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CARAÏBES / HAÏTI

Haïti — Peut-on voter quand une partie du pays échappe au contrôle de l'État ?

Haïti veut voter. Reste à savoir dans quel pays.
Élie Dorval
25 septembre 2026 | Lecture : 9 minutes
Haïti — processus électoral
Préparatifs du processus électoral en Haïti en 2026. Source photographique : Euronews.
« Le problème ne se limite pas à la protection des bureaux de vote le jour du scrutin. Une élection commence bien avant. Il faut pouvoir s'inscrire sur les listes électorales, circuler, tenir une réunion, faire campagne, distribuer des tracts, écouter les candidats, contester le gouvernement et se rendre au bureau de vote sans demander l'autorisation d'un groupe armé. »

Les préparatifs électoraux avancent alors que des groupes armés continuent d'imposer leur loi dans une partie du territoire. L'inscription des électeurs a commencé. Les partis se préparent. Après l'abandon du scrutin initialement prévu en août, le Conseil électoral provisoire a fixé le premier tour au 13 décembre 2026. Mais près de 1,5 million de personnes ont été déplacées par les violences, et les gangs étendent désormais leurs opérations au-delà de Port-au-Prince.

L'élection est attendue depuis longtemps. Haïti n'a plus organisé de scrutin national depuis près d'une décennie. Après l'assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, la transition s'est prolongée au rythme des crises politiques et de l'expansion des groupes armés. Le mandat du Conseil présidentiel de transition a pris fin en février 2026 sans que les élections promises aient eu lieu. Le pouvoir exécutif est désormais exercé par le Conseil des ministres dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé.

Dans un pays privé de dirigeants élus depuis si longtemps, chaque report soulève une question de légitimité. Mais organiser le scrutin dans les conditions actuelles soulève une autre question : que vaut une élection si une partie des citoyens ne peut pas y participer librement ?

Le bulletin face aux armes

Le problème ne se limite pas à la protection des bureaux de vote le jour du scrutin. Une élection commence bien avant. Il faut pouvoir s'inscrire sur les listes électorales, circuler, tenir une réunion, faire campagne, distribuer des tracts, écouter les candidats, contester le gouvernement et se rendre au bureau de vote sans demander l'autorisation d'un groupe armé.

Or la violence ne se limite plus à quelques quartiers de la capitale. Des gangs ont intensifié leurs opérations dans les zones rurales, avec des enlèvements, des vols de bétail et des barrages routiers. Les affrontements et les opérations de sécurité ont fait plus de 3 000 morts au premier semestre 2026. Près de 1,5 million de personnes ont été déplacées.

Le déplacement massif de la population pose à lui seul un problème électoral. Où vote celui qui ne vit plus à l'adresse où il est inscrit ? Comment actualiser les listes lorsque des familles changent plusieurs fois de lieu pour échapper aux violences ? Comment garantir aux candidats un accès équitable aux territoires ?

En juillet, la ministre haïtienne des Affaires étrangères indiquait devant le Conseil de sécurité que sept des dix départements pouvaient accueillir des activités électorales sans obstacle sécuritaire majeur, les trois autres nécessitant un renforcement de la sécurité.

Haïti se trouve ainsi devant deux risques : attendre le retour d'une sécurité parfaite pourrait signifier attendre indéfiniment ; voter trop tôt pourrait entraîner une élection dont une partie du pays serait, de fait, exclue.

L’ESSENTIEL

25 septembre 2026
Haïti veut voter. Reste à savoir dans quel pays.
Le bulletin face aux armes
Le problème ne se limite pas à la protection des bureaux de vote le jour du scrutin. Une élection commence bien avant. Il faut pouvoir s'inscrire sur les listes électorales, circuler, tenir une réunion, faire campagne, distribuer des tracts, écouter les candidats, contester le gouvernement et se rendre au bureau de vote sans demander l'autorisation d'un groupe armé.
Dix ans sans élections
Le temps joue contre la transition.
Une élection ne se réduit pas au jour du vote
La présence des gangs rend particulièrement fragile une idée pourtant simple : tout le monde doit pouvoir perdre une élection.

Dix ans sans élections

Le temps joue contre la transition.

Chaque mois supplémentaire sans scrutin prolonge un pouvoir qui ne tient pas son mandat du suffrage universel. C'est précisément pour sortir de cette situation que les élections sont présentées comme la voie du retour à l'ordre constitutionnel.

Mais une date inscrite dans un calendrier ne suffit pas à rendre une élection démocratique.

Le calendrier initial prévoyait un premier tour présidentiel et législatif le 30 août 2026. Il a fallu y renoncer. L'inscription des électeurs, qui devait commencer en avril, n'a débuté qu'en juillet. Un calendrier révisé fixe désormais le premier tour au 13 décembre 2026, avec un second tour prévu le 21 février 2027.

Ce retard peut être interprété de deux manières. Il montre l'impossibilité matérielle de respecter un calendrier conçu dans un pays dont la situation évolue rapidement. Il rappelle aussi qu'une transition peut finir par s'installer dans le provisoire.

Les deux inquiétudes sont légitimes.

Une élection ne se réduit pas au jour du vote

La présence des gangs rend particulièrement fragile une idée pourtant simple : tout le monde doit pouvoir perdre une élection.

Un scrutin crédible suppose que le gouvernement puisse être battu, que l'opposition puisse faire campagne et que l'électeur puisse voter sans craindre les conséquences de son choix. Il faut également que les résultats puissent être recueillis, transportés, comptés et contestés conformément à des procédures établies.

Dans les territoires sous influence armée, la question est aussi celle de la liberté politique. Un groupe capable de contrôler une route, un quartier ou une commune peut peser sur la circulation des candidats, des journalistes, des observateurs et des électeurs sans avoir à toucher à un bulletin de vote.

Les élections risquent alors de donner une apparence nationale à une participation profondément inégale.

Pour autant, l'insécurité ne peut devenir un argument sans limite. Haïti se trouve pris entre ces deux exigences.

Peut-on repousser les élections sans repousser la démocratie ?

L'histoire ne donne pas de réponse unique. En 1864, les États-Unis ont organisé une élection présidentielle alors que la guerre de Sécession n'était pas encore terminée. Abraham Lincoln fut réélu face à George McClellan. Des dispositifs permirent notamment à des soldats de voter loin de leur domicile.

Le Royaume-Uni fit un autre choix pendant la Seconde Guerre mondiale. Les élections générales, qui auraient normalement dû avoir lieu, furent reportées et le mandat du Parlement fut prolongé. Les Britanniques ne retournèrent aux urnes qu'en 1945.

Même parmi les démocraties qui ont continué de fonctionner pendant la guerre, les réponses ont varié.

Ces précédents ne fournissent pas de recette pour Haïti. La comparaison sert surtout à écarter une idée trop simple : reporter une élection n'abolit pas automatiquement la démocratie, pas plus qu'organiser une élection ne suffit à la garantir.

Tout dépend de ce qui se passe pendant l'attente. Un report limité, fondé sur des règles connues, destiné à rendre possible la participation des citoyens et accompagné d'un calendrier contrôlable n'a pas la même signification qu'une succession de reports décidés par ceux qui exercent déjà le pouvoir.

La nature du report dépend donc de ses conditions, de sa durée et du contrôle auquel il reste soumis.

Haïti doit retrouver des dirigeants élus. C’est une nécessité. Les Haïtiens doivent aussi pouvoir les élire. C’est une urgence. Entre la nécessité et l’urgence, aucune date ne peut, à elle seule, trancher la question.

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