Le journalisme camerounais et le triomphe des régimes de vérité
Résumé
Mots-clés — journalisme ; Cameroun ; Foucault ; régime de vérité ; médias ; discours
Abstract
Keywords — journalism; Cameroon; Foucault; regime of truth; media; discourse
Les journalistes devenus des maîtres d’école sans école
Tout le monde aura constaté qu’au Cameroun – sans doute aussi dans certaines sociétés occidentales – les journalistes ne se contentent plus d’informer : ils instruisent, prescrivent, définissent. Les plateaux télévisés et les studios de radio sont devenus des écoles populaires où la parole médiatique supplée à l’enseignement académique. Mais que transmet-on alors ? Des approximations, des slogans, des vérités tronquées ?
« Le vrai appartient à celui qui crie le plus fort. »
Cette formule illustre parfaitement le climat médiatique actuel au Cameroun : la vérité n’est plus soumise à une exigence de rigueur, elle est presque entièrement le produit du « bruissement » (Roland Barthes), ce que d’autres nomment « le vacarme médiatique »¹.
Le silence coupable des intellectuels
Ce phénomène n’est devenu possible que parce que les intellectuels ont déserté l’espace public de l’enseignement et de la recherche. La minorité de ceux qui y trouvent encore quelque intérêt se tait pour ne pas aliéner le peu de sécurité matérielle qui lui reste. Quant à la grande majorité, elle vend ses réflexes de savoir aux officines de pouvoir.
L’enseignement et la recherche, devenus une autre modalité de la « consultance », ne servent plus qu’à justifier et à accompagner. La nature ayant horreur du vide, comme disait Pascal, les journalistes se sont engouffrés dans le vide créé par la disparition des intellectuels. Dans ce vide, ils s’érigent en nouveaux maîtres d’école.
Ce basculement n’est pas anodin : il témoigne d’une perte de la fonction critique des élites savantes, celles-là mêmes qui, entre les années 1950 et 1980, fixaient encore les critères du vrai, piliers de la résistance anticoloniale et garde-fous contre les manipulations discursives du pouvoir postcolonial.
Une crise de vérité
Nous vivons actuellement une véritable crise épistémologique au Cameroun. La vérité n’est plus cette ligne floue qui, au loin, absorbe le regard. Elle n’est plus ce qui résiste à l’examen critique, mais ce qui séduit l’auditoire. Le langage ne fonctionne plus que sous la forme de la persuasion, voire de la dissuasion.
« Les sophistes ne s’occupent pas de la vérité, mais de la persuasion. » — Platon, Gorgias ²
La hiérarchie des savoirs s’est effondrée. La parole improvisée d’un animateur pèse aujourd’hui autant qu’un travail de recherche. Tout se vaut désormais.
L’espace médiatique est colonisé par la logique de la mise en scène de l’opinion³. Une mise en scène qui tourne en boucle sur elle-même, décourageant toute intrusion de discours alternatifs visant à briser le cercle de la répétition infinie. Ce n’est pas un simple divertissement sans conséquence : cette mise en scène installe un « régime de vérité » qui conduit les Camerounais à naturaliser une certaine manière de vivre, de penser et d’être.
Foucault et les régimes de vérité
Michel Foucault rappelait que chaque société établit ses « régimes de vérité », définissant ce qui doit être tenu pour vrai et les institutions chargées de le valider⁴.
« Chaque société a son régime de vérité, sa politique générale de la vérité. » — Michel Foucault, Dits et écrits
Au Cameroun, ce régime de vérité n’est plus seulement politique : il est médiatique. Le pouvoir médiatique s’autonomise de plus en plus. Bien que financé par des politiques visant à émietter l’opinion, à rendre impossible la formation d’une conscience nationale et à régionaliser les représentations, il a désormais acquis une autonomie.
Il marchandise la visibilité auprès de groupes variés : partis politiques, acteurs religieux, entreprises, groupes d’intérêts tribaux, etc. La vérité médiatique est donc fabriquée – adoubée ou disqualifiée – selon les intérêts de visibilité de ces groupes.
Pierre Bourdieu avait déjà montré comment le champ journalistique fonctionne avec ses propres logiques de concurrence et de rentabilité, produisant un « marché de l’information » où l’audience prime sur la véracité⁵. Quant à Noam Chomsky, il a analysé la manière dont les médias participent à la « fabrication du consentement » au profit des groupes d’intérêts dominants⁶.
Pour sortir de l’impasse
Le Cameroun ressemble à l’Athènes que Platon critiquait : une agora bruyante, dominée par des sophistes modernes. Tant que les intellectuels ne reprendront pas leur rôle critique et rigoureux, la vérité restera prisonnière du spectacle médiatique.
Une société où les journalistes remplacent les maîtres d’école est une société qui marche sur la tête.
Seule une réhabilitation du savoir critique — fondée sur la rigueur, l’analyse et la résistance aux séductions du discours — permettra de libérer l’espace public camerounais du triomphe des régimes de vérité médiatiques.
Notes
Roland Barthes, Le bruissement de la langue , Paris, Seuil, 1984.
Platon, Gorgias , trad. L. Brisson, Paris, GF-Flammarion, 1995.
Guy Debord, La société du spectacle , Paris, Buchet-Chastel, 1967.
Michel Foucault, Dits et écrits II , Paris, Gallimard, 2001, p. 158-160.
Pierre Bourdieu, Sur la télévision , Paris, Liber-Raisons d’agir, 1996.
Edward S. Herman & Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media , New York, Pantheon Books, 1988.
Références bibliographiques
Foucault, Michel. 2001. « La fonction politique de l’intellectuel ». In Dits et écrits II, 1976-1988. Paris: Gallimard.
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