Apprendre sans oublier ?
« Apprendre sans oublier » ne renvoie pas seulement à la conservation d’une identité menacée. Apprendre introduit dans l’existence des concepts, des méthodes, de nouvelles manières de distinguer le vrai du faux, l’utile de l’inutile, le possible de l’impossible. Le savoir transforme les habitudes de jugement autant qu’il accroît les connaissances.
Samba Diallo en fait l’expérience jusque dans son rapport à lui-même. L’école nouvelle ne l’a pas seulement instruit. Elle a déplacé son rapport à lui-même, à son monde et à ce qu’il croyait pouvoir demeurer.
Son drame ne vient donc pas de deux cultures placées devant lui comme deux routes entre lesquelles il faudrait choisir. Ces deux mondes ont cessé de lui être extérieurs. Ils sont désormais en lui.
Après les indépendances, l’expérience existentielle de Samba Diallo a cessé d’être celle d’un seul sujet : elle est devenue, à des degrés divers, une condition sociale des sociétés africaines.
Les pays africains ont formé des générations de juristes, de médecins, d’ingénieurs, d’économistes, de philosophes, d’administrateurs, d’agronomes, d’enseignants et de spécialistes des sciences politiques. Ces élites ont dirigé les administrations, les universités, une partie des économies nationales et les États eux-mêmes.
L’accès au savoir n’est donc plus le principal problème, mais ce que ce savoir devient lorsqu’il entre dans une société.
Vue ainsi, l’ambiguïté de Samba Diallo annonce quelque chose de plus vaste que son propre déchirement.
Le « Noir-Toubab »
Les Gardiens du Temple transporte le problème de l’aventure ambiguë dans l’ordre politique. Le colonisateur est parti. Les institutions demeurent, ainsi que les élites formées à l’école nouvelle, les populations attachées à d’autres formes de légitimité et un État qui doit faire tenir ensemble des héritages dont l’accord n’est pas évident.
La fracture qui traversait Samba Diallo traverse désormais l’État. Une administration, une constitution, des tribunaux et des frontières ne suffisent pas à donner à une société le sentiment que l’État est véritablement le sien. Il faut encore que les institutions soient reconnues par ceux au nom desquels elles agissent.
Jérémie Laskol, le premier président de la jeune République, ce « Noir-Toubab » occidentalisé, gouverne une société dont il ne comprend plus entièrement les ressorts. Sa difficulté n’est pas seulement personnelle. Elle tient à la distance entre les catégories par lesquelles il pense la société et celles par lesquelles la société se pense elle-même.
Mais une autre voie est possible, celle de Salif Bâ. Lui aussi a fréquenté l’école moderne. Ingénieur agronome devenu gouverneur, il travaille avec les paysans et les connaissances déjà présentes dans leur milieu.
Cheikh Hamidou Kane avait lui-même établi le lien entre les deux personnages. En décembre 2013, dans un entretien accordé à Ousseynou Nar Gueye pour le magazine bruxellois Notre Afrik, quelques jours après la mort de Nelson Mandela, il expliquait que la disparition de Samba Diallo ne signifiait pas qu’il jugeait la synthèse impossible. Samba n’avait, disait-il, perdu ni sa foi musulmane ni sa foi dans la culture noire ; son parcours avait été interrompu par sa mort.
C’est notamment pour cette raison qu’il avait jugé nécessaire d’écrire Les Gardiens du Temple. Salif Bâ, peul musulman comme Samba Diallo, enraciné dans ses valeurs culturelles et, comme lui, ayant fait des études supérieures, avait suivi l’autre chemin possible : « Lui est revenu, s’est investi, a travaillé, a vécu. » Nations SN
Interrogé sur lequel de ses deux romans il rattacherait Mandela, Kane choisissait donc Les Gardiens du Temple. Mandela avait étudié, mené le combat politique, exercé le pouvoir puis quitté la présidence après un mandat. Il était devenu, selon Kane, « une conscience nationale ». Sa conclusion tenait en quelques mots : « Il est véritablement le gardien du temple. » Nations SN
L’expression résonne aujourd’hui d’une singularité. Le gardien du temple n’est pas celui qui interdit toute ouverture à l’ailleurs, mais celui qui traverse la rencontre sans abandonner à l’autre la détermination de ce qu’il doit devenir.
Les bouleversements récents au Sahel en sont une illustration contemporaine. Un pays peut être administré par ses propres nationaux et connaître malgré tout une distance profonde entre ses institutions et une partie de la société.
Kane avait placé cette distance dans ses personnages. L’histoire postcoloniale l’a installée dans l’État.
Du savoir à la puissance
Le monde dans lequel Cheikh Hamidou Kane disparaît n’est plus celui dans lequel L’Aventure ambiguë avait pris naissance.
L’après-guerre froide avait nourri l’espoir d’un ordre progressivement pacifié par les échanges, l’interdépendance économique et l’extension de normes communes. Les technologies, l’énergie, les chaînes d’approvisionnement, les routes maritimes, les minerais stratégiques, les infrastructures et les alliances militaires sont redevenus des instruments explicites de puissance.
L’Afrique se retrouve de nouveau au centre de ces rivalités. Cobalt, cuivre, lithium, manganèse, graphite et autres ressources indispensables aux transformations énergétiques et numériques attirent la Chine, la Russie, les États-Unis, l’Europe, les pays du Golfe et d’autres acteurs. Ports, corridors commerciaux, façades maritimes et marchés s’ajoutent à cette géographie des ressources.
L’aventure ambiguë explique que la Grande Royale n’avait accepté l’école nouvelle que parce qu’elle pensait que les Diallobé ne pourraient pas se soustraire au monde qui venait à eux. Elle voulait que leurs enfants apprennent ce qui avait permis au vainqueur de les vaincre.
La situation historique a, sur un point, changé de sens. Au temps de Samba Diallo, il fallait aller chercher chez l’autre les instruments de sa puissance. Aujourd’hui, l’Afrique détient une part des ressources dont les grandes puissances ont besoin pour leurs industries, leurs technologies et leurs transitions énergétiques.
Cette possession ne garantit pourtant rien. Une ressource ne devient pas une puissance par le seul fait d’être présente dans le sous-sol. Tout dépend de la capacité à intervenir dans les conditions de son extraction, de sa transformation, de sa circulation et de sa vente.
Une nouvelle angoisse pour l’Afrique dans un monde qui a radicalement changé
Samuel Huntington proposait en 1993, puis dans The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order en 1996, une lecture du monde d’après-Guerre froide dans laquelle les appartenances culturelles et civilisationnelles devraient prendre une importance croissante dans les conflits internationaux.
La thèse a suscité de nombreuses objections. Les civilisations sont moins homogènes que ne le suppose une telle représentation, et certaines des guerres les plus violentes traversent des populations que cette typologie regroupe dans un même ensemble. Les intérêts des États suivent rarement des frontières culturelles aussi nettes.
Kane avait placé la rencontre des mondes ailleurs. Chez lui, la frontière traverse d’abord l’homme. Samba Diallo habite le milieu. Demba peut rester dans la certitude d’un monde qu’il n’a pas quitté. Samba Diallo ne le peut plus. Il ne se trouve pas face à deux cultures étrangères à lui. Elles sont toutes deux devenues constitutives de son expérience.
Huntington avait besoin de civilisations suffisamment stables pour penser leur affrontement. Kane montre un homme chez qui la frontière a déjà perdu de sa netteté.
Cette différence explique peut-être pourquoi L’Aventure ambiguë résiste mieux au temps. Les êtres circulent désormais entre des sociétés qui changent au moment même où ils les traversent. On ne quitte pas nécessairement un monde stable pour entrer dans un autre qui le serait davantage.
L’ambiguïté de Samba Diallo n’appartient donc plus seulement à l’expérience africaine des premières décennies de la décolonisation. Elle appartient à un monde où l’on peut être formé par plusieurs héritages sans que l’un d’eux ne puisse, à lui seul, constituer une demeure définitive.
Cheikh Hamidou Kane laisse ainsi une question plus vaste que celle de l’école nouvelle : comment recevoir ce qui nous transforme sans abandonner à d’autres le pouvoir de décider de ce que nous devons devenir ?