Soudan — Quand l’aide humanitaire choisit ses bénéficiaires
Près de 19,5 millions de Soudanais sont confrontés à une faim aiguë. Les moyens disponibles ne permettent pas aux organisations humanitaires de répondre à l’ensemble des besoins. Le ciblage, conçu pour orienter l’aide vers les plus vulnérables, est aussi devenu une manière d’administrer sa rareté.
La guerre qui oppose depuis avril 2023 les Forces armées soudanaises aux Forces de soutien rapide a désorganisé la production agricole, détruit des marchés et des infrastructures, déplacé des millions de personnes et rendu une partie du territoire difficilement accessible aux organisations humanitaires.
La faim qui en résulte ne se mesure pas seulement au nombre de personnes qui manquent de nourriture. Elle se mesure aussi à la distance qui sépare désormais les besoins des moyens mobilisés pour y répondre.
Selon l’analyse publiée en mai 2026 par le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), près de 19,5 millions de personnes, soit environ 41 % de la population soudanaise, se trouvaient en phase 3 ou supérieure de l’IPC entre février et mai : 14 millions en situation de crise, plus de 5 millions en situation d’urgence et près de 135 000 en situation de catastrophe.
Ces catégories déterminent une graduation de la gravité de la situation alimentaire et servent aux organismes humanitaires à identifier les populations les plus exposées.
Pour la période de juin à septembre, les données disponibles ne permettent cependant pas une projection nationale comparable à celle des mois précédents. L’IPC n’a pu établir ses projections que pour 56 localités et sites de déplacés, représentant environ 8,3 millions de personnes. Quatorze zones du Darfour du Nord, du Darfour du Sud et du Kordofan du Sud présentent un risque de famine si les conditions se détériorent davantage.

Des besoins qui dépassent les moyens disponibles
Le Programme alimentaire mondial intervient dans les dix-huit États du Soudan. Il indique venir actuellement en aide à plus de quatre millions de personnes chaque mois. Le nombre donne l’échelle de l’opération ; il montre également celle de l’écart avec les besoins recensés.
Le PAM estime avoir besoin de 579 millions de dollars pour poursuivre ses opérations jusqu’en octobre 2026.
Le financement ne constitue pas le seul obstacle. Les combats, les attaques contre les itinéraires d’approvisionnement, les restrictions imposées aux déplacements et les difficultés administratives empêchent régulièrement les organisations d’atteindre certaines populations. En juin, selon le PAM, les affrontements ont empêché la livraison d’une aide vitale à environ 200 000 personnes.
Les deux contraintes se cumulent. Disposer de nourriture sans pouvoir la transporter ne permet pas de secourir une population assiégée. Obtenir un accès à une zone sans disposer des ressources nécessaires ne suffit pas davantage.
Cette situation modifie la fonction du ciblage humanitaire. Identifier les personnes les plus vulnérables fait partie du travail ordinaire des organismes d’aide. Lorsque les ressources permettent de couvrir une part importante des besoins, le ciblage sert principalement à adapter la réponse à la gravité des situations. Lorsque les ressources deviennent insuffisantes, il détermine aussi quelles populations seront servies en priorité.
Administrer une pénurie
Le vocabulaire humanitaire donne à cette opération une forme technique. Des indicateurs mesurent la consommation alimentaire, la malnutrition, la mortalité, les déplacements, l’accès aux marchés ou la capacité des ménages à subvenir à leurs besoins.
Ces instruments sont nécessaires : sans critères communs, l’allocation de ressources limitées serait plus exposée à l’arbitraire. L’IPC permet notamment de distinguer les situations de stress, de crise, d’urgence et de catastrophe et d’établir des comparaisons entre territoires. Cependant, la précision des instruments ne crée pas les ressources qui manquent.
Lorsqu’une organisation dispose de moyens inférieurs aux besoins qu’elle a elle-même identifiés, la hiérarchisation change de nature. Il ne s’agit plus uniquement de savoir où l’aide est nécessaire. Il faut déterminer où elle doit parvenir d’abord, avec quelles quantités et pendant combien de temps.
Au Soudan, cette décision intervient dans un pays où les populations peuvent se déplacer rapidement sous l’effet des combats. Une zone accessible au moment de l’évaluation peut ne plus l’être quelques semaines plus tard. Une population déplacée peut rejoindre une localité dont les capacités d’accueil sont déjà épuisées. Les prix des denrées peuvent augmenter brusquement lorsqu’une route commerciale est interrompue.
Le ciblage repose donc sur des données qui décrivent une situation mouvante. Dans certaines régions, la guerre limite également la collecte d’informations. L’IPC le reconnaît explicitement pour ses projections de 2026 : l’absence de données suffisantes empêche de produire une estimation nationale homogène pour certaines périodes.
La priorité aux plus vulnérables
Si le principe paraît difficilement contestable — lorsque tout le monde ne peut être assisté, les personnes exposées au risque le plus élevé doivent être prioritaires —, son application est moins simple.
La vulnérabilité alimentaire peut tenir à plusieurs facteurs : absence presque totale de nourriture, malnutrition d’un enfant, déplacement forcé, perte des récoltes, isolement d’une localité, destruction d’un marché, maladie ou impossibilité matérielle de gagner un revenu. Ces situations peuvent se cumuler sans produire partout les mêmes besoins.
Le choix porte également sur la forme de l’aide. Lorsque les marchés fonctionnent encore, une aide monétaire peut permettre aux ménages de se procurer eux-mêmes les produits nécessaires. Lorsque les marchandises ont disparu ou que les prix sont devenus inaccessibles, la distribution directe de nourriture redevient indispensable.
Les organismes humanitaires doivent ainsi répartir des ressources entre des populations dont les besoins ne sont ni identiques ni stables.
Le financement disponible intervient alors dans une décision qui se présente d’abord comme humanitaire. Une diminution des ressources peut conduire à réduire le nombre de bénéficiaires, le volume des rations, la fréquence des distributions ou la durée de l’assistance. Le critère de vulnérabilité reste en place, mais il fonctionne dans un périmètre de plus en plus étroit.
L’accès ne suffit pas
Pendant une grande partie de la guerre, l’impossibilité d’atteindre certaines régions constituait l’un des principaux obstacles à l’aide. Les organisations réclamaient l’ouverture de routes, des garanties de sécurité et la levée des entraves administratives.
Lorsque certaines de ces barrières diminuent, une autre limite devient visible : pouvoir atteindre une population ne signifie pas disposer des moyens de l’assister.
Cette distinction compte dans l’analyse de la crise soudanaise. L’accès humanitaire demeure très difficile dans plusieurs régions et continue de provoquer des ruptures d’assistance. Mais l’insuffisance du financement peut désormais limiter les opérations jusque dans des endroits où l’aide peut matériellement parvenir.
Le PAM doit donc résoudre simultanément deux problèmes : accéder aux populations et financer l’aide qui leur est destinée.
La décision humanitaire et ses limites
Les organisations humanitaires ne déterminent ni le volume global des besoins ni les ressources que les États donateurs décident de mettre à leur disposition. Elles doivent pourtant transformer cet écart en décisions opérationnelles.
Le ciblage leur permet de le faire selon des critères explicites. Il ne résout pas l’insuffisance qui le rend nécessaire.
Au Soudan, cette distinction permet de situer les responsabilités. La guerre reste la cause principale de la destruction des moyens d’existence, des déplacements et des difficultés d’accès. Les restrictions imposées à l’action humanitaire aggravent directement la situation. Le déficit de financement réduit, pour sa part, la capacité des organismes d’aide à répondre aux besoins auxquels ils peuvent accéder.
Confondre ces niveaux conduirait à présenter une catastrophe provoquée par la guerre comme un simple problème de budget. Les distinguer permet au contraire de comprendre pourquoi l’amélioration d’une seule condition — l’accès, le financement ou la logistique — ne suffit pas nécessairement à rétablir l’assistance.
Près de 19,5 millions de personnes ont été identifiées comme confrontées à une insécurité alimentaire aiguë. Le PAM en assiste actuellement un peu plus de quatre millions chaque mois. Entre ces deux nombres se trouvent des situations très différentes, mais aussi une question désormais inscrite dans le fonctionnement quotidien de l’aide au Soudan : comment répartir des moyens insuffisants entre des besoins dont la gravité est déjà établie ?
Dans le Fonds documentaire Mérisphère
Sources
Programme alimentaire mondial (PAM/WFP), données opérationnelles 2026.
IPC, analyse de l’insécurité alimentaire au Soudan, mai 2026.
FAO, WFP et UNICEF, données et analyses humanitaires pertinentes.