Merisphere Publishing
TRIBUNE · MERISPHERE REVIEW
Essai et intervention · Sociologie
Idées et société

Le souci de l’autre est-il en baisse dans le monde ?

Antoine Nguidjol
Première publication · 19 septembre 2026

Résumé

Cette tribune interroge les transformations contemporaines de la solidarité et de l’attention portée à autrui. À partir du don, de la réciprocité et des formes institutionnelles de l’entraide, elle examine l’écart entre l’affirmation de valeurs universelles et les pratiques effectives de coopération. Le texte conserve sa liberté argumentative de tribune : les références mobilisées servent la réflexion sans le transformer en article de recherche.

Mots-clés — solidarité ; don ; réciprocité ; altérité ; coopération ; société

Abstract

This opinion essay examines contemporary changes in solidarity and concern for others. Drawing on gift-giving, reciprocity and institutional forms of mutual assistance, it considers the gap between the affirmation of universal values and actual practices of co-operation. The text retains the argumentative freedom of an opinion essay: the references support the reflection without turning it into a research article.

Keywords — solidarity; gift; reciprocity; otherness; co-operation; society

Dans son cours au Collège de France de 1981-1982, publié sous le titre L’Herméneutique du sujet, Michel Foucault consacre de longs développements à l’epimeleia heautou, le souci de soi. Chez lui, ce souci ne désigne pas un repli sur soi, mais un travail par lequel le sujet transforme sa manière d’être, de penser et d’agir.

Ce rapport à soi ne se constitue pas hors du rapport aux autres. Dès lors que ce que l’on reconnaît comme essentiel pour soi — la protection, la dignité, la possibilité même de vivre — vaut aussi pour autrui, le souci de soi rencontre nécessairement le souci de l’autre.

C’est précisément à cette articulation que les données humanitaires donnent aujourd’hui une portée concrète. Les besoins restent considérables, alors même qu’une partie des financements internationaux recule. Autrement dit, au moment où la vulnérabilité d’autrui demeure massive et visible, les moyens consentis pour y répondre tendent, dans plusieurs cas, à diminuer.

L’aide alimentaire confrontée à la baisse des financements

Le Global Report on Food Crises 2026 estime qu’en 2025 environ 266 millions de personnes, dans 47 pays et territoires, ont connu des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë. Le nombre de personnes confrontées à la faim aiguë a doublé en dix ans et dix pays concentrent environ les deux tiers des personnes concernées.

Au Soudan, environ 19,5 millions de personnes sont confrontées à l’insécurité alimentaire aiguë et quelque 135 000 à des conditions catastrophiques. Plus de 825 000 enfants de moins de cinq ans pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère en 2026. Le Programme alimentaire mondial indiquait avoir besoin de 579 millions de dollars pour ses opérations jusqu’en octobre.

Des hommes toujours plus nombreux loin de chez eux

Les données du HCR montrent une progression spectaculaire des déplacements forcés sur longue période : 38,54 millions de personnes en 2011, 51,23 millions en 2013, 65,03 millions en 2015, 78,38 millions en 2019, 107,22 millions en 2022, 123,25 millions en 2024. Le total est redescendu à 117,83 millions en 2025, niveau qui reste sans commune mesure avec celui du début de la décennie précédente.

Dans le même temps, les ressources du HCR ont diminué de 1,246 milliard de dollars en 2025. L’organisation n’a couvert que 37 % de ses besoins financiers, contre 48 % en 2024.

L’aide publique recule

En 2025, l’aide publique au développement des membres et associés du Comité d’aide au développement de l’OCDE s’est établie à 174,3 milliards de dollars, soit une baisse de 23,1 % en termes réels. Vingt-six des trente-quatre fournisseurs concernés ont réduit leur aide. Les cinq plus importants fournisseurs - Allemagne, États-Unis, Royaume-Uni, Japon et France - représentent 95,7 % de la diminution totale.

L’aide humanitaire des membres du CAD a reculé de 35,8 %. L’OCDE projette pour 2026 une nouvelle baisse de l’APD de 6,9 % et une diminution de 11,6 % de l’aide bilatérale destinée à l’Afrique subsaharienne. L’aide alimentaire pourrait avoir diminué de 44,5 % entre 2024 et 2026, tandis que les contributions de base aux Nations unies ont reculé de 27 % en 2025. Ces chiffres portent sur des périodes différentes et ne doivent pas être additionnés.

Des priorités qui changent

Parler de « fatigue de l’aide » peut donner l’impression d’un phénomène presque psychologique. Les États ne se fatiguent pourtant pas comme les individus. Des gouvernements préparent des budgets, des parlements votent des dépenses et des priorités sont déplacées.

L’OCDE souligne d’ailleurs que si les pays donateurs avaient simplement maintenu en 2026 leur ratio APD/RNB de 2025, l’aide aurait augmenté de 1,4 %. Les budgets connus conduisent au contraire à une projection de baisse de 6,9 %. Le recul relève donc aussi de décisions publiques.

L’autre n’a pas disparu

La diminution de l’aide publique ne signifie pas que toute circulation de ressources vers les pays à revenu faible ou intermédiaire s’effondre. Les transferts d’argent des migrants vers ces pays sont passés d’environ 465 milliards de dollars en 2017 à 685 milliards en 2024. Cette année-là, ils ont dépassé, pris ensemble, les investissements directs étrangers et l’aide publique au développement.

Douze fournisseurs publics non membres du CAD ont par ailleurs déclaré 13,3 milliards de dollars d’aide en 2025, et huit des trente-quatre fournisseurs du CAD ont maintenu ou augmenté leur effort. Les banques multilatérales ont également montré davantage de résistance.

Toutes les souffrances ne nous parviennent pas de la même manière

Une crise qui dure plusieurs années ne conserve pas nécessairement la même visibilité. L’accès des journalistes, les images disponibles, la place du pays dans les relations internationales et l’existence d’autres crises influencent l’attention qu’elle reçoit. Or le financement humanitaire repose largement sur des contributions volontaires.

Il peut donc exister un écart entre l’intensité d’une souffrance et sa présence dans l’espace public international.

Les chiffres et leur limite

Aucune série statistique ne mesure directement le souci de l’autre. Les chiffres mesurent des budgets, des déplacements, des transferts, des besoins alimentaires ou des financements. Ils montrent néanmoins qu’au moment où les besoins restent très élevés, une partie importante des ressources publiques internationales qui leur étaient consacrées diminue.

Reconnaître dans l’autre un semblable ne règle cependant pas la question des relations entre États. Après la Seconde Guerre mondiale, une partie de la réponse a pris la forme de ce que nous avons appelé l’aide. Mais le souci de l’autre oblige-t-il nécessairement à faire de lui celui que l’on aide ?

Faut-il aider les pays « pauvres » ?

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