du nord-ouest anglophone), etc.

Le football n’est pas qu’un jeu : c’est un espace de lutte symbolique qui rappelle des luttes tribales plus anciennes

La géographie du football est minée par les rivalités entre les groupes sociaux qui se disputent le contrôle de l’espace national et urbain. À titre d’exemple, la rivalité légendaire entre les équipes de football de la ville de Douala, à savoir Le Caïman-club et L’Oryx-club, n’est pas seulement une rivalité de classement visant le seul gain financier – la Coupe du Cameroun, par exemple.

La rivalité entre les clubs de football de la ville de Douala a ceci de particulier qu’en plus du gain financier visé, elle est une lutte pour le classement symbolique – qui redouble la rivalité qui opposait naguère les princes de Douala pour le contrôle de la ville. On note d’ailleurs qu’une décrue de cette rivalité, directement liée aux chiffres démographiques de la ville, a des conséquences directes sur la composition des équipes – malgré la relative stabilité des membres de la direction. Une équipe comme L’union de Douala, essentiellement composée de joueurs originaires de l’ouest du Cameroun, n’a pu voir le jour que parce que ces originaires sont devenus plus nombreux à Douala, dépassant de loin les habitants de la ville, à savoir les Douala, qui formaient le gros des équipes de Caïman et de l’Oryx de Douala. Il existe donc une causalité indéniable entre la démographie et la composition des équipes de football.

Le même constat peut être fait dans les villes de l’ouest du Cameroun. Notons, contrairement à la ville de Douala, que la relative homogénéité ethnique des équipes des régions de l’ouest résulte de la stabilité du rapport démographique entre les locaux et les non-ressortissants dans ces provinces.

Ainsi, les équipes de football constituent un indicateur des rapports démographiques dans un espace urbain donné. Elles font bien plus que nous laisser spectateurs d’un simple jeu de ballon. Ce jeu de ballon laisse plutôt apparaître des dynamiques sociales telles que la distribution des quantités sociologiques dans les espaces urbains, et les rivalités, souvent bien réelles, que le jeu lui-même peut mettre en jeu ou hors-jeu.

Le jeu comme scénarisation de la rivalité

Ainsi, le jeu scénarise la rivalité tout en invitant les spectateurs à participer à un enjeu qui dépasse le simple gain financier. Bien souvent, bien qu’il n’en ait pas conscience, le spectateur de football est invité à prendre son parti dans une bataille symbolique. Une bataille qui peut quelquefois déborder le cadre étroit du terrain de football et déboucher sur des batailles rangées et sur d’importants troubles à l’ordre public. Ce qui n’est pas, contrairement à ce qu’on croit, un accident. C’est simplement le fait que, dans des cas précis, la bataille scénarisée se transforme en bataille réelle grâce à un facteur déclencheur. Le reflet est souvent confondu avec l’original, les mots avec les choses. Dans le vacarme des condamnations qui suivent les guerres interclaniques ou internationales d’après-match, on oublie très souvent que seul ce qui existe peut être reflété. Si le football est considéré comme un jeu, on ne peut que conclure qu’il s’agit du jeu de quelque chose. On ne joue jamais à quelque chose qui n’existe pas, voire à quelque chose qui n’existe que dans l’imagination. Et si, par ailleurs, on venait à considérer que cette imagination équivaut au néant, nous aurions grand intérêt à comprendre que le néant ne peut être reflété. Il faut qu’un objet soit net pour être reflété. La netteté dont le football serait alors crédité ne serait rien d’autre que la netteté sociale de la rivalité intergroupes. On comprend pourquoi, malgré le passage au symbolisme du jeu, le football peut se transformer facilement en bataille rangée, sans que ce soit le fait d’une confusion entre la fiction et la réalité ni imputable à des comportements anomiques.

Le football n’est pas coupé de la sociologie des peuples ni des dynamiques de leur espace de vie, notamment de la ville africaine ; laquelle est le produit du libéralisme économique qui accompagne la conquête coloniale de l’Afrique. On comprend d’ailleurs pourquoi les annonceurs y portent un intérêt aussi marqué.

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