Des désaccords dont on ne se souvient plus
Senghor cherchait les fondements d’une culture négro-africaine et pensait le dialogue des civilisations. Césaire reliait directement la culture et la colonisation. Fanon examinait la manière dont le racisme se transformait et s’inscrivait dans les structures sociales et culturelles. Jacques Stéphen Alexis parlait depuis Haïti, pays indépendant mais traversé par ses propres rapports de domination.
Richard Wright apportait l’expérience afro-américaine et observait les nationalismes anticoloniaux avec une attention qui n’excluait pas la critique. Les désaccords sur la culture, la race, la classe, l’universel, le marxisme, l’assimilation ou l’indépendance n’étaient pas des accidents périphériques du Congrès. Ils appartenaient à son contenu.
L’année 1956 accentuait encore certaines lignes de fracture. Quelques semaines après le Congrès, Césaire adressait sa Lettre à Maurice Thorez et quittait le Parti communiste français. Fanon était déjà engagé dans la guerre d’Algérie. Quatre ans plus tard, Senghor devenait le premier président du Sénégal indépendant. Les discussions de la Sorbonne ne se limitaient pas à l’amphithéâtre.
Avant 1956, l’Atlantique noir était déjà intellectuellement sous tension.
Le Congrès n’avait pas créé de toutes pièces la conversation entre l’Afrique, les Caraïbes et les Amériques. Marcus Garvey, W. E. B. Du Bois, les mouvements panafricains, la Harlem Renaissance, les sœurs Nardal et la revue Présence Africaine avaient déjà établi des réseaux de circulation intellectuelle et politique.
Paris occupait une place particulière dans cette géographie. Des étudiants, écrivains et militants venus des colonies françaises, des Caraïbes, d’Afrique et des États-Unis s’y rencontraient. Les langues, les empires et les expériences historiques les séparaient autant qu’ils les rapprochaient.
Cette histoire expliquait pourquoi le Congrès pouvait réunir des participants sans parvenir à une doctrine commune. Son importance tenait aussi à la possibilité de rendre visibles les désaccords au sein d’un espace partagé.
Une femme sur la photographie
La composition du Congrès rappelait cependant les limites de cet espace. Les femmes étaient très peu nombreuses parmi les délégués visibles et les grandes voix retenues par la mémoire de l’événement étaient presque exclusivement masculines.
Cette absence contrastait avec le rôle joué auparavant par des intellectuelles comme Paulette et Jane Nardal dans les échanges entre les mondes noirs francophones et anglophones. Elle invitait à relire l’histoire du Congrès en regardant aussi ceux et surtout celles qui avaient rendu possibles certaines conversations sans occuper la même place dans la photographie officielle.
Soixante-dix ans plus tard, une commémoration qui se contenterait de reproduire la liste canonique des grands hommes manquerait une part de l’histoire intellectuelle qu’elle prétend célébrer.
Aujourd’hui, les œuvres des pionniers ne circulent pas de la même manière.
Les indépendances ont multiplié les États, les universités, les maisons d’édition et les scènes littéraires. Elles n’ont pas créé un espace culturel noir unifié.
Césaire et Fanon restent largement lus dans de nombreux pays africains. Senghor appartient à la fois à l’histoire littéraire et à l’histoire politique du Sénégal. Glissant a acquis une portée internationale considérable. D’autres auteurs circulent de manière beaucoup plus inégale. Jacques Stéphen Alexis, Damas ou certaines traditions intellectuelles anglophones, lusophones et créolophones restent moins présents selon les pays et les systèmes scolaires.
La circulation fonctionne également dans l’autre sens. Les littératures africaines contemporaines sont visibles dans les Caraïbes et les diasporas, mais les conversations ne passent plus par un centre unique. Londres, Lagos, Dakar, Kinshasa, Paris, Montréal, New York, Port-au-Prince ou Fort-de-France appartiennent à des réseaux différents, traversés par l’anglais, le français, le portugais et les langues créoles.
Un héritage
Le premier Congrès n’a pas laissé une doctrine unique. Il a laissé des œuvres, des archives et des controverses. Ce sont elles qui permettent encore de faire travailler ensemble des expériences que soixante-dix années d’indépendances, de migrations et de créations ont rendues plus nombreuses et plus diverses.